En classe

Discuter sur des dilemmes moraux

Jean-Louis Barrat, enseignant du premier degré, remplaçant

" La philosophie se nourrit de l'étonnement et l'enfant par excellence possède cette faculté ". A. Lalanne, Cahiers pédagogiques n° 386, Sept. 2000

L'enfant interroge le monde à tout moment. Il questionne l'adulte car il veut savoir. Mais l'adulte n'a parfois pas de réponse et le maître se questionne à son tour. A-t-on le droit d'éluder ou de reporter à plus tard (" quand tu seras grand " !) les interrogations métaphysiques, existentielles, morales... que l'enfant, être en construction, se pose légitimement ?

Ma réponse est non, mais si elle implique une envie de pratique pédagogique, elle ne construit pas une approche méthodologique. C'est pourquoi la rencontre avec d'autres collègues et l'approche d'une méthode pédagogique (Lipman/Sharp) m'ont amené à m'essayer à la pratique de la discussion philosophique en classe.

Les objectifs

Selon moi, l'objectif primordial est d'amener chaque enfant à construire sa propre pensée puis par confrontation avec celle de ses pairs, à l'affiner pour finalement tendre à un " bien penser ", critique, réfléchi, argumenté, évolutif.

La démarche

Initié la première année aux romans et à la méthode de communauté de recherche de Lipman et Sharp, je me suis rapidement aperçu que la rigueur (rigidité) qu'impliquait le suivi de cette méthode ne correspondait pas à mon envie. De plus, les textes proposés aux enfants ouvraient beaucoup trop de questionnements à la fois et aboutissaient parfois à une confusion peu propice au débat. Je me suis donc orienté vers des textes au sujet précis. Ma position de remplaçant m'amenant à exercer dans de nombreuses écoles, je me suis orienté vers un sujet précis : les dilemmes moraux. J'ai donc proposé un texte support identique à des classes de différents niveaux dans différentes écoles.

L'analyse d'une pratique

Le thème abordé est l'analyse morale d'une situation de conflit. Le texte support s'intitule : " la bagarre " (voir en annexe le texte, les consignes et les classements). Concernant le dispositif, la classe est répartie en quatre groupes de six élèves. Dans chaque groupe, un élève " animateur " est chargé de synthétiser la discussion et d'en être le " rapporteur ".

Après lecture orale du texte (chacun lit un court extrait), le maître vérifie la bonne compréhension littérale. Collectivement, on établit au tableau la liste des protagonistes.

Consigne : " Vous devez établir un classement des personnages selon la gravité de la faute qu'ils ont commise. Le classement se fait de l'acte le plus grave au moins grave, du plus fautif au moins fautif. Pour cela, vous discutez entre vous pendant vingt minutes, puis vous vous mettez d'accord pour que l'animateur copie votre classement et le propose à la classe ".

Chaque rapporteur présente les résultats obtenus dans son groupe et précise comment le groupe est parvenu à ce classement.

L'intérêt de ce travail réside dans l'obligation d'aboutir à l'intérieur de chaque groupe à un résultat consensuel, ce qui implique une discussion argumentée. Chaque enfant doit exposer son point de vue, le défendre mais aussi accepter d'évoluer pour aboutir au consensus.

Dans ce travail, le maître n'intervient que très peu. Il est l'initiateur de la discussion puisque c'est lui qui a choisi le texte support, réparti les équipes et donné les consignes. Il ne prend pas parti dans la discussion, il ne donne jamais son point de vue. En fin de séquence il relève les résultats au tableau (rôle de secrétaire).

Aucune tentative de synthèse n'est réalisée. Par contre, les différences de réponses entre les groupes peuvent éventuellement déboucher sur une discussion au niveau du grand groupe classe. De même, la présentation des résultats obtenus par d'autres classes a pu susciter des commentaires.

Bilan

Ma position de titulaire-remplaçant ne m'a pas permis de suivre l'évolution d'un groupe d'enfants pratiquant régulièrement la discussion philosophique. Néanmoins ma pratique régulière sur deux années m'a permis de noter l'intérêt des enfants et leur adhésion au principe de discussion philosophique, surtout sur des thèmes proches de leur vécu (violence, amitié...). Leur capacité d'écoute, de réflexion, de questionnement fut confirmée, à condition de travailler en groupes autogérés et sur une durée relativement courte (trente à quarante-cinq minutes).

