En classe

Une circonscription en débat : élargir les pratiques et leur compréhension

M. Dupont, IEN (Inspectrice de l'Éducation nationale),
V. Lenoble, institutrice,
Jean-Charles PETTIER.

Si ce que disent les élèves lors des débats à visée philosophique dans chaque classe est intéressant, pourquoi ne pas permettre aux classes de se rencontrer ? Et les enseignants, qu'en disent-ils ? Partant de ces questions, un premier projet s'est développé durant l'année scolaire 2004-2005 dans la circonscription de Melun-Sénart, en Seine et Marne.

Notre idée a été :

  • d'une part de travailler à une échelle plus importante que celle d'une classe, en proposant à plus de vingt-cinq classes de la circonscription de développer des activités de débat " à visée philosophique ", avec comme motivation importante possible1,la finalisation du travail par une rencontre des élèves de toutes les classes lors d'une journée de débat. Le succès de l'opération tant auprès des enseignants que des élèves a conduit à reproduire et enrichir durant l'année scolaire 2005-2006 le travail ;
  • d'autre part de proposer à chaque enseignant de tenir après chaque séance un cahier de bord personnel, anonyme, qui servirait ensuite de support à l'analyse de leurs représentations et évolutions.

Cette expérience a déjà rencontré une première forme de reconnaissance : ses aspects divers et complémentaires (projet innovant sur le fond comme sur la forme, perspective d'une rencontre d'un grand nombre d'élèves, et d'une recherche concernant les enseignants), ont permis le montage de l'opération avec un financement important de la part de l'Académie de Créteil, ainsi que l'aide de la mairie de Savigny le Temple, permettant notamment l'achat de livres prêtés aux différentes classes.

PREMIERS ASPECTS DU PROJET : DEUX RENCONTRES À GRANDE ÉCHELLE, UN PROJET D'ÉCRITURE

2004-2005 : vers une rencontre

Il s'agissait de présenter un projet fédérateur et innovant pour encourager ces pratiques, centré sur l'idée d'une rencontre en fin d'année entre différentes classes. Cette rencontre visait, par un travail en ateliers interclasses réunissant des délégués de chacune des classes participantes, à faire échanger les élèves sur des thèmes abordés durant l'année.

Le travail de l'année

Les enseignants des classes participant au projet ont établi lors d'une réunion dès le début de l'année les thèmes retenus dans chacun des cycles pour la manifestation finale. Une réunion précédant la rencontre a en fait conduit par la suite à alléger un peu les thèmes abordés lors de la rencontre.

Les enseignants développaient les pratiques de débat inscrites au programme. Un certain nombre d'entre elles ont concerné les thèmes retenus, à charge dans chaque classe de se donner les moyens de " fixer " les éléments construits ensemble. Chaque élève de chaque classe serait en charge de représenter son groupe dans des ateliers durant la journée finale.

Les enseignants ont été aidés par des personnes " ressources "2 avec pour objectifs :

  • de leur transmettre lors de réunions les éléments théoriques et pratiques pour mettre en oeuvre ces échanges ;
  • de venir éventuellement sur demande de l'enseignant observer l'une des pratiques, pour en faire ensuite une analyse, et proposer des pistes de travail.

La rencontre.

Dix-huit classes ont finalement participé à l'opération3. Une rencontre entre les enseignants avait permis de la préparer, sur le fond (fixation des thèmes retenus, détermination des supports employés, préparation de questions pour permettre éventuellement aux débats de se développer) et sur la forme : une organisation " par équipes " de six ou sept élèves représentant les classes permettaient à tous les élèves de participer, durant des temps successifs, à trois débats durant une demi-journée (les élèves de cycle 2 le matin, ceux du cycle 3 l'après midi).

