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Belgique : la culture comme travail de l'imaginaire

Cathy Legros, Inspectrice du cours de morale non confessionnelle en Belgique francophone

L'auteur développe le rapport entre des pédagogies de la créativité et des formations organisées, qui peuvent nous éclairer sur le renouvellement des pratiques philosophiques en France

En répertoriant ici les différentes méthodologies favorisant la créativité qui ont été développées dans la formation continuée des professeurs de morale du secondaire en Communauté française belge, j'ai voulu enrichir, compléter et détailler la rétrospective de la recherche en éducation morale que j'avais établie dans le numéro 39-40 d'Entre-vues (déc. 1998), et souligner les convergences entre créativité éthique et artistique. Mon propos vise aussi à en éclairer la portée à la lumière d'une compréhension plus appropriée de la nature et du rôle de la culture dans une société démocratique en reprenant le point de vue adopté dans un article que j'avais rédigé en 2000 pour " Chemins de traverse ", volume 2.1

Dans un petit livre polémique, LeCercle ouvert2, Roland de Bodt définit la Culture comme "l'ensemble des productions imaginaires, des représentations du monde, des constructions symboliques, des expressions du langage et des comportements de vie individuels et collectifs qui y sont liés". Cette acception, loin de réduire le domaine culturel à l'activité artistique, englobe "tout ce qui relève des sentiments, des peurs, des espoirs, des attentes, des déceptions de la pensée. Tout ce qui nourrit les spéculations individuelles sur l'avenir. Tout ce qui forme le substrat culturel déterminant dans les attitudes et les choix individuels et collectifs".

C'est par ce travail de l'imaginaire que le citoyen devient acteur de sa vie, qu'il s'autorise à "penser l'avenir" et s'investit du pouvoir "d'inventer les formes futures de la démocratie qui permettront de faire face aux défis scientifiques, économiques et sociaux". Dans cette perspective, culture et citoyenneté sont donc des termes synonymes indissociables qui se recouvrent et se conjuguent.

Culture citoyenne, formation continuée des professeurs de morale et transversalité

Le décret de 1997 sur les missions prioritaires de l'école prend explicitement en compte cette dimension éthique et citoyenne de la culture : il stipule quels sont les objectifs de l'action éducative en termes d'attitudes et de comportements d'autonomie, de responsabilité et de solidarité. Déclaration de principe qui, pour devenir effective, impliquerait la mise en oeuvre, à travers toutes les disciplines, d'une pédagogie des droits de la personne instituant "la singularité culturelle et imaginaire de chacun et le respect du droit d'autrui comme facteur essentiel du développement de la liberté et de l'autodétermination". Cette pédagogie humaniste, encore loin d'être transversale à toutes les disciplines, est intégrée par les professeurs de morale dont le programme de cours, conçu en 1969, vise précisément l'éducation à ces valeurs fondamentales de la démocratie comprises dans leur acception à la fois affective, réflexive et comportementale. Éducation aux valeurs gravitant autour d'un questionnement plus systématique sur le sens depuis l'introduction, dans ce programme, en 1999, de notions de philosophie.

Si les élèves du cours de morale sont constamment exercés à "créer pour s'affirmer, créer pour s'engager", c'est dans la mesure où les enseignants de morale ont été formés à répercuter une démarche structurée de formation de la personne et du citoyen. Lors des formations continuées pilotées par l'inspection, ces enseignants ont en effet expérimenté et enrichi de leurs apports personnels les outils de la pédagogie humaniste. Les cinquante-six numéros que compte actuellement la revue trimestrielle Entre-vues3 témoignent de la fécondité de ces recherches, de ces échanges et de ces réflexions autour de la philosophie, de l'éthique et de l'éducation à la citoyenneté. Pour rappel, au départ : la " Clarification des valeurs", méthodologie issue de la psychologie humaniste de Rogers, a progressivement généré un modèle holistique de développement personnel: "l'Arbre en Éventail". Avec ses trois "branches" cognitive, affective et active, ses "racines" de perception et de sensibilité, et son "tronc" édifiant l'identité, le lien social et l'ouverture au monde. Il visualise la progression et les différents paramètres à prendre en compte dans l'éducation morale, :

qui doit commencer, condition sine qua non, par élaborer la relation d'altérité impliquant la reconnaissance de la singularité et le respect des différences ;

pour activer ensuite la pluralité des choix éthiques individuels et collectifs en cohérence avec les actes qu'ils impliquent ;

en développant la faculté de penser et de juger, la réflexion philosophique à visée d'universalité, l'esprit critique et la rigueur intellectuelle ;

afin de s'engager dans la construction d'une société démocratique basée sur les droits de l'homme.

