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Allemagne : philosopher avec des enfants : étonner - questionner - penser - trouver des valeurs

Résumé du congrès du 18 et 19 novembre 2004 à Munich proposé par Félix Lund, doctorant en philosophie pour enfants à l'université de Hambourg1

" Le coeur d'une culture sont ses valeurs ". C'est avec ces mots que Hans Zehetmair, ancien Ministre d'État de Bavière et Président de la Fondation Hanns-Seidel, ouvrait le congrès, organisé par cette fondation en coopération avec la Vereinigung der Bayerischen Wirtschaft e.V2 et l'Université de Ratisbonne (D). Le congrès constituait le point de départ d'un projet co-organisé par Roswitha Wiesheu (Zollinger Kinderstüberl e.V3.) et Karlfriedrich Herb (professeur à l'Université de Ratisbonne). Ce projet consiste en la mise en place d'ateliers " philosopher avec des enfants " dans de nombreux jardins d'enfants et écoles primaires de Bavière, de les expérimenter et de les analyser scientifiquement, et ceci jusqu'en 2006 tout d'abord.

Le congrès devait avant tout présenter l'extrême importance du philosopher avec les enfants, pour pouvoir engager ensuite la mise en place concrète du projet. Pendant deux journées, des représentants éminents de l'économie, de la politique et des sciences ont échangé leurs connaissances et proposé une multitude de champs d'application à environ deux cents éducateurs, professeurs d'école, étudiants et parents. Ainsi, Hans Zehetmair soulignait que notamment les enfants ont besoin d'une mise au point des valeurs qui tiennent compte également de l'interculturalité de notre société actuelle et à venir et qui, parallèlement, renforcent les valeurs centrales telles que l'égalité, la démocratie et le droit au travail. Le travail et l'activité économique de l'homme sont le dénominateur commun lorsqu'il s'agit de la question des valeurs en philosophie et en économie, soulignaient Stefan Götzl, directeur gérant de la Vereinigung der Bayrischen Wirtschaft, ainsi que Otto Wiesheu, Ministre d'État de Bavière de l'économie, de la circulation et de la technologie. Pour eux, la formation de l'esprit et du coeur est aussi importante que la formation professionnelle. Pour Siegfried Höfling, professeur, représentant de la fondation et organisateur du congrès en collaboration avec Roswitha Wiesheu et le Professeur Herb, le but essentiel de l'éducation est aussi la formation du coeur et du caractère. Les adultes peuvent apprendre beaucoup des enfants, parce que ceux-ci ont encore les capacités de s'étonner du monde et de réfléchir, capacités qu'il s'agit d'entretenir et de développer.

" Les enfants veulent connaître, savoir et classer ".

Avec cette hypothèse, les deux initiateurs et conducteurs du projet vont vérifier si la philosophie est appropriée pour développer les capacités naturelles des enfants, et présentaient une expérience filmée. La philosophie prend sa source dans la vie et a pour but la pratique. Les pédagogues doivent encourager les enfants et les soutenir dans leurs processus d'apprentissage. Pour cette raison, l'activité du philosopher doit être aussi simple que possible et aussi théorique que nécessaire. Wiesheu et Herb situent l'activité philosophique à trois niveaux : s'étonner/questionner, parler/penser et savoir catégoriser (juger). Le premier niveau vise la sincérité, la fantaisie et la curiosité, le deuxième niveau désigne la transposition des perceptions en concepts, par exemple en proposant des discussions socratiques, qui finalement mène au niveau " savoir catégoriser (juger) ", à l'émancipation et à la mise au point des valeurs fondées philosophiquement, ce qui ne signifie absolument pas une simple transmission de valeurs données. Le " père " du philosopher avec des enfants, le professeur Gareth B Matthews (University of Massachusetts, USA) a illustré comment on peut méthodiquement favoriser la réflexion philosophique. Une histoire, réécrite pour les enfants à partir du dialogue de Platon, Gorgias, peut être le point de départ pour s'interroger sur ce qu'est le bonheur absolu, et il suffit pour cela, par exemple, de " se gratter le derrière ", parce que justement ça démange là. Matthews montrait aussi qu'un problème quotidien peut également servir de point de départ pour des discussions philosophiques. Par exemple la question supposée facile, de savoir si je peux manger un biscuit parce que j'en ai envie, bien que je sache que ça me rend malade. La décision relative à l'exécution d'un acte n'est ici pas moins importante que la question de la responsabilité de chacun par rapport à ses actes dans la vie.