Ateliers retenus CIIAteliers retenus CIII
1. La justice
2. La mort
3. Ce qui est bien / pas bien
4. La violence
5. Le racisme
6. La différence / la supériorité
7. Le bonheur / Être heureux ou malheureux
1. La justice
2. Ce qui est bien / pas bien
3. La violence
4. L'amour / qu'est-ce qu'aimer ?
5. Ce qui est normal
6. Les croyances / la connaissance
7. Le bonheur : être heureux / malheureux
8. Vivre en société

Les thèmes attribués à chaque débat étant connus des élèves au dernier moment (mais ils avaient été travaillés durant l'année), ils en avaient connaissance en se rendant dans une " zone-défi ", puis ils allaient dans la salle attribué au sujet concerné, où ils rencontraient leurs camarades venus d'autres écoles. À chaque fois avaient donc lieu sept débats en parallèle, animés par les enseignants. À cela venaient d'une part s'adjoindre un lieu où un conteur lisait aux élèves restés libres un conte " philosophique ", et d'autre part un lieu d'exposition où les travaux réalisés durant l'année par les classes, à l'issue des ateliers de réflexion, étaient exposés : affiches, questions posées, dessins, etc.

Cette première rencontre a été un grand succès, extrêmement appréciée des élèves (qui souhaitaient faire d'autres débats), des enseignants ainsi que des représentantes du rectorat du Créteil présentes ce jour-là. D'où l'idée d'une seconde rencontre...

2005-06 : rencontre et écriture

Le projet de rencontre prévue en mai 2006 est complété par un travail d'écriture de textes construits progressivement par échange entre des classes et destinés à être publiés, émergeant des débats dans les classes ou en étant le support.

L'idée est qu'après un travail de réflexion collective, une classe rédige un texte illustré sur un des thèmes imposés. Elle le termine soit par une affirmation soit par un questionnement et l'expédie à une autre classe qui le continue. Le livre suivra un parcours de 4 classes, consécutivement. Chaque classe commencera un livre thématique et continuera ou terminera 3 autres livres sur 3 autres thèmes différents. Sur l'année, on a envisagé quatre à cinq livres par classe. À la fin de l'année les livres seront collectés afin d'être reproduits et brochés par un éditeur, puis distribués à chacun des enfants participants. Les deux derniers mois seront consacrés à la lecture et à l'étude du recueil ainsi rédigé.

Voilà pour le versant " élève " des projets. Mais élargir les perspectives peut aussi conduire à mieux comprendre ce que les enseignants en disent...

UN PROJET D'ANALYSE : COMMENT LES ENSEIGNANTS RESSENTENT-ILS CE TRAVAIL ?

Il s'est agi de demander aux enseignants concernés de tenir anonymement un " cahier de bord " de cette expérience, de façon entièrement libre : pas de longueur minimale, de sujet " obligatoire " autre que ce que l'enseignant a envie d'en dire, comme enseignant ou plus largement comme individu, sans restriction, ni de cadre autre que la date, la référence " anonyme " de l'enseignant, son niveau de classe, et l'engagement d'une écriture, même brève, suivant le plus immédiatement possible chacune des séances à visée philosophique.

L'analyse du ressenti par les enseignants de leur travail va s'appuyer sur ces éléments. Le souci d'établir d'éventuelles régularités entre les remarques des enseignants a conduit l'équipe4 à solliciter chacun pour qu'il remplisse une fiche de renseignement individuelle anonyme, codée (le code étant reporté au début du cahier de bord), qui permettra d'éventuels croisements entre ce qu'écrit l'enseignant et sa situation professionnelle.

Les éléments figurant sur la fiche codée individuelle remplie en début d'année

Référence : (un code choisi par l'enseignant, et reporté au début du cahier de bord)

Cycle :

Classe :

Ancienneté dans le métier :

Conditions de votre formation initiale (entourez) : aucune / E. N / IUFM durant 1 / 2 / 3 ans

Nombre d'années d'enseignement dans le cycle :

Nombre d'années d'enseignement dans la classe :

Nombre d'élèves : dont garçons et filles.

