En classe

Une expérience en SEGPA de la 6e a la 3e

Véronique Hass-Reboul, institutrice spécialisée au collège J.-B. de la Salle (Nîmes, Gard)1

LE DISPOSITIF

Question de départ : " Quand on grandit, qu'est-ce qui change, qu'est-ce qui reste ? " (Janvier 2004).

Pour les quatre classes, je suis partie d'une lecture Le Vieux de Gudule, extraite du livre Grandir et Vieillir, Le défi du 3ème millénaire (Colloque UNESCO d'octobre 1999 de la Fondation Nationale de Gérontologie). Cette histoire raconte la connivence qui s'établit entre un jeune garçon et un vieux grand-père d'une cité grâce à leur capacité commune à s'inventer des histoires imaginaires qui transforment leur vision de la cité. Après l'analyse de cette histoire, les élèves ont repéré que même âgé, on pouvait garder un esprit imaginatif, émerveillé et faire semblant pour de vrai ! Cette séance de mise en appétit sur le thème " grandir " a duré une heure en moyenne.

Les questions " Que signifie pour toi grandir ? " et " Quand on grandit, qu'est-ce qui change, qu'est-ce qui reste? " , étaient alors proposées et faisaient l'objet d'une première recherche personnelle, sous la forme d'un écrit à préparer et à apporter pour le jour de la Discussion à Visée Philosophique (DVP).

Pour chaque DVP, la classe est disposée en forme de carré. Sur l'un des quatre côtés se placent le président de séance, le reformulateur, le synthétiseur (trois élèves qui se sont auto-désignés) et l'animateur (le professeur). À l'extérieur du carré, un élève observateur se place en face de son objet d'étude. Il n'y a pas eu d'élève observateur en classe de 4e car elle était observée le 12 janvier 2004 par l'équipe de recherche sur les DVP en collège, animée par M. Tozzi, composée ce jour-là de six membres. Les discutants se répartissent sur les trois autres côtés.

Lorsque chacun connaît sa place et sa fonction, l'animateur demande à chaque acteur, avant le démarrage de la DVP, de redéfinir à haute voix son rôle et sa responsabilité (5 à 10 minutes). Il interroge également l'un des discutants. L'animateur s'exprime à son tour sur sa fonction et sur les temps prévus pour chaque étape : discussion (20 minutes) ; prise de parole du synthétiseur (3 à 5 minutes) ; prise de parole de l'observateur (3 à 5 minutes) ; métacognition : prise de parole des différents acteurs sur le vécu de leur fonction et de la DVP( 15 à 20 minutes).

CE QUE LES ÉLÈVES ONT DIT

Voici les synthèses écrites des quatre classes. Il s'agit exclusivement des propos tenus par les élèves, synthétisés par le professeur au tableau durant la DVP. Tous les termes retranscrits correspondent à de longues prises de parole et d'échanges. Quelques exemples :

En sixième :

Moi, je me suis fait opérer de l'appendicite et il me reste une cicatrice que je garderai toute ma vie.

Mon père aussi, il a une cicatrice, lui aussi s'est fait opérer quand il était jeune, et on la voit encore.

Ma mère, elle a perdu son fils aîné, enfin ,je veux dire mon frère que je n'ai pas connu, mais elle m'a raconté et elle en parle souvent . C'est vrai ce que je vous dis et c'est horrible, il est mort parce qu'il a avalé une saucisse entière d'un seul coup (rires dans la classe), c'est pas drôle, il avait deux ans.

Synthèse des sixièmes

Grandir signifie : évoluer, changer de corps, de comportement, de caractère

Ce qui change : le corps, la voix, les dents (les dents de lait, les dents de sagesse) la peau, les rides, nos jeux, nos centres d'intérêt, nos rires (on ne rit plus pour les mêmes choses), nos connaissances, notre comportement

Ce qui reste : nos souvenirs, nos cicatrices physiques, nos cicatrices morales (nos traumatismes)

En cinquième :

Depuis qu'on est en cinquième, au collège, on ne court plus dans tous les sens à la récré comme on faisait au primaire, on ne joue plus aux mêmes jeux. Si on se comportait comme avant, on aurait honte.

Synthèse des cinquièmes

Grandir signifie : changer, évoluer grâce aux professeurs pour les apprentissages scolaires, grâce aux camarades pour le comportement (ex. : courir dans la cour à la récréation)

Ce qui change : notre corps, notre tête, nos goûts, notre personnalité, notre conscience du danger qui peut venir aussi des autres ; on prend de plus en plus de responsabilités ; on est de plus en plus autonome.

Ce qui reste : nos souvenirs d'enfance, notre âme d'enfant, la possibilité d'apprendre, la possibilité d'évoluer

En quatrième :

Moi, je ne suis pas d'accord d'écrire les changements, les variations de la vie dans la colonne "ce qui reste", parce que justement ça change.

