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Compte-rendu du 5e colloque sur les nouvelles pratiques philosophiques (Poitiers 1 et 2 avril 2005)

Michel Tozzi

- En présence d'une centaine de personnes, le colloque, coordonné par J.-F. Chazerans, a été ouvert par D. Moreau, Directeur de l'Espace scientifique Mendès France, et B. Siméoni, Directeur du CRDP de Poitiers, responsables des deux institutions qui ont accueilli et soutenu financièrement le colloque.

J.-P. Gabrielli, Directeur du CRDP de Bretagne, après les avoir remerciés au nom du Comité de pilotage, insistait sur la continuité du travail accompli depuis le premier colloque ouvert à l'INRP en 2001, puis au CRDP de Rennes en 2002, de Nanterre en 2003, de Caen en 2004. Cette année, l'accent était mis sur la dimension européenne.

- M. Tozzi, professeur des universités à Montpellier 3, qui animait la première matinée, donnait alors la parole à F. Ait-Ouyahia, qui représentait la section " Philosophie et sciences humaines " à l'UNESCO. Celle-ci expliqua en détail les actions de l'organisation en faveur de la préservation, la consolidation et le développement de la philosophie pour tous et à tous les âges dans le monde, comme culture de la liberté, de l'esprit critique et de la paix, force réflexive pour faire face aux défis actuels posés à l'humanité : enquête et Rapport de G. Canguilhem de 1953 ; publication de J. Muglioni sur " L'enseignement de la philosophie et le développement de l'Europe " ; enquête de 1994 auprès de 66 pays, approfondissant le lien entre philosophie et démocratie1 ; Déclaration de Paris de 1995 ; Rapport de M. Sasseville sur la philosophie pour enfants dans le monde en 1999 ; Rapport de Hengelbrock sur l'enseignement de la morale ; consultation actuelle des 190 membres pour publier un état des lieux en 2006 afin de repérer dans les pays l'absence de cet enseignement, son cloisonnement ou son détournement à des fins idéologiques, et déboucher sur des recommandations pour les États membres.

- F. Lund, professeur de philosophie en Allemagne, dont le sujet de thèse porte sur la comparaison des concepts de la didactique de la philosophie en Allemagne et en France, faisait ensuite le point sur l'enseignement de la philosophie dans ce pays : enseignement de l'éthique souvent dès le primaire et dans le secondaire dans de nombreux landers, réflexion sur les standarts de la discipline et les compétences à développer en vue d'une évaluation, philosophie avec les enfants institutionnalisée en Poméranie, et en projet en Bavière, formation des instituteurs à celle-ci à l'université de Rostock. Il développait ensuite la méthode d'apprentissage du philosopher de E. Martens, professeur de didactique de la philosophie à l'université de Hambourg, comme modèle intégratif (dite de la main à cinq doigts) des voies phénoménologique, herméneutique, analytique, dialectique et spéculative.

- B. Moressen, maître de conférences à l'université d'Oslo, expliquait qu'il n'y a pas de philosophie dans l'enseignement secondaire norvégien, mais qu'elle était obligatoire pour tous les étudiants. À l'occasion du nouveau curriculum de 1997, apparaît avec l'enseignement de la religion un " humanisme éthique et philosophique ". Depuis 2000 la philosophie avec les enfants est expérimentée, à partir du matériel de Lipman et avec des supports propres (livre numérique interactif...).

- F.G. Moriyon (Madrid) et G. Arnaiz (Séville), professeurs de philosophie et membres du Centre espagnol de philosophie pour les enfants, rappelaient que celle-ci existe depuis vingt ans en Espagne, avec la création d'un matériel spécifique (Apprender a pensar), des cours d'été pour les professeurs et les formateurs, des travaux théoriques et pratiques, et l'existence d'une " communauté de recherche " entre professeurs.

- Une discussion générale concluait cette première matinée, où s'exprimaient les différents courants français et étrangers représentatifs de ces pratiques, avec un point particulier sur les rapports entre philosophie, morale et religion, compte tenu du contexte de certains des pays représentés.

Les deux demi-journées qui suivirent furent consacrées à deux types d'atelier :

- les ateliers de " mise en situation " avaient pour objectif de vivre en commun, puis analyser, un dispositif proposé. Les participants purent ainsi être confrontés à : un café philosophique (animateurs des cafés-philo de Niort et Poitiers) ; un dialogue socratique, méthode développée dans les années 1920-1930 par le philosophe allemand Nelson, qui part d'une expérience concrète d'un participant pour s'élever progresssivement, par abstraction régressive, vers l'universalité de la réflexion (G. Prawda et G. Arnaiz) ; un " débat analytique ", qui interroge les nouveaux savoir-faire du " philosophe-praticien " (B. Magret) ; une " consultation philosophique ", dont le principe est d'interroger à la façon socratique quelqu'un qui amène une question philosophique qui lui pose problème (O. Brenifier) ; une analyse et une exploitation de la pratique platonicienne du dialogue (M. Amiot) ; une réflexion sur la notion de tolérance partant du vécu d'une sculpture en terre glaise façonnée par chaque participant (M. Boeglin) ; un atelier philo AGSAS (méthode de J. Lévine et A. Pautard, animé par G. Chambard et M. Sillam) ; un atelier pratique de discussion philosophique inspirée de M. Lipman (S. Brel et V. Delille)...

