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Danemark : enseigner la philosophie à des adultes à mi-parcours de leur vie

Birthe Nielsen, professeur de philosophie à l'Institut for paedagogisk filosofi, DPU

LA CRISE DU MILIEU DE VIE

Le but de cet article est de décrire la situation des adultes dans la société contemporaine, ainsi que les conséquences pédagogiques et culturelles que cette situation entraîne. Jusqu'au début des années soixante, la société danoise était construite selon un modèle qui considérait que l'éducation et la culture permettaient aux jeunes gens de préparer leur vie professionnelle de futurs adultes. Ceci a changé tout au long des dernières décennies pendant lesquelles nous avons vécu une révolution en éducation qui semble être appelée à être plus importante dans le futur. Beaucoup d'adultes ont été ainsi conduits à une reconstruction d'identité durant leur vie. Le mot " identité " provient du latin " idem ", qui signifie " le même - ou " un et le même ". Aujourd'hui, nous parlons beaucoup d'identité parce qu'il nous est demandé de devenir adaptables, flexibles et de changer selon les exigences de la vie professionnelle, voire de la vie privée. De nombreux adultes, avant de commencer une nouvelle formation, traversent une sorte de crise qui ne peut seulement s'expliquer par le fait d'être sans emploi. C'est très souvent une crise qui a des aspects existentiels et qui les amène à se demander qui ils veulent être, quelle vie vaut la peine d'être vécue, etc. Cette crise n'est pas nécessairement résolue lorsqu'ils suivent une formation, les connaissances qu'ils acquièrent et la rencontre avec d'autres personnes de conditions sociales différentes pouvant au contraire l'amplifier.

Johan Fjord Jensen, professeur danois de littérature et spécialiste de la formation pour adultes, a très bien décrit les conditions de vie des adultes dans la société contemporaine. Il rappelle que, avant les années soixante, être adulte signifiait être complètement éduqué et dans la force de l'âge, à l'issue d'une éducation reçue durant l'enfance et l'adolescence. À la fin de sa vie professionnelle, chacun pouvait jouir d'une paisible retraite, et voilà tout. La vie d'un être humain (et avant les années soixante " humain " signifiait surtout " de sexe masculin ") était découpée en trois phases, quatre au plus, s'il avait eu la chance de recevoir une bonne éducation : enfance - formation - travail - retraite. Si nous regardons le roman d'apprentissage traditionnel, ce processus est décrit comme un mouvement qui part de chez soi pour aller à la découverte du monde, dans ces fameux voyages qui forment la jeunesse, et aboutit à un retour chez soi pour occuper une bonne place dans la société. Cette façon de voir l'éducation et la culture n'est plus aujourd'hui pertinente, car pour de nombreuses personnes il n'y a plus une seule façon de tracer son chemin mais au moins deux. La première est illustrée par les héros des romans classiques. Elle est très bien décrite par la littérature et socialement encouragée, ce qui n'est pas toujours le cas de la seconde. La société contemporaine ne voit pas d'un mauvais oeil que des adultes continuent à développer leurs compétences, mus par des intérêts économiques, mais quand des personnes choisissent assez tardivement de prendre un nouveau départ, de refaire leur vie, ce n'est pas très bien considéré. La société moderne exige un développement continuel des compétences, mais n'est pas très intéressée par des aspects existentiels à connotation plus critique, parce que cela remet en question la rationalité instrumentale du capitalisme, même dans un contexte où l'on parle de " formation tout au long de la vie ".

Fjord Jensen soutient que c'est ce qui arrive à beaucoup d'adultes qui se sentent en conflit avec l'identité sociale qui leur a été forgée, en rupture avec la première partie de leur vie. Cette situation mêle des aspects humains, culturels et des problèmes existentiels. Se produit une secrète révolution intérieure qui commence vers la trentaine, voire plus tard. C'est ce que nous appelons communément " la crise du milieu de la vie ". La culture et l'éducation ont deux temps forts : l'un au début de l'âge adulte, l'autre en milieu de vie. Je suis intéressée par le dernier : vous n'êtes pas éduqués et formés une fois pour toutes.