Je trouve que les souvenirs ça peut aussi changer, surtout quand on en a un mieux qui dépasse un ancien.

Synthèse des quatrièmes

Grandir signifie : On a plus de maturité. On a 18 ans et on est majeur. On assume ses actes. On apprend un métier.

Ce qui change : On peut conduire. On a de plus en plus de responsabilités, de plus en plus de problèmes et si on fait des bêtises, les punitions et les sanctions sont plus importantes. Notre corps, notre mentalité : on maîtrise mieux nos émotions. On se dispute plus facilement avec les parents.

Ce qui reste : Notre sexe, les souvenirs marquants, les variations, les changements, les aléas de la vie. L'amour que l'on éprouve pour notre famille même si parfois on s'agace. Notre besoin d'amour.

En troisième :

Mon père, il s'est déjà fait avoir dans son boulot, alors maintenant, il se méfie. Il faut faire attention et ne pas toujours croire ce que les autres nous disent. Il faut se méfier et ne pas se laisser faire par quelqu'un qui voudra nous exploiter, un mauvais patron par exemple.

Synthèse des troisièmes

Grandir signifie : changer physiquement et mentalement ; apprendre à lire, écrire, compter ; apprendre à bien se tenir, à respecter l'autre ; ne pas se laisser faire, se méfier ; avoir plus de responsabilités.

Ce qui change : les goûts, les passions, les amours et les amitiés, le corps, la taille, les dents, la vue, la mémoire, le caractère, le comportement, les responsabilités.

Ce qui reste : la couleur des yeux, la famille, le caractère, les souvenirs.

PAROLES D'ÉLÈVES PENDANT LA PHASE DE MÉTACOGNITION

Moi, qui d'habitude parle beaucoup, je n'ai pas parlé aujourd'hui parce que je suis arrivé en retard, et c'était difficile de se raccrocher à la discussion. En plus avec tous ces observateurs, j'ai préféré ne pas utiliser un langage familier que vous, madame, me reprochez souvent.

Maintenant qu'il n'y a plus personne, qu'on est juste entre nous, moi ce que je trouve de très différent quand on grandit, c'est que je me dispute de plus en plus avec ma mère, surtout pour les sorties du soir. Je l'embête tellement qu'au bout d'un moment, elle lâche (Yvan, 4e).

Moi, je n'ai pas compris pourquoi le directeur était venu nous voir. En plus, c'était gênant qu'il arrive après le commencement de la DVP et reparte avant la fin. (plusieurs élèves de 4e).

Moi, le seul observateur homme (M. Tozzi) me faisait peur tellement il faisait son observation à fond. En plus je le voyais bien parce que j'étais assis juste en face de lui (Yannis, discutant de 4e).

Moi, je n'ai pas trouvé que c'était difficile d'être synthétiseur (Stéphanie, synthétiseuse de 4e).

J'ai trouvé que c'était difficile de distribuer la parole et de noter en même temps ceux qui avaient parlé. La prochaine fois, je ne ferai que donner la parole. (Charlène, président de séance des 4e).

Moi, je n'ai pas parlé mais j'avais déjà écrit sur ma feuille de recherche personnelle tout ce qu'il y a d'écrit au tableau et si, puisque vous me le demandez, madame, je ne devais retenir qu'un mot dans cette DVP, ce serait les souvenirs (David , discutant de 4e).

Moi, ce sujet me plaisait, alors j'avais déjà beaucoup réfléchi dessus, beaucoup écrit et du coup j'ai beaucoup parlé (Jessica, discutante de 4e).

D'habitude les garçons parlent beaucoup plus que les filles (plusieurs filles de 4e).

Nous, on préfère quand c'est nous qui choisissons le sujet de la DVP (plusieurs garçons de 4e).

C'était bien que des chercheurs soient là avec nous. Est- ce qu'on va passer à la télé la prochaine fois ? (Georges, discutant de 4e).

LA CLASSE DE QUATRIÈME OBSERVÉE

Les élèves ne se sont pas réellement comportés comme d'habitude, surtout durant la phase de métacognition. Il a fallu que je réserve un temps ultérieur durant lequel nous n'étions qu'entre nous pour que les élèves se sentent autorisés à donner leur point de vue. D'où les remarques ci-dessus sur l'attitude de M. Tozzi (Yannis), sur le directeur (l'ensemble des élèves), sur leur propre implication (Yvan, Jessica).

J'ai pris également le temps de leur parler de ma gestion du tableau qui ne me convenait pas complètement, ne sachant pas s'il avait été une aide ou une entrave pour le groupe et plus spécifiquement pour le synthétiseur. Je leur ai donc proposé pour la prochaine DVP, que ce soit le synthétiseur qui aille au tableau s'il le voulait. Le tableau pourrait être aussi utilisé uniquement lors de l'élaboration d'une synthèse collective après la DVP comme on a l'habitude de le faire.