Nombre d'années de pratiques de " débats " en général dans la classe :

Nombre d'années de pratiques de débats " à visée philosophique " dans la classe :

Enseignement philosophique reçu en terminale : oui/non. Type de terminale :

Année d'obtention du baccalauréat :

Formation universitaire philosophique : oui/non ; jusqu'au niveau :

En dehors de cette année, avez-vous eu une formation ou une initiation (entourez votre choix) aux activités à visée philosophique ? Oui/non.

Si oui : - de quel type ? : formation initiale, formation continue, autres stages, autre :

- de quelle durée ?

Avez-vous lu des ouvrages ou articles sur la question ? Oui/non

Titres des trois principaux :

La consigne écrite qui était jointe était la suivante : " I l s'agit pour nous de voir, sans a priori, comment un enseignant ressent ce travail de mise en débat des élèves, ses satisfactions, difficultés, qu'il est toujours très difficile de reconstituer au bout d'une année, quand le projet est fini. Dans cette optique, nous vous demandons, après chaque séance de débat (juste après ou dans la journée), de tenir un " journal ".

Que faut-il y marquer ? Comme renseignement obligatoire, nous vous demandons juste de noter sur une nouvelle page pour chaque débat sa date, le numéro de la séance (1re, 2e, etc.), son point de départ (le support, la situation). La rédaction est ensuite libre : notez tous les types de commentaires que la séance vous inspire, sans qu'il s'agisse d'une rédaction " travaillée " (nous ne souhaitons pas vous donner à produire un travail long, fini, léché, sans " rature "). Au contraire, vous vous confiez à ce journal aussi librement que vous le souhaitez, sachant que vous serez relu sans qu'on sache qui a écrit, parlant par exemple de ce que vous avez ressenti, des éléments " remarquables ", de vos difficultés, de vos satisfactions, etc. Il n'y a aucune longueur imposée, à vous de voir...

À la fin de l'année, nous collecterons tous les journaux, et tenterons de voir si des points communs se dégagent ".

Pour des raisons diverses, tous les enseignants durant la première année n'ont pas fait ce cahier de bord, certains le commençant avant d'abandonner... Mais le travail, reproduit en 2005-06, devrait permettre d'élargir et affiner l'étude.

L'ÉTUDE

Ses perspectives sont diverses :

1) Une perspective didactique : fournir des indications, utilisables notamment pour les formations, quant aux conditions intellectuelles de mise en place des débats à visée philosophique à l'école, situées du point de vue d'un enseignant qui se lance dans cette pratique. On se placerait ici selon la perspective novatrice du ressenti subjectif tel qu'il peut s'exprimer dans un cahier de bord. On se trouve dans le développement des travaux réalisés en didactique du philosopher puis sur le débat à visée philosophique par M. Tozzi.

2) Une perspective d'analyse institutionnelle : développer dans la recherche en éducation le souci de la prise en compte du vécu de l'enseignant tel qu'il peut l'exprimer dans un journal. On souhaite échanger, fournir de nouveaux matériaux, par exemple aux travaux développés par l'équipe de R. Hess5 (Université Paris 8)6.

3) Une perspective d'analyse des pratiques enseignantes. Le travail n'est pas directement centré sur ces pratiques dans la réalité, ni construit dans un échange oral permettant à l'enseignant de prendre de la distance, reconstruire son cheminement intellectuel et progresser dans son travail. Il s'agit plutôt ici de fournir à l'analyste les éléments théoriques lui permettant de mieux cibler son accompagnement de pratiques de débats à visée philosophique, souvent déstabilisantes.