Le mot d'ordre contemporain est " la formation tout au long de la vie " - ou tout au moins pour ceux qui en tireront profit d'un point de vue de stricte rentabilité économique. Être un adulte, c'est vivre dans les mêmes conditions que les plus jeunes générations. Ce qui sous-tend l'éducation et l'accès à la culture pour les jeunes, ce sont les projets et la confiance en l'avenir, puisqu'ils n'ont pas eu le temps de faire leurs expériences. Leurs vies ne sont que les prémices d'une éducation et d'une culture qu'ils ne développeront que plus tard. La grande différence est que les adultes ont une palette de souvenirs qui leur donne la possibilité de considérer la vie et ses aspects existentiels à partir d'une plus large perspective. Ils sont capables de prendre du recul, qu'ils mettent en oeuvre ou non cette capacité. Cette distance est la condition essentielle pour entrer dans un questionnement philosophique. Fjord Jensen souligne que l'odyssée culturelle des adultes n'est pas de parcourir le monde, mais d'abord et surtout d'effectuer un voyage à l'intérieur d'eux-mêmes. Ils essaient de se trouver eux-mêmes au lieu de se soumettre aux exigences sociales qu'ils ont déjà passé une moitié de leur vie à satisfaire. Ce qui est en jeu est une profonde remise en question de leur propre personne et de leur vie. Selon Fjord Jensen, les attentes culturelles des adultes ne sont pas celles de la société capitaliste et de son mode de production, elles impliquent une critique souterraine de cette société et de ses valeurs. Leur visée n'est pas de changer la société, mais de mettre en oeuvre leurs propres potentialités plutôt que de se faire dicter leur conduite. L'attente culturelle des adultes en formation est double. D'une part un accroissement de connaissances, qui n'est toutefois pas lié à la rationalité instrumentale du développement des capacités et compétences professionnelles, d'autre part la découverte d'un espace de liberté pour reconsidérer vie et carrière. Il y a un désir de savoir qui dépasse le domaine professionnel. Il est d'ailleurs très significatif que les femmes soient plus impliquées que les hommes dans cette démarche. Ces derniers sont plus facilement intimidés par l'idée de se former à nouveau, cela ne cadre pas avec l'image que la plupart des hommes ont d'eux-mêmes. Ce n'est pas l'expérience professionnelle qui est remise en question mais l'expérience de la vie dans sa globalité.

C'est pourquoi la vieille idée d'une formation centrée sur le perfectionnement des compétences liées au travail ne correspond plus à ce que veulent beaucoup d'adultes. Ils sont intéressés par leur vie en général et non seulement par le temps passé au travail. En conséquence, la formation pour adultes ne peut se contenter de répondre à des exigences sociales mais doit être attentive au réel besoin des adultes de revenir sur leurs conceptions antérieures de la vie en général et de leur propre vie en particulier. Cela implique de prendre en compte les expériences qu'ils ont pu faire, selon Fjord Jensen, et de ne pas seulement les remplir de connaissances utilitaires, de recettes pragmatiques. Il est important de créer et d'accompagner un processus de recherche qui permet de transposer à un autre niveau des expériences personnelles, ce travail étant culturel dans la pleine acception du terme.