Il me tient à coeur de rappeler que l'initiation des professeurs de morale du secondaire à la méthode et aux exercices de la " clarification des valeurs " se fit grâce à Liliane Klipper, une enseignante d'une école d'application du réseau flamand, sans doute plus ouvert aux psychopédagogies expérientielles anglo-saxonnes que le nôtre, imprégnée d'un rationalisme théorique et abstrait hérité de Descartes.

L. Klipper proposait aussi à cette époque des exercices de communication pour permettre aux professeurs formés d'organiser un accueil qui intègre les élèves entrant dans l'enseignement secondaire dans un climat de convivialité propice à l'instauration d'une vie participative. Cette formation à l'accueil a été intégrée par le Ministère de l'Éducation à la formation en cours de carrière des enseignants de toutes les disciplines. Elle est animée par Christian Staquet, ex-professeur de morale qui a aménagé, adapté et réfléchi l'accueil conçu par Liliane Klipper4. Et nous constatons avec plaisir que "l'accueil" est actuellement intégré dans le projet d'établissement et organisé en début d'année scolaire dans de nombreuses écoles de la Communauté française.

Une autre piste de travail qui pourrait bénéficier à tous les niveaux et dans tous les secteurs de l'éducation est celle que Majo Hansotte a ouvert pour les enseignants de morale en formation continuée5 : un modèle didactique articulant quatre intelligences citoyennes qui permettent d'organiser des démarches transdisciplinaires pour développer les compétences qui y sont liées. La responsabilisation éthique des adultes et des jeunes, constitutifs d'une culture citoyenne, est trop souvent négligée à l'école au profit des seuls objectifs de socialisation. Pourtant elle permettrait d'assumer et de répondre au déficit de sens et de valeurs dans la société contemporaine désenchantée par la déconstruction des idéologies et démobilisée par un pluralisme d'indifférence. Dans cette perspective ont été expérimentées formations et outils qui sont malheureusement réservés le plus souvent aux seuls professeurs de morale et à leurs étudiants alors qu'ils pourraient servir tous les enseignants, voire d'autres secteurs de l'éducation concernés, comme celui de la Santé dans lequel j'ai animé une formation à la Clarification des valeurs6.

Parmi le foisonnement d'outils de formation auxquels nous avons eu recours, j'ai choisi de présenter plus particulièrement ceux qui appartiennent au domaine de la créativité artistique.

Pédagogies de la créativité

. Créativité artistique et éthique citoyenne;

L'implication des élèves dans des processus de production artistique, à travers la seule contrainte de consignes précises et structurées concernant le cadre formel de l'exercice et non son contenu, ont pour effet de libérer la pensée et l'imagination et de leur renvoyer une image positive de leurs ressources souvent méconnues, inexploitées. Engagement qui peut entraîner une transformation positive profonde de leur personnalité, d'autant plus qu'elle s'accompagne d'une perception sensible génératrice de présence au monde et de conscience, qu'elle permet d'avoir prise et d'agir sur le réel, d'être reconnu par les autres et d'établir avec eux des échanges coopératifs.

Or c'est souvent en marge du cadre scolaire que des initiatives musicales, théâtrales, littéraires sont proposées, que sont accordés des soutiens à des projets dont l'organisation dépend du dynamisme des directions d'école, du bénévolat d'enseignants motivés ou eux-mêmes formés à l'animation dans ces domaines. Il faudrait dès lors s'interroger, voire s'inquiéter face à ce symptôme paradoxal qui consiste à reléguer à la périphérie de l'action éducative la dimension symbolique qui devrait en être le centre névralgique parce qu'elle fonde toute culture.

L'inspection du cours de morale pour le secondaire a voulu communiquer aux professeurs le désir et les moyens de s'aventurer de plain-pied dans le champ de l'imaginaire avec leurs élèves. Voici quelques exemples des formations organisées en ce sens, animées par des formateurs / créateurs issus du milieu socioculturel.

