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Allemagne : un atelier d'écriture pour étudiants en philosophie une expérience à l'université

Martha Boeglin, enseignante À l'université de Iéna

Le cadre

La méthode est inhérente À la philosophie elle-même. Elle n'est pas un pur savoir-faire qui s'ajouterait de l'extérieur au savoir ; elle est immanente À une réflexion philosophique comprise comme pensée vivante et organisée. Aussi est-elle difficilement transmissible sur le mode d'un discours théorique : elle exige d'être vécue pour être comprise. Mieux : c'est en étant mal vécue voire pas vécue du tout que sa nécessité et sa logique s'imposent doucement À l'apprenti philosophe, À condition de l'accompagner et de lui fournir les moyens de réfléchir et de se réfléchir.

Il fallait créer un laboratoire de pensée, où l'on fasse des expériences, où l'on prenne des risques, où l'on tente de nouvelles pistes, où l'on vive la méthode pour la comprendre de l'intérieur. Au sein d'une université. Depuis deux ans, l'Institut de Philosophie de la Friedrich-Schiller Universität de Iéna tente une expérience : il propose un atelier d'écriture À ses étudiants, sous forme de cours intensifs sur trois demi-journées À raison de quatre heures quotidiennes, en week-end, avec un maximum de quinze participants.

Ses objectifs ? Éveiller les mécanismes et réflexes nécessaires À la conduite d'une réflexion en philosophie : apprendre À aborder un travail pas À pas, dans l'ordre de la méthode, À formuler des questionnements clairs, À développer des raisonnements systématiques, À développer un esprit critique, À faire confiance À son intuition. Surtout : faire découvrir ou redécouvrir le plaisir de penser et d'écrire.

Ici, pas de sanction, pas de note, pas d'exigence de résultats : on est dans un laboratoire, on va expérimenter. Le but de l'atelier n'est pas la production de textes en tant que produits finis. Au contraire, ces textes constituent la matière première sur laquelle on va travailler : c'est alors que l'on va littéralement "frotter et limer sa cervelle À celle d'autrui" (Montaigne). Les textes produits sont lus et discutés. Cependant, la discussion ne porte pas sur le contenu - pas de débats d'idées À partir des textes - mais sur la forme : voir comment le texte fonctionne, ce qui y grince et comment le roder, voilÀ le but de chaque exercice. Concrètement : par la lecture que font les autres de son texte, l'étudiant prend conscience, d'abord de sa démarche personnelle, de ses mécanismes de pensée, des lacunes de sa démarche, mais également de ses points forts; il apprend À se lire avec les yeux d'un tiers, À s'interroger sur sa démarche et À la comprendre.

Les techniques utilisées sont empruntées À l'écriture créative : remue-méninges, associogramme, carte mentale, poème, lettre. Un exercice débute toujours avec une recollection de matériel À l'aide d'une technique donnée : elle permettra À chacun de donner libre cours À sa pensée, de faire travailler son imagination, de mobiliser ses connaissances, d'établir des liens entre des idées en faisant l'économie de liens syntaxiques et logiques. Puis il faudra trier et ordonner ce matériel, rédiger un texte ; enfin, retravailler ce texte. Les textes rédigés sont lus (ceci est facultatif À chaque fois et il est très important d'insister lÀ-dessus) et commentés en sous-groupes. L'exercice se termine par une évaluation en commun, temps d'analyse réflexive où chacun décrit comment il a vécu l'exercice, exprime ses questions, ses problèmes, réfléchit À des solutions. À l'issue de chaque séance, des fiches sont distribuées : techniques utilisées, description de l'exercice du jour, conseils stylistiques, etc.

Exercices

Pour donner une idée plus précise du déroulement d'un atelier d'écriture pour étudiants de philosophie, je souhaiterais maintenant décrire les différents exercices qui s'y font.

1er jour : qu'est-ce qu'Écrire ?