Nous vivons aujourd'hui dans une société néo-libérale, qui n'est pas nécessairement libérale, parce qu'elle a un mode de pensée très instrumental, centré sur l'expansion et le développement économiques. L'idée d'un ordre se développant spontanément à partir de la poursuite des intérêts privés de chacun serait perçue comme très dangereuse - au moins ici au Danemark - pour la " société de bien-être " instituée après la deuxième guerre mondiale par les sociaux-démocrates. Ce serait un autre mode de pensée prenant en compte les êtres humains dans leur globalité et plus seulement dans la perspective restreinte du profit économique. Comme le soutient Fjord Jensen, raisonner en termes de profit, c'est limiter considérablement le champ de ce qui peut être produit en ne laissant aucune place à ce qui ne peut être mesuré, quantifié, tarifé. La créativité humaine demande à être comprise à partir d'une échelle beaucoup plus large que celle du calcul et du bénéfice. Cela n'est pas sans effets sur l'éducation en général et sur la formation des adultes. La pédagogie instrumentale est un développement de compétences où l'on ne parle que de moyens et d'objectifs, ce qui, nous dit Fjord Jensen, est très pertinent pour la construction des voitures mais ne l'est pas du tout lorsque vous travaillez avec des êtres humains. Cette conception ne prend pas en considération la quête d'intériorité des adultes en formation. Les bureaucrates de l'éducation recherchent la rentabilité, et c'est pourquoi ils sont surtout intéressés par le développement des compétences. Le formateur pour adultes est tiraillé entre ces bureaucrates et les personnes en formation qui ont des attentes plus profondes. Au lieu de se contenter de satisfaire ces exigences instrumentales, Fjord Jensen pense qu'une pédagogie pour adultes devrait être une pédagogie de l'étonnement, qui laisse place à une recherche existentielle. Ce qui arrive en réalité est un " tournant de vie ", un changement profond, s'accomplissant paisiblement dans l'intériorité des personnes. Ce processus réflexif est un aspect important de la formation des adultes. Toute la question est de savoir si les adultes ont été contraints à entrer en formation ou si la demande émane d'eux-mêmes. Cela signifie que le formateur pour adultes peut se trouver dans un dilemme, s'il est un rouage d'un système instrumental, utilitaire, qui ne peut correspondre au souhait des adultes de remettre leur vie en question, ni à la nécessaire prise de distance que cela implique. On pourrait se demander si Fjord Jensen décrit correctement les adultes au milieu de leur vie. Beaucoup de gens semblent plus intéressés par la préservation de leur façon de penser et de vivre que par les interrogations existentielles. Bien sûr, cette crise du tournant de la vie ne concerne pas tous les adultes, mais je pense que c'est une tendance et une réalité pour beaucoup d'entre eux qui se demandent si le reste de leur vie doit se dérouler comme la première partie.

QUELLE PLACE POUR LA PHILOSOPHIE

Le point de départ de cette réflexion est mon expérience en tant qu'enseignante pour adultes et historienne des idées, et plus particulièrement un cours de philosophie et d'éthique que j'ai donné à des universitaires au chômage. Ce cours était une partie d'un atelier. Ce que je souhaite présenter est donc un enseignement de philosophie et d'éthique pour un public de personnes en milieu de vie et le type de pensée pédagogique que je trouve caractéristique de notre époque : une conception de la culture fondée sur l'individualisme et l'autonomie qui est aujourd'hui dominante dans la formation pour adultes. Je souhaite critiquer cette approche et la notion moderne de " compétences de vie " qui vise un développement et un pouvoir personnels. Ce type de compétences a comme but la maîtrise de la vie et un processus d'individualisation. Il y a un risque que cela aboutisse à une conduite instrumentale. Je trouve en effet cette attitude pour le moins ambiguë quant à la signification de la culture. Peut-être que la culture a plus à voir avec une connaissance de la finitude humaine résultant d'un ensemble constant de limitations ou avec l'impossibilité de concevoir la vie comme un processus continu. Remise en question et finitude étaient les thèmes majeurs du cours de philosophie et d'éthique mentionné ci-dessus dans lequel j'ai tout particulièrement mis l'accent sur les données existentielles fondamentales de la condition humaine. C'était une tentative de mettre en oeuvre une autre façon d'enseigner en attirant l'attention des participants sur les conceptions de la " vie bonne " comprise en un sens philosophique. Mon intention pédagogique était de rendre possible un vrai travail de réflexion pour des adultes en milieu de vie. Ce cours de philosophie et d'éthique voulait dépasser une notion de la culture centrée sur l'individu et tendait à briser le cercle vicieux du narcissisme, de l'égotisme qui caractérise notre époque.