1. Techniques théâtrales de formation et de création

Le théâtre, parce qu'il met en jeu non seulement la pensée rationnelle, mais aussi l'émotion, le corps, la voix, le geste, c'est-à-dire la totalité de l'être humain, constitue un puissant levier de développement de la personnalité. Le numéro spécial d'Entre-vues n°19 sur le théâtre (septembre 1993) dresse un panorama de la place attribuée à la formation, l'animation et la création théâtrales ainsi qu'à l'utilisation de spectacles-documents dans le cadre du cours de morale. Il établit également les synergies transdisciplinaires et les collaborations avec le secteur socioculturel qui se sont instituées à cette occasion.

Le premier article de ce numéro spécial - "Avantages d'une formation à la pratique théâtrale" par Hélène Beauchamps, professeur au département de théâtre à l'Université du Québec à Montréal - plaide pour l'intégration d'une pratique théâtrale active dans la formation de tous les enseignants et étudiants, quelle que soit la discipline envisagée. Il établit le relevé des acquis essentiels sur le plan des attitudes morales et des comportements sociaux de responsabilité et de solidarité liés au travail en équipe ainsi que sur le plan des capacités d'analyse, de synthèse et d'esprit critique requis par l'évocation d'une situation, l'intériorisation d'un rôle et la résolution des conflits représentés. Acquis dépassant de loin les compétences liées au cours de français et à la maîtrise d'une langue et d'une culture littéraire.

C'est dans cette perspective que nous avons introduit dans la formation continuée des professeurs de morale non seulement l'expression corporelle, les techniques d'improvisation classiques et les jeux de rôle (simulation et mises en situation) mais aussi deux techniques plus spécifiques d'utilisation pédagogique du théâtre, le drama et le théâtre-forum, qui utilisent chacune un répertoire d'exercices et de jeux dramatiques repris à la formation d'acteurs.

Dans le drama, il s'agit de comprendre et d'explorer des événements et des situations de vie qui mettent en jeux différents types de comportements et de personnages (développement de l'empathie). Cette méthode a été élaborée en Angleterre où elle constitue un cours qui s'inscrit comme tel dans le cursus scolaire.

Dans le théâtre-forum, fondé par A. Boal, il s'agit de mettre en scène une situation d'injustice qui se termine par un échec, représentative d'un problème éthique rencontré dans la société contemporaine, de rejouer ensuite ce "modèle" en incitant les spectateurs à inventer sur scène, dans l'improvisation avec les acteurs, des solutions susceptibles d'être reportées dans la réalité (développement de l'engagement citoyen)7.

Les professeurs de morale ont été formés : en drama par un enseignant anglais, David Morton, invité par Jacqueline Sottiaux (COCOF), puis par un collègue, Christian Staquet, formé en Angleterre, puis j'ai moi-même assuré certaines formations ; en théâtre-forum, par Philippe Dumoulin (fondateur du Théâtre Brocoli, responsable du Théâtre du Public).

Quelques enseignants ont rendu compte dans Entre-vues des exploitations originales qu'ils ont mises au point8, dans le cadre des cours ou d'ateliers-théâtre du mercredi après-midi. Le plus fréquemment, ils utilisent ces techniques dans leurs classes comme exercices pédagogiques pour faire imaginer aux élèves des jeux de rôle exploratoires.

La maîtrise de ces techniques leur permet aussi de sortir de la classe. Ainsi, à l'Athénée Royal Saint Ghislain, Annie Préaux, suite à un atelier qu'elle a animé le mercredi après-midi, a mis sur pied, avec l'aide de la Compagnie du Brocoli, un spectacle-forum concernant le problème de rejet vécu par une jeune algérienne, spectacle présenté lors de la fête de printemps devant un public de jeunes et d'adultes d'une centaine de personnes. En 1998-99, dans le cadre d'une introduction à la mise en place d'une médiation par les pairs suscitée par le "cercle de la réussite", elle avait déjà animé pour tous les élèves de l'école un théâtre-forum sur une situation de conflit, suscitant ainsi une prise de conscience déterminante, débouchant sur un engagement pour la solidarité et le respect.