OBJECTIFS : dédramatiser le problème de l'écriture, créer une atmosphère de confiance ; structurer le chaos des idées dans un texte ; se concentrer sur l'essentiel.

TECHNIQUES : remue-méninges et poème.

DÉROULEMENT (on commence de façon ludique) :

  • remue-méninges sur le thème écrire : les idées des étudiants sont notées au tableau.
  • Rédaction d'un texte sur le sujet écrire en utilisant tous les mots au tableau. La forme est libre.
  • Résumé du texte dans un poème en onze mots ayant la structure suivante : 1er vers : un mot, 2e vers, deux mots, 3e vers, trois mots, 4e vers, quatre mots, 5e vers, un mot (il faut bien insister ici qu'il s'agit de rendre l'essence de sa pensée).
  • Rédaction d'un nouveau texte en s'inspirant du poème.
  • Lecture des textes en sous-groupes de quatre À cinq personnes : les textes y sont lus et commentés. Il faut donner des consignes pour les commentaires : interdiction formelle de se lancer dans des interprétations À ambition psychologique (il faut éviter de blesser) ; se baser sur son ressenti ; s'exprimer À la première personne ; dire, en tant qu'auditeur, quel effet le texte a produit sur soi, et essayer d'expliquer pourquoi ; dégager les différences entre le premier et le deuxième texte.

RÉSULTATS :

  • les textes rédigés, qui se construisent tous autour des mêmes mots figurant au tableau, diffèrent complètement quant À la forme : certains choisissent le conte (" Il était une fois un stylo qui s'ennuyait... "), ou des récits À la première personne (" Les idées se bousculent dans ma tête... "), d'autres l'essai (" Qu'est-ce qu'écrire ? "). Plus rares sont les dialogues ou les poèmes.
  • Dire l'essence de sa pensée dans un poème de onze mots est vécu comme une révolution par l'étudiant dont les longues phrases compliquées échouent À exprimer ce qu'il veut dire : certains sont abasourdis de découvrir soudain la concision sous leur plume.
  • Le texte qui s'écrit ensuite est plus dépouillé, plus concis, plus structuré que le premier, souvent des questions se dessinent.

ÉVALUATION : L'exercice de lecture et discussion en sous-groupes ouvre souvent sur un échange concernant le problème de l'écriture : écrivant sur écrire, chacun s'observe et prend conscience de son comportement, de sa démarche lorsqu'il écrit ; beaucoup découvrent que blocages et difficultés sont l'apanage de tout un chacun (combien viennent À l'atelier parce qu'inhibés par l'écriture, persuadés d'avoir un problème grave ou de souffrir d'un handicap !). Faire la liste de tout ce qui se passe lors de ce premier échange dépasserait le cadre de cet article. Disons simplement que, lors de l'évaluation en commun, on apprend combien l'écriture est vécue comme quelque chose d'ennuyeux, de difficile, de douloureux ou d'angoissant par l'étudiant. Il y a beaucoup d'émotion dans l'air, la glace est brisée, certains semblent soulagés d'un lourd fardeau et l'on peut se mettre au travail.

La séance se clôt par une réflexion en commun sur les possibilités d'application des différentes techniques dans le cadre d'un travail universitaire. Il faut noter ici que les idées diffèrent, se complètent, d'aucuns découvrant dans une technique donnée une solution À un problème particulier. Cette expérience se répètera À chaque séance.

DEVOIR : Un texte philosophique est distribué. Exercice : identifier les stratégies d'écriture de l'auteur.

Les résultats seront mis en commun le lendemain. La construction du texte sera analysée et les marqueurs d'énonciation repérés. Une fiche sera ensuite distribuée, liste non exhaustive de formes métadiscursives extraites de textes philosophiques. Les étudiants seront invités À s'en inspirer et À la compléter au fur et À mesure de leurs lectures.