L'âge moyen des participants était autour de la quarantaine et il y avait une majorité de femmes. Le but était de clarifier des valeurs afin que chacun puisse trouver le travail qui lui convienne le mieux. Le cours se déroulait de 10 heures à 15 heures. Le sujet était classique : la " vie bonne " comprise en un sens philosophique. Je commençais chaque journée de cours par un exposé. L'approche était chronologique et débutait par l'Antiquité avec Platon, Aristote, puis Augustin et Thomas d'Aquin. Le thème de la première partie était " L'homme dans le cosmos ". La deuxième partie était consacrée à " L'homme comme but en lui-même " avec des philosophes comme Kant, Hegel, Kierkegaard et Nietzsche. La troisième partie traitait de " L'individualisation forcée " représentée par des penseurs comme Anthony Giddens et Ulrich Beck, entre autres. J'ai aussi essayé de prendre comme base de travail la situation actuelle de nombreux adultes : par exemple l'idée de la formation tout au long de la vie, avec son revers, la résistance qu'elle suscite chez de nombreuses personnes. En plus de mes exposés, j'avais préparé des questions qui étaient traitées et discutées en petits groupes puis abordées en plénière. Je travaille selon cette approche historique car je pense que, grâce à la connaissance des paradigmes qui ont guidé la réflexion des époques antérieures, nous pouvons mettre en relief les idées dominantes de la nôtre. Je suis très classique dans ma pédagogie car je crois en l'importance de la connaissance, de l'histoire des idées, pour élargir la compréhension de la vie humaine et créer une distance vis-à-vis des plus ou moins évidentes vérités de notre époque. Je pense que favoriser cette prise de distance est très important car notre expérience nécessite ce recul pour être comprise. Je ne travaille donc pas sur les sentiments, les émotions des participants pour changer la vision qu'ils ont d'eux-mêmes, mais je leur demande de rester dans le thème proposé, car je veux aller plus loin qu'un simple développement personnel. Mon intention est d'ouvrir les esprits pour faciliter un dépassement de ce qui est seulement privé et personnel vers les traits caractéristiques de la condition humaine commune, ce que Heidegger nommait des existentiaux. J'ai trouvé les participants très intéressés par les sujets religieux et existentiels, ils entraient dans un questionnement fondamental, ce qui m'amène à penser que l'analyse de Fjord Jensen est juste. Dans le cadre de cette expérience, j'ai eu l'impression que la plupart des chômeurs participant à l'atelier traversaient une sorte de crise. Un mot qui est traduit du sanskrit par " purification " et signifie un voyage intérieur d'un endroit à un autre, pendant lequel une personne se transforme. Je suis intéressée par ce voyage intérieur, souvent douloureux, mais aussi enrichissant qui prend fréquemment place en milieu de vie. Je ne vois pas cette crise dans une perspective individualiste et strictement personnelle, mais davantage selon une approche existentielle et critique contre les caractéristiques dominantes de notre époque qui, en pensant de façon capitaliste et instrumentale en terme de compétence, réduit les personnes à une dimension matérialiste et pragmatique. Englober non seulement le travail mais aussi la vie de tous les jours sous l'expression " compétences de vie " est un non-sens : comment puis-je être compétent si cela signifie manipuler et contrôler quelque chose qui est en fait bien plus grand que moi et dans lequel je suis " jetée ", comme le dit Heidegger. Comment puis-je contrôler ce qui en réalité me tient sous son contrôle : la Vie ?

