Dossier : morale et philosophie

Québec : par-dela le nihilisme contemporain

Gilbert Talbot, Professeur de philosophie au Cégep de Jonquière

J'enseigne la philosophie dans un cégep québécois (classe terminale et première année de fac pour la France) depuis maintenant vingt-huit ans. Je m'y adresse à des jeunes en pleine transition entre l'adolescence et le monde adulte. Cette période transitoire constitue un moment critique essentiel pour le développement du concept de soi. La jeunesse vit alors des expériences déterminantes, que l'on peut qualifier de sacrées. Tout comme dans les époques antérieures et ce, depuis l'origine de l'humanité, elle cherche à satisfaire sa recherche d'absolu dans les délires que procurent les drogues, la danse et la musique. Ce délire, selon la psychanalyse freudienne, n'est ni folie, ni état démoniaque, comme on a trop souvent tendance à le croire. Il est simplement une hallucination,

c'est-à-dire une sorte de rêve éveillé, qui amène à la conscience les fantasmes inconscients qui, s'ils ne pouvaient s'extérioriser, entraîneraient alors une psychose beaucoup plus dangereuse1. De fait, la violence, les déséquilibres mentaux et le suicide individuel et collectif battent de tristes records actuellement parmi les jeunes hommes québécois. Écoutez comment en parle ce prof de philo du cégep François-Xavier Garneau, à Québec : " Le suicide est un échec, un cas limite, une transgression. La dernière. Le suicide c'est toujours un humain qui est en train de dire : là où je suis, personne n'entend. Là où je suis, je n'ai plus de mots2 ".

Là où il n'y a plus de mots, il n'y a plus de vie. C'est le langage qui nous sort du vide, qui sacralise certaines de nos images mentales, qui en rejette d'autres, puis qui intègre les images sélectionnées dans la vision du monde en construction. C'est donc par le langage que s'amorcera la reconstruction de l'expérience des jeunes qui passent de l'adolescence au monde adulte.

Pour m'aider dans mon travail, j'ai fait appel à l'approche de la communauté de recherche mise au point par Matthew Lipman en philosophie pour enfants, que j'ai adapté au contexte culturel particulier aux cégeps québécois. Le roman Phil et Sophie ou de l'être humain que j'ai écrit expressément pour le second cours de philosophie collégiale, met en situation différentes définitions de l'humain : celles de Descartes, Rousseau, Marx et Freud entre autres. Le dernier chapitre nous ouvre la porte de l'existentialisme moderne de Nietzsche à Sartre en passant par Mounier et Simone de Beauvoir. C'est l'époque du nihilisme et de la mort de Dieu. C'est notre époque, celle dans laquelle mes étudiants doivent s'insérer ou mourir.

Dans ce contexte idéologique, la question de l'Absolu demeure la question cruciale à laquelle la jeunesse doit répondre, pour trouver son identité. La discussion en communauté de recherche autour de cette question traversera les étapes tracées par l'histoire de la pensée : acceptation puis rejet du Dieu transcendant (la figure de l'autorité parentale dirait Freud), passage par le panthéisme et l'immanentisme pour en arriver au nihilisme où, du fond de l'abîme l'individu comprendra peut-être enfin, qu'il revient à lui et à lui seul désormais de déterminer le sens de sa vie et de ses valeurs.

Cette approche nous éloigne de celle qui veut que la jeunesse d'aujourd'hui rejette toutes les valeurs et qu'elle soit vulgairement matérialiste. À travers les discussions en communauté de recherche, les jeunes échangent sur leurs propres visions du monde, qu'ils sont en train de construire pour et par eux-mêmes. Ils participent à cette recherche d'identité avec toute l'exubérance dionysiaque, nous dirait Nietzsche. En même temps, la recherche de raisons valables amène à leurs discussions la pondération de l'apollinisme, les deux pôles de l'esthétisme nietzschéen. Dans ce cours texte, je présente l'idée centrale de mon doctorat en philosophie pour enfants qui considère la communauté de recherche comme une construction esthétique, à travers laquelle émergeront les questions philosophiques des jeunes.