Pareilles initiatives ont également été menées en collaboration et avec le soutien des animateurs d'autres Compagnies de Théatre-Action qui amènent à susciter l'expression des élèves sur une question les concernant directement à travers la création d'un spectacle. A titre d'exemples : en collaboration avec la Compagnie du Campus "Il ne s'est rien passé" et "La Classe" ; à l'l'ITC Oscar Bossaert (Koekelberg), "Banc public" et "Aigre-doux" à l'Athénée Royal de Braine l'Alleud. Les élèves créateurs-acteurs de deux écoles différentes ont même eu l'occasion de jouer les uns pour les autres ; en collaboration avec le Théâtre des Rues, "L'amour, c'est quoi encore?" à l'Athénée Royal de Péruwelz. Quant à la Compagnie du P'tit Thomas, il s'agit d'une troupe-amateur de théâtre-forum créée en 1989 par une douzaine de professeurs de morale. Formée et accompagnée par P. Dumoulin, elle a mis sur pied quatre spectacles écrits collectivement ou par un des membres de la troupe : "Le Grand Méchant Look" ; "Sida, tu l'as, tu t'en vas" ; "Dis-le Vincent" (exclusion d'un séropositif) et "Partir" (mourir dans la dignité à l'hôpital)9. Elle a ainsi pu porter le débat non seulement dans des écoles secondaires mais aussi devant d'autres publics concernés par ces sujets : Maisons de la Culture, Ecoles supérieures d'infirmières, Centres de Planning familial, Médecins désireux de créer une unité de soins palliatifs,...

2. Ateliers créatifs, approches de l'art, de l'imaginaire et du symbolique

La stimulation de l'imagination créatrice comme "puissance constructive et formative qui met en oeuvre l'élaboration du sens" constitue une visée essentielle de l'éducation morale et citoyenne. D'où la nécessité de formations à l'utilisation des outils et des méthodologies10.

- En mettant en oeuvre différents modes d'expression (collage, bricolage, masques, dessins, saynètes... ), le CEMEA a animé des stages de trois jours pour les professeurs de morale : "Initiation aux méthodes actives. Animation des débats et des discussions. Expression et Communication".

- Ferdinand Loos, ex-professeur de français et formateur au G.R.E.P.E ( (Centre de Recherche et d'Expérimentation en Psychopédagogie de l'Expression), acteur et metteur en scène, a animé pour les professeurs de morale de nombreux stages (initiation et perfectionnement) visant des "techniques d'expression corporelle et verbale favorisant la créativité et la communication avec l'autre pour aboutir à une création collective et individuelle".

- Des stages d'initiation et de perfectionnement ont été animés par Myriam Mallié, conteuse et formatrice, afin de sensibiliser les professeurs à l'impact du langage symbolique, de les initier au "raconter des contes traditionnels" (travail de la présence au corps et de la voix) et à l'écriture de contes personnels.

- Peggy Snoeck, professeur de morale dans l'enseignement primaire et formatrice à l'École des Parents et des Éducateurs, a animé des journées pédagogiques sur l'exploitation des contes et des mythes (ex.: Prométhée, le Minotaure) par la méthode PRODAS (Programme de développement affectif et social).11

- Frédérique Van Acker, professeur de morale, a animé des journées pédagogiques pour les professeurs de morale dans différents musées : d'Art Ancien et Moderne, du Cinquantenaire à Bruxelles, d'Art Moderne et Contemporain et d'Art wallon à Liège, des Beaux-Arts à Tournai.

Ces animations qui exercent à un autre regard non-discursif et analytique et font appel à la perception sensible ont été publiées dans le numéro spécial 43/44 (déc.99) " Approche sensible de l'imaginaire. Deuxième partie : Rendez-vous au musée ".

- Avec Marie Dewez, ex-professeur de morale actuellement formatrice indépendante, c'est dans la terre que les enseignants ont partagé le plaisir d'exprimer leur créativité. Elle a animé deux stages d'écriture à partir d'un travail alternant sculpture dans l'argile comme support et déclencheurs d'expression, temps d'écriture et moments d'échanges.