Ce point de vue sera développé dans la thèse à laquelle je travaille et dont le coeur est l'enseignement de la philosophie aux adultes. Mon hypothèse est que la philosophie des Lumières a occulté le fait que l'homme n'a pas la maîtrise de la vie et de la perception. Le paradigme de la philosophie moderne est centré sur la conscience, la puissance et les capacités de l'humanité, et non comme dans les époques antérieures de la métaphysique et de la théologie sur l'étroite relation entre l'homme et le monde. Ma thèse contient trois grandes parties. La première partie est pré-moderne et son propos est de décrire le logos ou l'idée de création dans les travaux d'Aristote, Sénèque, Thomas d'Aquin et un néo-thomiste nommé Jacques Maritain. Se dégage de ces travaux la conception d'un macrocosme qui reflète la position de l'homme dans le monde comme un microcosme dépendant de l'extérieur. La deuxième partie est la tradition phénoménologique depuis Husserl, Heidegger jusqu'à Merleau-Ponty et Knud Løgstrup, philosophe et théologien qui m'a beaucoup inspirée. Løgstrup insiste sur des phénomènes qui ne sont pas créés par l'homme parce qu'ils sont donnés avec la vie elle-même, comme par exemple la confiance qui nous est nécessaire pour vivre dans le monde. Les points centraux sont la perception et le monde vivant dans lesquels nous trouvons des conditions d'existence ; par cette façon d'appréhender la vie humaine, nous pouvons dépasser l'attitude individualiste et strictement personnelle. La troisième partie de ma thèse s'intéressera à la façon dont nous tendons, dans la vie moderne, à l'abstraction, la domination et la sécularisation, ce qui conduit à une fragmentation de l'homme lui-même. Ou en d'autres termes, aux conséquences de la philosophie des Lumières en tant que mode d'approche complètement instrumentalisé de la vie, qui implique aussi la maîtrise de la nature humaine. Dans cette partie, je travaille à partir de penseurs comme Horkheimer et Adorno, Max Weber, Henri Bergson, Gabriel Marcel et René Girard. Mon hypothèse de travail est que la modernité, en faisant de l'auto-création de l'homme une idole, sous couvert d'un idéal de libération de la subjectivité, évacue le monde et détruit la relation que nous pouvons avoir à d'autres que nous-mêmes, car en banalisant et manipulant, nous faisons toute chose à notre image, en repoussant l'étrangeté et l'hétérogénéité de ce qui nous entoure. Mon but, afin de créer une véritable formation pour adultes, est de substituer à cette idée dévorante du développement et de la réussite personnelle, des modalités plus riches de relation avec le monde et les autres, fondées sur des conditions existentielles communes. Au prochain semestre, je vais diriger un séminaire à l'Université danoise des Sciences de l'Éducation, ici à Copenhague, sur la relation entre la culture et le monde extérieur. Je suis très critique à l'encontre des conceptions actuelles de l'homme et de l'éducation qui sont inspirées par une pensée très individualiste, anglo-saxonne, calculatrice, et farouchement opposée à la réduction des être humains à leurs capacités et compétences. Je refuse cette vision très instrumentale de la vie, qui ne la voit que dans l'horizon de l'individualité. Je suis intéressée par ce qui n'appartient à personne. Je trouve cet engouement pour l'individualité plus ou moins ridicule. Non parce que nous ne sommes pas des individus, ce que nous sommes, bien entendu, mais parce que nous ne construisons pas notre individualité par nos seules forces. Je ne veux donc pas parler d'individualité mais de singularité. Chaque nouveau-né est singulier, différent et cela dès le tout début. Aussi pourquoi travaillons-nous si dur pour instituer ce qui est d'emblée donné à chaque être humain ? Le problème est que nous ne voyons pas et ne valorisons pas la singularité des autres. C'est seulement quand nous sommes amoureux que pouvons voir et sentir cet aspect d'irréductible différence. Le problème est l'étroitesse de nos esprits.