La méthode employée résulte directement du souci de prise en compte ouverte de l'expression des enseignants :

  • par la lecture de tous les cahiers de bord obtenus (soit vraisemblablement une dizaine) par chacun des membres de l'équipe, sans consigne de lecture autre que la mise en évidence d'éventuelles régularités dans l'expression ;
  • par la mise en commun de ces lectures, la confrontation et l'évaluation des perspectives adoptées par chacun, avec la mise en place d'un cadre commun de lecture. Cette rencontre a conduit l'équipe à développer un travail intermédiaire de questionnaire ;
  • par l'étude systématique des questionnaires distribués à tous les enseignants participants, étude faite individuellement par chaque membre de l'équipe, puis croisée pour dégager une grille d'analyse commune ;
  • par le dégagement des tendances fortes résultant de cette étude;
  • par la proposition d'éléments d'analyse de ces données, d'hypothèses d'explication ;
  • par la lecture des cahiers rédigés pendant la seconde année, notamment ceux des nouveaux participants au projet, et leur comparaison à ceux des participants au travail de la première année ;
  • par le développement d'hypothèses de lecture et de compréhension des représentations des enseignants, d'hypothèses de lecture par chacun des membres de l'équipe, et la rédaction d'une grille de lecture commune ;
  • par la rédaction d'une analyse de ces cahiers par l'équipe, avec des hypothèses de compréhension ;
  • par la confrontation entre ces hypothèses et les cahiers réalisés en 2006-07 par les nouveaux participants d'un troisième projet de rencontre similaire aux deux premiers, la poursuite des analyses concernant les participants ayant déjà travaillé un ou deux ans.

CONCLUSION : UN PROJET EN VOIE DE DÉVELOPPEMENT

Le succès rencontré par le travail nous conduit à présent à penser à une autre échelle. Reprenant l'idée de la rencontre, croisée à celle de l'écriture, et encouragés par Mme Amathieu, nouvelle inspectrice de la circonscription, nous allons tenter cette année de former les enseignants volontaires aux conditions d'une utilisation d'Internet, qui permettrait l'année scolaire prochaine à différentes classes de proposer par ce biais aux autres des petites textes issus des échanges des élèves, textes qui seraient alors enrichis par les apports d'autres classes pour finalement constituer des textes communs en fin d'année dans lesquels se matérialiseraient les divers interventions et échanges. Pourquoi alors, si ce que disent les élèves lors des débats à visée philosophique dans chaque classe est intéressant, ne pas ouvrir le projet à d'autres classes en France, voire... dans la communauté francophone ?


(1) Certains enseignants ont préféré ne pas participer à la rencontre.

(2) M. Dupont, R. Vidal, J-C. Pettier, V. Lenoble jouant aussi progressivement un rôle important d'organisation.

(3) Citons les enseignants concernés, trop souvent " oubliés " : Mmes Latchou, Sauvant, Salvatori, Bertrand, Lacombe, Maury, Naudin, Jaussaud, Benelli, Stribel, Pinson, Lenoble, Pouilhe, Yvard, GrandJean, et Ms Thiant et Dancre.

(4) J-C. Pettier et T. Bour, responsables d'une précédente étude : " Les pratiques à visée philosophique en AIS facilitent-elles l'apprentissage des compétences transversales et disciplinaires ? " (IUFM de Créteil, 2002, 2004) ; M. Dupont, IEN à l'époque, en charge de la circonscription de Melun Sénart ; P. Derrien, IEN, circonscription de Pontault-Combault (Seine et Marne) ; l'IUFM de Créteil (si le projet de recherche est accepté par le Conseil Scientifique et Pédagogique de l'IUFM, une demande est en cours).

(5) Il convient de signaler ici que, sollicité pour une collaboration à ce projet, R. Hess n'a pas répondu.

(6) Consulter par exemple " Ecritures diaristiques - Recherche, formation et pédagogie du journal ", Les irraiductibles, Revue interculturelle et planétaire d'analyse institutionnelle, n°3, juin-juillet 2003, Université Paris 8.

Diotime, n°28 (01/2006)

Diotime - Une circonscription en débat : élargir les pratiques et leur compréhension