Récemment, dans le cadre de la mise en oeuvre du nouveau programme de morale introduisant des notions de philosophie, Annie Préaux, professeur de morale particulièrement imaginative, a animé plusieurs stages résidentiels sous forme d'ateliers créatifs autour des questions philosophiques : Suis-je seul au monde? Quel sens je donne à ma vie? Dans quelle société je veux vivre? Joignant la pratique littéraire, artistique et théâtrale pour s'engager dans la réflexion philosophique, elle utilise tous les révélateurs et incitateurs de l'imaginaire, images, métaphores, masques, récits, contes symboliques, qui prendront voix et formes dans la narration, l'écriture, le dessin, le collage, le bricolage, la gestuelle corporelle, les scénarios et les jeux de rôles. Ils sont intégrés dans une progression cohérente allant de l'expression à la conceptualisation, la problématisation et l'argumentation autour de l'approfondissement d'une même question.12

Qu'il s'agisse d'entrer dans l'activité philosophique par les chemins de sa propre histoire, de jouer un colloque des philosophes, le procès d'Antigone, ou de rédiger une fiction sous la forme d'un conte ou d'un mythe, Nicole Grataloup et Michel Soubiran, professeurs de philosophie en France et animateurs du GFEN-Secteur philosophie (Groupe Français d'Éducation nouvelle), ont animé en stages résidentiels des ateliers pour les professeurs de morale à partir de ces propositions d'exercices permettant de passer de l'opinion au concept et de l'expérience à la distanciation et à la réflexion critique13.

3. Les ateliers d'écriture

Les ateliers d'écriture mettent en oeuvre des dispositifs structurés d'expression de soi, de narration et d'échanges intersubjectifs. L'enjeu de ces exercices de communication, loin d'être seulement des outils ludiques d'accrochage motivationnel, constituent des moyens privilégiés de construction de l'identité personnelle et du lien social. Car "chacun construit sa propre identité et son propre texte" dans la rencontre avec les autres et un espace commun de signification14. Dimension amplifiée ou modulée dans différents ateliers que nous avons organisés. Exemples : le stage animé par Majo Hansotte et publié dans Entre-vues n° 35 (septembre 97), "Des mots pour oser la démocratie" ; et le stage d'écriture philosophique (octobre 99) animé par Michel Tozzi, didacticien de la philosophie et Professeur en Sciences de l'Éducation à l'Université de Montpellier III, qui a exercé les enseignants à l'aphorisme, à la correspondance philosophique, au dialogue intérieur, aux modalités d'articulation de l'oral et de la discussion philosophique.

S'engager et engager les élèves dans des procédures d'expression, de communication et d'argumentation rencontre directement les exigences d'une éducation à la citoyenneté. Cela signifie oser une parole personnelle pour constituer sa propre identité dans la relation avec les autres, construire le lien social, questionner les règles instituées, déconstruire les discours imposés, dénoncer l'injustice, l'exploitation et l'exclusion, résister aux structures sociales établies, raconter sa vie, nommer le tort subi et la souffrance vécue, élaborer ensemble des projets respectueux des droits de chacun, s'engager dans la réflexion avec les autres pour aboutir à un consensus ou à un dissensus, débattre ou argumenter autour des problèmes de société, imaginer des utopies anticipatrices ou réparatrices. C'est ainsi que chacun peut apprendre à devenir sujet de droit, capable de s'auto-instituer et de s'inscrire dans un espace public d'échanges, de discussions et de coopération. L'apprentissage de la démocratie se joue, comme le montre Majo Hansotte15, dans l'apprentissage de la langue et de l'énonciation.

Qu'il s'agisse de "dire le juste et l'injuste" ou de toutes les démarches de productions artistiques que nous avons évoquées, l'émergence de l'acte créateur est suscité par la confrontation aux résistances d'une matière, aux contraintes d'une forme-cadre structurée par les consignes particulières à chaque méthodologie et aux exigences qui organisent les échanges interactifs. Paradoxalement ce sont ces obstacles qui déclenchent le travail de l'imaginaire porteur de liberté et d'autonomie. Et ce travail, en engageant la singularité de la personne, ouvre sur la reconnaissance mutuelle d'une altérité inaliénable, fondement même de toute culture.