- les ateliers de " mise en débat " partaient d'expériences, de réflexion ou de recherche menées. On pu ainsi lire/ou et entendre A. Sharp, collaboratrice de M. Lipman, sur les principes de la communauté de recherche ; M. Laverty, de l'Institut américain de développement de la philosophie pour enfants, sur l'exercice du jugement moral développé par cette communauté de recherche ; A. Lalanne et N. Go, sur les conditions de philosophicité de ces pratiques ; B. Magret, sur le type de savoir faire du " philosophe praticien " ; V. Dortu, sur le détournement en Belgique des cours dits philosophiques par les cours de religion, qu'elle analyse dans sa thèse ; J-C. Pettier, sur un dispositif à visée philosophique impliquant dans une circonscription une trentaine de classes ; T. Bour, sur le profit que peuvent tirer des enfants ayant des troubles des fonctions cognitives de telles pratiques ; F.G Moriyon (Espagne), sur l'intérêt de ce type de discussion pour des adolescents de collège en difficulté scolaire ; M. Tozzi, sur l'articulation de débats d'interprétation en français sur la littérature de jeunesse avec des discussions à visée philosophique ; D. Ramirez, sur la méthodologie philosophique du café-philo ; J. Boisset sur l'intérêt de débats en prison...

- La dernière après-midi en plénière faisait le point sur les travaux menés, à partir de trois interventions :

- M. Lobrot, agrégé de philosophie et professeur émérite à l'université de Paris 8, montrait comment son cheminement l'avait amené dans les années 1990 à animer un " café-débat " près de Beaubourg, partant de l'expression des préoccupations existentielles des participants, la préoccupation réflexive étant selon lui dérivée (B. Magret qualifia son initiative plutôt de " café-psycho ").

- P. Brunet, ex-professeur de philosophie et responsable de la formation des conseillers d'éducation dans l'académie de Poitiers, pensait que ces nouvelles pratiques n'avaient de sens qu'avec un statut renouvelé de la parole effective de l'élève à l'école, dans la perspective à la fois de leur socialisation démocratique et de leur quête de sens.

- D. Marcelli, professeur de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent, insistait sur la nécessité de construire le sujet, en particulier scolaire, dans et par l'intersubjectivité. Il resituait la problématique de la discussion dans la nécessité de redéfinir aujourd'hui plus horizontalement l'exercice de l'autorité, en s'appuyant sur la pratique du projet.

- Le débat qui suivit, parfois fort animé, porta sur quelques points forts :

- le rapport entre émotion et pensée, la première étant fondatrice selon M. Lobrot ;

- la pratique des cafés-philo, au croisement du triple besoin sociétal faisant contrepoint à l'individualisme : la convivialité, la démocratie comme espace de discussion, la réflexion sur le sens de sa propre existence ;

- la nécessité, s'il est utile de conforter ces pratiques au sein de l'école, de ne pas s'enfermer dans le pédagogique, mais de les élargir à ce que A. Bérétetsky appelle un " espace éducatif local " ;

- l'intérêt d'inventer tant dans la cité qu'à l'école de nouvelles pratiques sociales et scolaires tentant d'articuler philosophie et démocratie (M. Tozzi).

- J.-P. Gabrielli concluait la séance et le colloque sur l'éventualité d'organiser l'an prochain le 6e colloque au siège de l'UNESCO à Paris, pour élargir encore la dimension internationale...

Le colloque pouvait être suivi en direct sur internet, de façon interactive (on entendit ainsi intervenir G. Geneviève, empêché d'assister au colloque, qui avait organisé le précédent...).

N.B. : les deux séances plénières et quatre ateliers ont été enregistrés, et sont consultables sur internet. On trouvera sur www.europhilo.org tous les textes préparatoires.


(1) Voir la synthèse faite par R.P. Droit dans Philosophie et démocratie dans le monde, Le livre de poche, Paris, 1995.

Diotime, n°26 (07/2005)

Diotime - Compte-rendu du 5e colloque sur les nouvelles pratiques philosophiques (Poitiers 1 et 2 avril 2005)