Ensuite trois groupes de travail réfléchissaient sur l'importance de la philosophie pour l'éducation, la société et l'économie. Ils étaient animés par d'éminents représentants, notamment par MM. Herrmann, professeur, président de Technische Universität4, Munich, Brieskorn professeur et recteur de Hochschule für Philosophie5, Munich, De Brück, professeur (Munich) et Liebau, professeur (Erlangen- Nuremberg), ainsi que par Mme Susanne Porsche, auteur et productrice de films et par Marion Glück-Levi, directrice de Radio Bayerischer Rundfunk6. À ce propos, Ekkehard Martens, professeur (Hambourg), attire l'attention sur le fait que la philosophie n'est peut-être pas une panacée, mais doit être considérée comme indispensable pour la mission éducative, en tant que " technique de culture élémentaire ", au même titre que la lecture, l'écriture et le calcul, et ceci dès l'école maternelle et élémentaire.

En fin de journée E. Martens montrait lors de sa conférence (" Jouissance de philosopher - aussi pour des adultes ")7, à partir du symbole de Platon du " chariot de l'âme " de la fresque de l'abbaye Benediktbeuern et d'un exemple concret, que la joie de philosopher ne réside pas en la perspicacité et la ruse de l'emporter sur une autorité, et non plus seulement dans la joie d'argumenter et de mener un combat spirituel. " L'âme humaine aspire à la vérité " - la joie de philosopher correspond au désir de l'homme de réintégrer la substance de son propre soi-même. Finalement, la représentation pantomimique, " Philosophie sportive " de Alexander Veit, son accompagnement musical et un excellent buffet permettaient de réunir esprit, âme et corps, et clôturaient cette première journée.

La deuxième journée du congrès s'est ouverte avec l'intervention de Mme Monika Hohlmeier, Ministre d'État de Bavière de l'éducation et de la culture. Elle aussi souhaite donner plus d'espace aux questions essentielles des enfants et soutient activement ce projet. Répartis en six ateliers, les participants échangeaient des expériences, des souhaits et des idées suivant différents thèmes. Pendant que l'on réfléchissait, dans un atelier, sur la transposition méthodique du philosopher, on discutait dans un autre autour de la question : " Avec quelles facultés sensorielles est-il possible de philosopher ? ". Dans d'autres ateliers on échangeait des réflexions sur la formation des enseignants, on interrogeait la représentation de l'enfance en Europe et du citoyen européen, et on réfléchissait sur " les oreilles comme ouverture sur le monde ". Le plénum final rassemblait les résultats et les questions restées ouvertes. Globalement il y avait une grande unanimité pour dire que les enfants doivent être encouragés dans leurs réflexions philosophiques afin qu'ils deviennent des hommes émancipés, critiques et conscients des valeurs. Des ateliers animés par des experts, des formations, des publications et l'élaboration d'outils didactiques doivent y contribuer. Ce qui était impressionnant, c'était surtout l'énergie mise en oeuvre pour expérimenter les premiers pas philosophiques déjà dès le jardin d'enfant. Le succès du congrès était évident, non seulement à cause d'une forte adhésion générale, mais aussi par des offres de subventions de la part des différents ministères et instituts de formation. Le projet " philosopher avec des enfants " en Bavière a toutes les chances de se développer.


(1) Traduit par Treiber-Leroy Johanna, doctorante en philosophie avec les enfants à l'Université Montpellier 3.

(2) Association des acteurs économiques de Bavière.

(3) Association des jardins d'enfants de Zollingen.

(4) Université de technologie.

(5) Université de philosophie.

(6) Radio bavaroise.

(7) Voir son article dans ce même numéro.

Diotime, n°25 (04/2005)

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