Comme le souligne le philosophe français Gabriel Marcel dans son ouvrage Journal métaphysique, nous considérons souvent les autres comme un " il ", une " elle " ou un " ceci " au lieu de les voir comme un " tu ". Nous vivons très souvent dans une sorte de monologue intérieur qui a pour conséquence d'objectiver les autres. Marcel dit que seuls les amants sont capables de voir l'autre comme pleinement autre, que l'on ne peut décrire car il nous est infiniment inconnu. La même incertitude et la même importance de ce qui n'est pas conscient traversent notre relation au passé et au futur. Nous voyons seulement les effets de notre passé, pas le processus que nous avons accompli. Nous ne connaissons pas plus notre futur, ce qui ne signifie pas que nous ne sommes pas capables d'agir. Généralement nous choisissons une attitude par l'effet de notre volonté, ce qui décide de la façon dont nous entrons en relation avec le monde et les autres par le fait de notre engagement et de ce que devrait être le futur. Vouloir, comme le souligne Marcel, c'est s'inscrire dans le temps, parce que nous prenons une décision et le plus souvent, par fuite ou lâcheté, nous devenons un objet pour les autres. La seule façon de construire une continuité est d'être authentique dans son engagement. Marcel a une très belle expression pour dire que nous ne devrions pas voir les autres comme des objets, il conviendrait selon lui d'avoir la même relation aux autres et au monde que celle que nous avons avec notre propre corps, ce qui suppose de s'ouvrir à la tonalité spécifique et à l'être en situation des autres en tant qu'êtres vivants, avec tout ce que cela implique. Regarder le monde comme incarné et concret. L'être humain dépend de son corps, ce qui signifie qu'il ou elle dépend de quelque chose qu'il ne peut entièrement connaître, car le corps et la perception sont les conditions de tout questionnement. Nous ne pouvons en tant qu'êtres humains nous poser en dehors de l'existence, ce qui veut dire que la pensée n'est pas d'abord une relation à un " soi ", mais le dépassement de soi dans le monde par l'action et l'intention. L'humanité est aussi une partie du monde, influencée par lui, pas seulement quelque chose qui peut être édifié et manipulé par l'homme lui-même. En un sens, le corps est anonyme et n'est pas une pure subjectivité. Nous ne pouvons être entièrement transparents à nous-mêmes. Nous restons un mystère. Quoi qu'une personne fasse pour gagner sa vie, cela ne fait pas connaître son histoire réelle. L'humain ne peut être réduit à ses compétences et à ce qui en résulte. Pour Marcel, plus une personne vit dans l'instrumentalité, par le calcul, plus elle manque de charme. Les gens qui calculent sont trop précis pour avoir du charme, car le charme est une atmosphère qui nimbe une personne et ses activités. Quand l'action devient tout, la capacité à être présent disparaît et par là même les qualités métaphysiques inconnues de la personne. La maturité est pour Marcel, l'ouverture à l'inexplicable et à l'inconnu. Ce qu'une personne est, non ce qu'elle a.

Marcel trace une importante distinction entre être et avoir dans son texte du même nom qui est la deuxième partie du Journal métaphysique. Il définit deux attitudes principales de l'homme envers la vie : la disponibilité ou la non-disponibilité, il souligne que la deuxième est caractéristique de notre vie actuelle. Le corps humain vit sous le double régime de l'être et de l'avoir. Ce que nous pouvons avoir, ce sont des objets de notre environnement que nous pouvons contrôler, mais l'homme vit aussi dans un monde qui ne peut être manipulé par les autres. Le corps est entre l'être et l'avoir. L'enfermement dans la non-disponibilité est avéré lorsque l'homme essaie par sa volonté d'assigner un rôle au corps et à un individu, les considérant ainsi comme ce qui est soumis à sa décision et peut, par conséquent, être totalement contrôlé. C'est une forme de réduction qui assimile quelqu'un ou le monde à " ma " chose. Selon Marcel, le manque de religion dans le monde moderne renforce cette vision de la vie sous le régime de l'avoir. Il soutient que le passage d'une conception géocentrique à une conception héliocentrique n'a pas entraîné une mutation dans l'approche anthropologique du monde car, dans un monde sécularisé, seul l'homme détient le pouvoir de création, le pouvoir d'un agent tout-puissant, avec ce que cela implique d'arrogance. La technique, en donnant un rôle prépondérant à l'homme, évacue le mystère du monde et réduit celui-ci à la dimension d'un simple problème. La technique et une prétendue objectivité du monde sont les deux côtés d'une même pièce, et octroient à l'homme le privilège d'être le seul être capable de création. Le monde n'est plus qu'un matériau brut dévolu au pouvoir d'invention de l'intelligence humaine. Au lieu de regarder l'homme et le monde comme de simples problèmes que nous pourrions résoudre en les appréhendant dans la catégorie de l'avoir, Marcel nous enjoint d'être attentifs à l'importance de l'être.