Le maître doit accepter de se placer en retrait, de se contenter d'initier, de relancer, d'encourager, de gérer la prise de parole. Il doit accepter l'échec d'une séquence et renoncer à l'évaluation individuelle.

Si évaluation il y a, elle se fera autour des compétences transversales que l'enfant aura développées au cours de la discussion philosophique : tendre vers un langage explicite, développer sa capacité à la pensée critique, adopter une attitude citoyenne (respect de la pensée différente, écouter l'autre).

Le maître devra enfin se méfier des dérives psychologiques, affectives, personnelles, qui peuvent surgir à tout moment dans la discussion. Il ne s'agit pas ici de faire collectivement un deuil ou de traiter un conflit personnel. Le choix d'un texte support référent permet au maître de recentrer sur les questions philosophiques énoncées.

Mon conseil : essayez, et vous serez surpris. Vos élèves, de tout âge, de tout milieu, de tout niveau, sont étonnants : ils pensent ! Et peut-être que grâce à leurs discussions philosophiques, ils vous obligeront à philosopher vous-mêmes !

Annexe

La bagarre (Fiche récit extraite d'un manuel de français)

Kévin est un élève de la classe de CM2 à l'école Jean-Macé. Son frère Romuald est entré en CP cette année. Il est en classe avec son amie Mélissa. La maîtresse du CP s'appelle Madame Doucet.

Dans la cour de récréation, Mélissa et Romuald jouent ensemble près de Bruno qui est un élève de CM1. Bruno est en train de faire une bêtise : il lance des boules de terre contre le mur de l'école. Mélissa, qui l'a aperçu, est allée prévenir Madame Doucet qui discute avec une collègue. La maîtresse s'est approchée et a puni Bruno. Celui-ci n'était pas content, il a attendu un moment et a attrapé la petite Mélissa. Il lui a demandé si c'était elle qui l'avait dénoncé à la maîtresse. Mélissa, terrorisée, a accusé Romuald.

Bruno a bousculé Romuald, il l'a maintenu et l'a traité de " cafteur ". Romuald a mordu Bruno à la main. Bruno, qui avait très mal, a poursuivi le jeune Romuald.

Á de moment, Kévin, le grand frère de Romuald, s'est interposé. Il a empêché Bruno de frapper son frère ; puis il s'est mis lui-même à frapper Bruno. Il lui a donné des coups de poing sur le nez et des coups de pied dans les jambes.

Autour d'eux, un groupe d'élèves s'est formé, attiré par la bagarre. Il a encouragé les combattants en prenant parti pour l'un ou pour l'autre ; certains disaient : " Vas-y Kévin, montre-lui que c'est toi le plus fort ! " ; d'autres criaient : " Vas-y Bruno, ne te laisse pas faire. "

Plus tard, on a appris que Bruno avait saigné du nez.

Consigne n°1 : " Retrouvez puis placez dans un tableau tous les personnages de cette histoire ".

Consigne n°2 : " Classez ces personnages en mettant en premier celui, qui, selon vous, a commis l'action la plus grave et la plus condamnable, puis de moins en moins grave jusqu'au dernier personnage. Justifiez votre choix ".

Exemple de classement obtenu dans une classe de CM1 (centre ville)

personnagesRangJustifications
Bruno1C'est lui qui a commis la première bêtise puis il s'est vengé sur le petit.
Mme Doucet2En tant qu'adulte, elle gère mal la situation. Mauvaise surveillance des élèves.
Groupe d'élèves3Attise le conflit par plaisir sadique.
Kévin4Défend son petit frère mais se met à frapper à son tour.
Mélissa5Victime mais terrorisée, elle dénonce un copain à sa place.
Romuald6Victime.

Exemple de classement obtenu dans une classe à plusieurs niveaux. CE1 : 6 élèves ; CE2 (10 élèves : 5 garçons, 5 filles), CM1 : 4 élèves

Classe/ personnagesCe1Ce2 GCe2 FCm1Collectif classe
Kévin64144
Romuald55466
Bruno31211
Mélissa42523
Mme Doucette26655
Groupe élèves13332

Dans cette classe les discussions furent excellentes. Tous les groupes sont arrivés à un classement interne après un débat riche et âpre. Les élèves présentent des capacités d'analyse : ils argumentent. Les groupes avaient envie de changer leur point de vue à la suite de la discussion collective (groupe classe entier).

Diotime, n°23 (10/2004)

Diotime - Les enjeux d'une discussion à visée philosophique