2e jour : lettre À Grand-mÈre

OBJECTIFS : Travailler avec des associations d'idées, aborder une réflexion dans l'ordre, méditer sur une notion, élaborer une problématique, s'astreindre À une langue claire et précise, retravailler un texte.

TECHNIQUES: associogramme et associogramme structuré.

EXERCICE : écrire une lettre À un destinataire n'ayant pas de connaissances philosophiques. La lettre commencera par exemple par " Chère Grand-Mère, il y a peu tu me demandais : Qu'est-ce que ... ? ".

DÉROULEMENT (on se sera mis d'accord sur une notion qui sera le sujet du groupe) :

  • faire un associogramme sur la notion.
  • Répondre À cinq questions posées oralement l'une après l'autre.

Objectifs : délimiter le sujet, dégager une problématique, définir la notion étudiée et la conceptualiser.

  • Formuler une problématique.
  • Faire un plan : trier les pensées de l'associogramme et les ordonner dans un associogramme structuré (afin de visualiser le plan)
  • Écrire le premier jet de la lettre.
  • Réécrire le texte du point de vue du contenu (supprimer le superflu, compléter les séquences manquantes, définir les termes employés, poser la question de ses assertions, expliquer ce que l'on fait À l'aide de formes métadiscursives, contrôler la logique du raisonnement, la solidité de l'argumentation, etc.).
  • Réécrire le texte du point de vue du style : contrôler la précision des termes, vérifier la construction des phrases, leur longueur, etc.).
  • Lecture des textes. Consigne pour les commentaires : quel effet le texte produit-il sur moi ? Qu'est-ce que je trouve réussi, intéressant ? Qu'est-ce qui me semble obscur, manquant, problématique ? Propositions d'amélioration ?

C'est un exercice difficile pour beaucoup : entendre des critiques sur la forme de son texte est plus difficile que lorsqu'elles portent sur le contenu. Certains groupes s'emballeront dans des débats d'idées, au risque de ne plus s'occuper des textes. Aussi est-il important de désigner un " gardien du temps " pour chaque groupe : il veillera À ce que le temps pour chaque texte (10 minutes) soit respecté.

Tous sont curieux d'apprendre comment les autres ont procédé. Souvent on ne répond pas aux questions (consignes) mais on préfère comparer les différentes démarches et les comprendre.

RÉSULTATS : si, le premier jour, les participants se montraient timides pour lire leurs textes, le deuxième jour ils sont impatients de les soumettre À discussion. Celles-ci font notamment comprendre la nécessité de définir les termes employés, quels termes demandent À être définis pour que le texte soit compris par un tiers, ou la nécessité d'expliciter sa pensée, et ce que cela veut dire, si l'on veut être compris. L'un découvre n'avoir pas répondu À la question posée, ou avoir formulé sa problématique de facon trop compliquée, ou n'en avoir pas. Chez l'autre manquent des étapes dans la logique du raisonnement, des arguments sont présentés sans fondement, des conclusions sont tirées À la hâte, etc.

Chacun est sensible chez l'autre À l'emploi de formules métalangagières, appréciant la clarté et la rigueur qui se dégagent des textes À ces moments-lÀ. Il me semble fondamental d'insister sur l'emploi de ces formules et de travailler avec : elles offrent un cadre qui permet À l'écrivant de réfléchir sur ce qu'il fait et de le maîtriser, de se faire maître de son texte et de sa pensée.

ÉVALUATION : Dans un tour de table, chacun exprime son expérience de l'exercice. Beaucoup déclarent : " Les commentaires des autres m'ont aidé À me lire avec un regard critique et m'ont donné des idées pour retravailler mon texte ". Chacun exprime aussi les problèmes rencontrés, on réfléchit ensemble À des solutions.

La séance se termine par un bref exposé synthétisant ce qui a été dit sous la forme d'une liste des règles et des interdits d'un texte philosophique dans la perspective d'un travail universitaire.