L'être n'est pas quelque chose à résoudre. Ce n'est pas un problème. C'est un mystère auquel nous participons. Voir quelqu'un comme une partie de quelque chose de plus grand est le signe de la disponibilité, où nous répondons à un appel, comme dans la doctrine chrétienne, ou tout au moins tentons d'être ouverts aux autres. Ne pas être disponible revient à n'aimer quelqu'un qu'en privilégiant l'idée que nous avons de cette personne, donc en se fermant. Ne pas être disponible, c'est toujours s'inquiéter à propos de quelqu'un et du futur. C'est la notion heideggerienne du souci (Sorge). Se tourner constamment vers des problèmes est une soumission à la catégorie de l'avoir, un refus de l'être compris comme appartenance à quelque chose de plus grand, que je ne peux contrôler et manipuler. Les solutions n'existent que là où l'on peut poser des problèmes et utiliser différentes techniques de résolution, en opposition au mystère où l'homme n'est qu'une partie de quelque chose d'insondable. Marcel voit l'idée d'autonomie qui est aussi un idéal éducatif moderne comme une réduction, car plus une personne est ouverte, disponible, moins il devient important d'être autonome. Il existe une dimension profonde de la vie dont on peut s'imprégner dans l'amour, l'art, la religion en tant que régions de l'être, et où être autonome n'a pas de sens. L'idée d'autonomie est une façon de s'évader de la vie, elle prend origine dans le projet d'avoir une maîtrise sur le monde au lieu d'être, car dans le domaine de l'être, les autres et le monde ne peuvent être asservis, figés dans une identité réificatrice. La notion moderne de " compétence de vie " est très exactement une conception de la vie sous les espèces du pouvoir. Je pense que cette notion est sans âme, s'il m'est permis d'utiliser une expression aussi démodée. Je crois que nous avons besoin d'une formation pour adultes qui ne craigne pas de poser de grandes et inutiles questions plutôt que de restreindre notre attention aux aspects seulement fonctionnels de l'homme. Comme l'ont dit Adorno et Horkheimer dans la Dialectique des Lumières, l'homme a été réduit à la matérialité, au confort, dans une conception utilitaire de la vie. Cette attitude strictement pragmatique a besoin d'être questionnée en formation pour adultes et dans notre société. Peut-être notre existence authentique est-elle moins dans notre individualité centrée sur elle-même et beaucoup plus dans la singularité qu'il nous est donné d'incarner.

BIBLIOGRAPHIE

Jensen, J. Fjord (1998) : Frirum. Århus : Klim.

Marcel, G. (1927): Journal métaphysique. Paris: Gallimard.

Marcel, G. (1991) : Être et avoir. Paris: Editions universitaires.

Marcel, G. (1997) : Le mystère de l'être. Paris: Association Présence de Gabriel Marcel.

(traduit de l'anglais par Hervé Parpaillon, professeur de philosophie)

Diotime, n°26 (07/2005)

Diotime - Danemark : enseigner la philosophie à des adultes à mi-parcours de leur vie