Par contre, en ce qui me concerne, contrairement aux élèves, je me suis comportée comme d'habitude malgré les nombreux observateurs. Je pense que c'est parce que je savais que les observateurs étaient là pour observer un dispositif, un exemple et non un modèle de fonctionnement de DVP. Je ne me sentais ni jugée, ni notée, mais au contraire observée par des regards bienveillants qui allaient me permettre d'analyser plus intensément ce qui s'était passé.

ANALYSE PLUS GÉNÉRALE

La phase de recherche personnelle avant la DVP ne peut être quantifiable au niveau du temps et de la qualité. Certains élèves se sont plus ou moins impliqués dans cette recherche. Trop de paramètres entrent en ligne de compte : leur motivation, leur capacité à rédiger, les échanges qu'ils ont pu avoir avec leurs proches, leur besoin d'entendre le point de vue des autres pour pouvoir réagir ensuite...

Seule, la classe de 5ième a fait un lien entre l'histoire Le Vieux étudiée en classe et la DVP (voir dans la synthèse : notre âme d'enfant). Je pense que c'est dû au fait que la DVP a eu lieu dans la même semaine que la lecture, contrairement aux autres classes.

Les jeunes discutants (ceux qui pratiquent depuis peu la DVP) partent de leur vécu, et c'est au professeur de généraliser leurs propos, alors que les plus anciens généralisent plus facilement, mais développent pas forcément. C'est alors au professeur de leur demander d'étayer leurs réflexions.

D'une manière générale, chaque élève donne ce qu'il peut et lorsque l'un d'entre ne parvient pas à tenir l'un des rôles qui lui est attribué, c'est au professeur, à ses pairs, au moment de l'action et de la phase d'analyse, de l'aider à dépasser l'une de ses difficultés. En aucun cas le professeur ou les autres élèves ne feront à la place de, puisque l'objectif principal est de penser par soi-même et d'agir d'une manière autonome.

Par exemple lorsque Stéphanie, la synthétiseuse de 4e, ne sait pas définir son rôle en début de séance, ce sont ses pairs qui vont le lui rappeler. Lorsqu'elle propose une synthèse au groupe et que celle-ci n'est faite que de mots piochés au hasard au tableau, c'est au professeur de le lui faire remarquer et de lui proposer de redire sa synthèse en donnant du sens à ses propos. L'élève va alors faire fonctionner ses capacités cognitives pour reprendre plus intelligemment sa synthèse. Pour ce faire, elle utilisera le tableau, mais cette fois-ci en en faisant une lecture sensée, plus structurée. C'est ici la zone proximale de développement propre à Vygotski qui est visée. Il en est de même lorsque Yannis, discutant de 4e, ne veut pas classer les mots " les changements " dans ce qui reste quand on grandit, gêné par la sonorité des mots et non le sens des propos argumentés précédemment par l'un de ses camarades. Il ne perçoit pas que la notion de changement peut durer toute la vie.

On voit bien à travers ces exemples que chaque élève est un sujet singulier de par ses compétences. C'est grâce à la pertinence des interventions du professeur, du dispositif et des échanges pendant et après la DVP que chacun pourra progresser à son niveau.

EN GUISE DE CONCLUSION

Que ce soit en Segpa ou en classe " ordinaire ", la DVP est source d'acquisitions de compétences cognitives, langagières et civiques, aussi bien pour l'élève que pour le professeur. Il me semble que c'est favoriser l'égalité des chances que de proposer de vivre des DVP à nos élèves. Je sais bien qu'il n'y aura pas d'égalité de résultats quant aux compétences visées, personne n'est pareil et c'est tant mieux, mais au moins chacun, à son niveau, a l'occasion de réfléchir, d'analyser, de progresser, de s'enrichir grâce et avec l'autre.

Les DVP présentent donc à mes yeux trois grands intérêts :

- Un intérêt technique d'acquisitions, de savoirs, puisqu'elles permettent lors des conceptualisations, de penser et de comprendre le monde, les êtres, les choses, son insertion et sa place dans l'Histoire.

- Un intérêt pratique, des savoir faire, puisqu'elles permettent lors des prises de fonction et des argumentations d'agir sur le monde, les êtres, les choses, de faire des choix réfléchis.

- Un intérêt émancipatoire, des savoir-être, puisqu'elles permettent lors de la problématisation et de l'analyse métacognitive de conscientiser ses " empêchements " pour s'en libérer.


(1) Mémoire de sciences de l'éducation Les débats philosophiques en Segpa, Montpellier, octobre

Diotime, n°22 (07/2004)

Diotime - Une expérience en SEGPA de la 6e a la 3e