Dans la cité

Faire un compte-rendu de café philo

Gisèle Mattely, synthétiseuse dans des cafés philo

Dans nos cafés philo de Noisy le Grand et de Champs sur Marne, nous éprouvons la nécessité de faire un compte rendu des débats, car nous souhaitons laisser des traces de nos travaux.

Afin de permettre aux participants une réflexion individuelle avant les débats, le sujet est toujours choisi à l'avance, et une note liminaire émise précédemment vient en support. Par ailleurs, le sujet proposé fait systématiquement l'objet d'une introduction d'environ dix minutes par le porteur du sujet.

L'organisation de nos séances ressemble à l'organisation des autres cafés philo. Quelques points cependant diffèrent : la reformulation n'est pas faite systématiquement, cela peut couper le fil de la pensée. Le besoin de clarté et de précision ne doit pas nuire à la fluidité de cette pensée, à la suite logique du cheminement. Par ailleurs l'animateur est très discret. Si discret, qu'il arrive que ce soit l'assemblée elle-même qui lui demande d'intervenir dans le débat. C'est un référent.

Nos cafés philo ont lieu dans des Maisons pour Tous. Il est donc plus facile de prendre des notes. Nous n'avons pas le bruit des percolateurs et bruits annexes des cafés. Par ailleurs, nous sommes assis en cercle, il n'y a pas de préséance. Durant les cinq dernières minutes, nous établissons un tour de table afin que chacun ait la possibilité de s'exprimer, s'il n'a pas pu le faire en séance.

Tous nos cafés philo se terminent par un repas que nous partageons : chacun amène selon son inspiration un pique-nique que nous mettons sur la table commune. Fréquemment il nous arrive de parler de nouveau du sujet, de tout ce qu'on aurait pu dire encore, et des prolongements possibles...

DÉROULEMENT DES DÉBATS

Comme dans tous les débats, la parole est donnée en tenant compte chronologiquement des demandes. Pour les secrétaires, la prise de note est plus ou moins facile, suivant la forme d'expression que nous avons choisie au départ. Nous en avons expérimenté plusieurs, dont deux que nous pratiquons de façon récurrente, en fonction de la difficulté du sujet :

  • Fréquemment, dès le début, nous éprouvons le besoin de définir les mots. Pour parler de la même chose, il faut savoir ce que nous mettons derrière ces mots. Ces précisions ont l'avantage de clarifier le débat ultérieurement, mais le débat peut s'enliser dès le départ car les définitions peuvent faire l'objet parfois de grandes argumentations.
  • Aussi nous avons été amenés à employer une autre forme de questionnement. Nous utilisons la forme interrogative : cette expression ne permet pas de longs discours, une ou deux phrases au plus. Ce système que nous appelons " la forme entonnoir " parce que partant du bord, on arrive au goulot par une force centripète, nous permet d'aller à l'essentiel : directement au point capital, c'est-à-dire à la position centrale. C'est une forme de maïeutique. Le questionnement dure quelques minutes.

Les questions sont recueillies par deux ou trois personnes qui en font rapidement la synthèse, et les grandes idées sont classées en suite logique. Durant ce temps, dans la salle, il y a une suspension de séance, et conciliabule avec ses voisins les plus proches sur le sujet. Les idées retenues sont annoncées et le débat reprend.

Le mode d'expression est choisi dès le début du débat :

  • Pour des sujets ne présentant pas, à première vue, de difficultés particulières comme par exemple " La sagesse et la vie sont comme eau et feu ", ou " Le hasard intervient-il dans la course du monde ? ", le plan étant clair, et pouvant se décliner ainsi : thèse, antithèse, conclusion, nous n'avons pas employé le questionnement interrogatif.
  • Il a été choisi par contre pour le sujet " Qui suis-je ? ". La prise de parole avec ce sujet risquait d'aller dans tous les sens : aborder les multiples facettes et ne pas avoir le temps d'en approfondir certaines. Il fallait donc canaliser et synthétiser. La synthèse de la question " Qui suis-je ? " a donné : Quand se pose-t-on la question ? - Le Je et Nous - Je et Moi : je me regarde - Je et la construction de ce moi - L'avenir, la continuité du moi.

Nous n'avons pas encore exploité cette forme interrogative du sujet avec une salle de plus de quarante personnes : est-ce faisable ? D'une part, parce que compte tenu de la durée d'un débat, il n'est pas souhaitable qu'il y ait trop de questions, et d'autre part ce questionnement, même s'il est limité dans la durée, peut être un frein pour certaines personnes qui ont des difficultés d'expression.

PRENDRE DES NOTES

Les problèmes rencontrés sont similaires à toutes prises de notes. Il convient de prendre le plus de notes possible, bien évidemment. Les parasites à la prise de notes sont, mais très rarement : les interventions simultanées, les références à des faits personnels, les hors sujets, les phrases non finies et sans verbe, voire aussi les onomatopées en fin d'intervention. Le ton doit aussi, parfois, être pris en compte car il peut changer le sens du propos. Bref, toutes les difficultés rencontrées pour la retranscription du rapport verbal font parties du lot.