3e jour. PrÉParation d'un travail de recherche

OBJECTIF : préparer un travail de recherche. Il faut dire ici qu'en Allemagne, une grande partie des travaux À rendre consiste en de mini-mémoires sur un sujet choisi en accord avec l'enseignant, mais que l'étudiant formule lui-même.

TECHNIQUES : remue-méninges, associogramme, carte mentale.

DÉROULEMENT (cette fois, chacun travaillera sur son propre sujet) :

  • répondre À douze questions posées oralement au rythme d'une toutes les cinq minutes. Objectifs : préciser la motivation et l'intérêt pour le sujet choisi, rassembler du matériel, délimiter le sujet, formuler l'objectif du travail, élaborer une problématique, etc.
  • Faire un plan avec une carte mentale.
  • Rassembler les résultats dans une présentation écrite du projet. Celle-ci traitera les points suivants : motivation - description du projet - questions À traiter - objectif - sources - plan.
  • Présenter les projets en sous-groupes. Consignes pour les commentaires : l'objectif du travail est-il clair ? Qu'est-ce qui me semble intéressant ? Qu'est-ce qui me semble obscur, problématique ? Propositions d'amélioration ?

RÉSULTATS : la confiance s'installant, le troisième jour, ce sont les auteurs qui assaillent leur auditoire de questions : " Trouvez-vous que ce projet tient la route ? ", " Ma question est-elle une problématique? ", " Est-ce que mon plan fonctionne, pourquoi ne fonctionne-t-il pas ? " etc.

Beaucoup ne savent pas formuler leur motivation ou ne voient pas l'intérêt de le faire dans un travail de recherche universitaire. L'idée qu'un travail doit être impersonnel, dépersonnalisé, que le moi doit en être expurgé, est fortement ancrée dans beaucoup de têtes. Du coup, l'objectif reste vague et la problématique confuse. Or, dès lors que l'étudiant prend conscience de ce qui l'intéresse particulièrement dans le sujet choisi, À le formuler, tout change : l'objectif du travail est clair, une vraie problématique se formule et un plan logique s'ébauche. Certains ont profité du travail de rédaction du projet pour modifier leur plan. Il leur a permis de comprendre leur sujet.

ÉVALUATION: " Je n'aurais jamais cru pouvoir rédiger un projet de recherche sans mes notes sous les yeux ", entend-on souvent. Certains découvrent étonnés combien le fait de travailler avec méthode leur simplifie la tâche et les aide À atteindre rapidement des résultats de qualité.

Conclusion

Pendant trois jours, les étudiants ont pensé, écrit, discuté, philosophé dans une atmosphère détendue et concentrée. Plus : ils y ont pris plaisir. Leur esprit critique s'est aiguisé : ils ne sont plus passifs et intimidés devant un texte qu'ils ne comprennent pas, ils ont appris À poser des questions, À mettre en question, À se remettre en question aussi. Certains se découvrent des facultés insoupçonnées. Beaucoup, qui ont pris l'habitude de n'écrire que sur ordinateur, (re)découvrent la main comme outil privilégié de la pensée, comme outil pensant.

Une découverte bouleverse une conviction profondément ancrée dans la plupart des esprits : À savoir qu'un texte ne se produit pas d'un jet, mais qu'il est le fruit de tâtonnements, de retours en arrière, que l'ouvrage se remet vingt fois et plus sur le métier, qu'écrire est un travail, dans tous les sens du mot. Je suis toujours frappée par l'ambiance qui règne dans ces ateliers : chacun s'intéresse À l'autre et À son travail, les étudiants s'entraident de manière constructive, essayent ensemble des pistes, sans peur du ridicule, sans chercher À éblouir, avec humilité et dans le respect de l'autre.

Diotime, n°25 (04/2005)

Diotime - Allemagne : un atelier d'écriture pour étudiants en philosophie une expérience à l'université