Les nombreuses formations organisées depuis dix-sept ans ont forgé, dans le creuset du cours de morale, cette clef opérative qui permet d'oeuvrer sur le terrain même des classes à la construction d'une culture citoyenne. Mon souhait : que cette expérience puisse être utilisée par tous les partenaires de l'action éducative.


(1) La culture comme travail de l'imaginaire dans Chemins de traverse, volume 2, Synergies Enseignement - culture, Culture - Enseignement, Ministère de la Communauté française, déc. 2000, pp. 102, 107.

(2) Roland de Bodt, Le Cercle ouvert, Lettre ouverte au Parlement de la Communauté française, Racines, Bruxelles, 1998.

(3) Créée en 89 par l'inspection de morale, Entre-vues s'est constituée en association d'éducation permanente dont l'objet est en priorité la poursuite de l'édition de la revue trimestrielle et d'autres publications pédagogiques, mais aussi l'organisation de formations. Le n° 39/40 d'Entre-vues établit une rétrospective des différentes étapes de la recherche pédagogique que nous avons menée : voir l'article de synthèse : " Histoire d'une révolution copernicienne et d'une recherche pédagogique dans l'enseignement du cours de morale en Communauté Française de Belgique ", déc. 98, pp.10, 43.

(4) Il en rend compte dans une publication : " Accueillir les élèves, Une rentrée sereine et positive ", Chronique sociale, Lyon, 1999.

(5) Cette formation animée par Majo Hansotte a été publiée par Entre-vues n° 45 / juin 2000 : " Comment dire le Juste et l'Injuste. Le principe Justice et les intelligences citoyennes. Repères théoriques - Modèle méthodologique - Démarches didactiques ".

(6) Pour une équipe de formateurs de l'Observatoire de la Santé du Hainaut. Compte-rendu de la formation, exercices et dispositifs à tire d'exemples dans " Education à la justice, éducation à la santé : de nouvelles pratiques citoyennes ", éditions Entre-vues.

(7) C'est une des techniques du théâtre de l'opprimé inventé par le brésilien Augusto Boal et codifiée dans Jeux pour acteurs et non-acteurs, La Découverte, 1991 et Stop! C'est magique, Hachette-Littérature, 1980.

(8) Exemples : Le Nom d'Oury et Le Théâtre-forum en ballade dans Entre-vues n_12 ; Oser penser la mort dans Entre-vues n_33 ; ou encore : Entre-vues n° 4 et n° 8.

(9) Pour les comptes-rendus des différents scénarios, voir Entre-vues n° 2, n_ 3, spécial théâtre n_ 19, n_ 26.

(10) Voir le numéro spécial 43/44 d'Entre-vues (décembre 99), " Pour une écoute sensible de l'imaginaire ", qui attire l'attention sur la portée éducative des contes et des mythes (articles des écrivains Henri Gougaud, Henry Bauchau, Jacqueline Kelen,...). Ce numéro présente également des pistes d'exploitation pédagogique. Voir aussi un dispositif de leçons dans Entre-vues n° 41/42 : " Labyrinthe, conte et mandala pour découvrir les droits de l'homme " par Christine Doclot.

(11) Outre de nombreux articles dans la revue Entre-vues (n° 29-30, juin 1996), Peggy Snoeck est l'auteur de " La fleur des contes " et " Le cadeau des contes " aux Éditions Cedil-Entre-vues, ainsi que d'une " Morale du bonheur " (Editions du Cedil).

(12) Annie Préaux, Philosophie et créativité, trois ateliers, stage pédagogiques, Esneux, juin 1987 et Dispositifs d'animation, stage pédagogique, Esneux, juin 1998. Dans Entre-vues n°35 (sept.97) et Entre-vues n°41-42 (juin 99).

(13) Ces ateliers GFEN ont été publiés dans Entre-vues n°24 (décembre 94), n°41/42 (juin 99) et n° 43/44.

(14) Yves Béal, Ecriture et citoyenneté dans " Construire ses savoirs, Construire sa citoyenneté ", Groupe français d'Education Nouvelle, cité par Entre-vues n° 34, p. 53

(15) Entre-vues n° 45 (juin 2000) : " Comment apprendre à dire le juste et l'injuste ", Majo Hansotte et un collectif d'enseignants.

Diotime, n°20 (01/2004)

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