Les problèmes de forme

Le compte-rendu doit refléter le plus fidèlement ce qui a été dit bien évidemment. Mais il y a plusieurs façons de rendre compte. En voici deux exemples:

a) Nous rendons compte des idées énoncées, mais la formulation, l'ordre et les mots employés sont propres à celui qui l'établit. Avantage : c'est agréable à la lecture, cohérent, peut être facilement publié ; sur le fond il est bien sûr fidèle à ce qui a été dit, et donne une bonne image des travaux. Il est bien structuré. Il est synthétique et analytique.

b) La deuxième façon est en général plus près du message oral. Je préfère cette forme d'expression : les phases sont parfois remodelées, mais juste pour une cohérence grammaticale. Je m'efforce de ne pas mettre mes mots à la place de ceux des autres. De ne pas mettre aussi ce que j'ai cru comprendre, mais juste ce qui a été dit, c'est la difficulté à laquelle tous les rédacteurs se heurtent. Chaque personne a ses propres mots, sa façon de s'exprimer, sa syntaxe, sa logique, ses incohérences, etc. C'est sa personnalité qui transparaît. Si nous acceptons l'autre, nous l'acceptons dans sa globalité avec ses expressions qui lui sont propres, car remodeler ses mots, c'est un peu modifier sa pensée. Je souhaite que les participants qui le lisent puissent se reconnaître dans les phrases qu'ils ont prononcées, que ce texte soit le leur. Quand j'écris, j'essaie que ce soit le reflet de l'expression orale. Une des difficultés rencontrées est que si nous respectons trop l'oral, ce texte ne fait pas apparaître ou ressortir les idées essentielles. Elles sont souvent noyées dans la masse. Par ailleurs, le plan n'est pas toujours existant, cohérent. Je crois que l'idéal serait, après ce type de compte-rendu, de faire une analyse pour dégager le coeur de la discussion, et tout en restant fidèle à la forme de la discussion, d'essayer de montrer comment elle a pu évoluer.

Nous avons dit précédemment que nous donnions la parole de façon chronologique aux intervenants. Il y a un inconvénient à ce système : les idées énoncées, ou suites d'idées, sont décalées. Avant d'avoir la parole il y a déjà eu plusieurs personnes qui se sont exprimées. L'intervention fait généralement référence à ce qui s'est dit en amont, et nous ne pouvons savoir à l'avance le cheminement de pensée de l'intervenant, quelle est la phrase précédente qui l'a fait rebondir. Il faut donc dès le départ, considérer que ce qui est dit est important, écrire tout ce qui est exprimé, ne pas essayer de mettre de l'ordre, il n'y a pas de temps pour la réflexion. En fait il faut prendre les notes à la louche.

Établir le compte-rendu

Il faut essayer, de remettre en place les interventions, dire qui répond à qui, ou plutôt à quoi, retrouver les liens, voir la suite logique, le cheminement de pensée. Fréquemment dans les prises de notes nous pouvons constater que les idées fusent dans tous les sens, il y a un empilement, sans liens franchement énoncés, et la suite logique n'est pas toujours évidente, le cheminement est bancal, et parfois, au gré des idées confuses, nous divaguons. Parfois au contraire nous creusons énormément une même idée et au niveau du compte-rendu les répétitions sont à éviter. Finalement dans ce cas, ce n'est pas un compte-rendu qu'il faudrait faire, qui dans sa forme habituelle est linéaire, mais plutôt une présentation sous forme de schéma synoptique, un organigramme, le sujet au centre.

Il est plus facile d'établir le compte-rendu lorsque nous choisissons l'interrogation du sujet, le plan est pratiquement établi lors de la première synthèse, en début de débat. Ce plan est en principe respecté, il y a moins d'éparpillement. Le secrétaire doit seulement replacer les phrases dans l'ordre pour avoir une suite logique. Nous abordons la problématique plus rapidement. Si, avant la fin du débat, nous avons épuisé les thèmes de la synthèse relevés au départ, ce qui n'arrive pas souvent, nous repêchons une idée que nous avions abandonnée sur le bord de l'entonnoir.

Un compte-rendu, c'est une suite naturelle à un débat, c'est l'achèvement. C'est une construction où chacun a mis sa pierre. Quand nous nous quittons, nous sommes très heureux d'avoir la sensation de nous être enrichis mutuellement. Nous avons acquis un élargissement du sens et de l'horizon. Les autres, par leurs origines socioculturelles différentes, nous ont fait voir le sujet différemment. Nous n'avions pas imaginé en début de séance ce questionnement, sans doute parce qu'inconsciemment, nous sommes limités par notre éducation et notre environnement sociétal. Nous devenons un peu plus tolérants, nos certitudes sont remises en question. Le compte-rendu laisse les traces de nos cogitations. C'est un support écrit qui nous permet de constater que nous avons évolué, progressé : nous abordons plus vite le sujet, nos pensées sont plus centrées, plus profondes, etc. Partant de ce constat, il incite à continuer. Ayant initié cette habitude, les participants maintenant le réclament.

Je crois que cette forme de philo est plus adaptée à la" philo dans la cité". C'est une activité citoyenne. Un cours de philo n'a pas le même but: c'est une forme de communication globalement pyramidale. Le savoir est transmis de haut en bas, du maître à l'élève. Ce cours magistral est nécessaire pour apprendre l'histoire de la philo, les théories philosophiques etc. Il n'est pas adapté lorsque nous voulons appréhender la philo dans la cité. Il faut une forme interactive, une communication plus horizontale que pyramidale, et un panel socioculturel le plus large possible. Car la cité c'est nous! Il faut mixer des êtres ayant des conditions sociales différentes, cela aide à réfléchir sur le vécu. Et comprendre le présent, c'est préparer le futur.

Diotime, n°27 (10/2005)

Diotime - Faire un compte-rendu de café philo