Bien des professeurs de philosophie refusent de discuter de la question de Dieu avec leurs élèves, sous prétexte éthique du respect des croyances, ou pour contrer, selon leur dire, l'irrationalité inhérente à cette question. Cette question fait peur, car elle peut amener un débat des plus irrationnels. Quand nous abordons cette question dans une communauté bien formée, alors nous pouvons toucher aux pierres qui construiront leur nouvelle métaphore de l'Absolu. La vie avant et après la mort, la relation entre l'esprit et la matière, la communication avec les morts, la réincarnation, toutes ces questions d'actualité cruciale qui se confrontent aux réponses de la science et du nihilisme ambiant. Tout se passe comme si nous retournions aux sources du mythe, à ces questions que devaient se poser l'homme préhistorique, en train de peindre ses chefs d'oeuvres. Les philosophes devront bien l'admettre un jour : dès le départ, l'humanité cherche un sens à travers l'art. Retourner aux sources des vieux mythes, pour réinterpréter les mystères de l'univers, dévoiler à nouveau le sens, tel est le rôle difficile mais essentiel de la communauté de recherche philosophique.

De la musique avant toute chose

C'est Paul Verlaine, qui dans son poème sur l'art poétique nous dit : " De la musique avant toute chose3 ". Avant d'être mélodie, la musique est d'abord rythme et mouvement entrecoupés de silences. Le premier rythme - le rythme cardiaque - fut probablement battu par des mains humaines et les mouvements des autres parties du corps donnèrent les premières danses. Cette expérience esthétique trouve sa plénitude dans les danses et chansons populaires : " La chanson, écrit Pierre Fournier, occupe une place importante dans nos vies. Elle a le pouvoir de créer, de transporter et de transformer nos humeurs. Elle exprime la joie, la peine, la colère... Elle est porteuse d'espoir4 ".

La chanson populaire est une synthèse de rythme, de mouvement, de parole et de musique. Pour Nietzsche, la musique est l'élément de base qui lie l'ensemble : " La chanson populaire nous apparaît d'abord comme reflet du monde dans la musique, mélodie originelle en quête d'un rêve qui lui convienne et qu'elle exprime dans la poésie. La mélodie est donc l'élément premier et général, qui par conséquent tolère différentes objectivations et différents textes5 ".

C'est le courant dionysiaque qui est à l'oeuvre lorsque, dans les époques comme la nôtre, la chanson populaire domine. Le Dionysos de Nietzsche, c'est le dieu grec des arts lyriques, de l'ivresse et de la passion. C'est celui que nous présente Euripide dans ses Bacchantes : " Ce fils rugissant et grondant (bromios) que Zeus eut d'une mortelle, la princesse thébaine Sémélé6, fait partager à ses fidèles son goût pour les lacérations de chairs vives ". Ce rituel procure une telle ivresse aux fidèles du Dieu qu'ils entrent dans une sorte de délire hallucinatoire : " Hallucinées les Bacchantes croient voir sourdre des fontaines de lait, de vin et de miel ; à peine ont-elles entendu les mugissements d'un troupeau au loin qu'elles cessent de donner le sein à des animaux sauvages couronnés de lierre et de liseron pour bondir et fondre sur les bêtes qu'elles déchirent... Plus encore : Dyonisos Omestès, le mangeur de viande crue pouvait être affamé de chair humaine et entraîner ses adeptes à se livrer à l'allélophagie, l'action de s'entremanger.7 "

C'est ce Dyonisos qui anime toutes les passions, initie à toutes les drogues de tous les peuples primitifs ou modernes, jusqu'à la jeunesse d'hier et d'aujourd'hui. Van Gogh en est un bon exemple. Il écrivait à son frère Théo, en mai 1890 : " En dedans de moi, il doit y avoir quelque émotion trop forte... ". Et le 27 juillet suivant, après avoir peint un long chemin de sable qui traversait une colline, sous un ciel vide, il se tirait une balle dans la poitrine. On trouva ce mot dans sa poche : " Mon travail à moi, j'y risque ma vie, et ma raison y a sombré8 ". L'artiste, autant par son travail, que par l'alcool et la drogue, a sombré dans ce vide où toute subjectivité s'annihile : " Que ce soit sous l'empire de breuvage narcotique dont parlent les hymnes de tous les peuples primitifs, ou à l'approche du printemps qui émeut la nature tout entière d'un prodigieux frémissement de joie, on voit s'éveiller ces mouvements dionysiens qui, s'intensifiant, abolissent la subjectivité de l'individu jusqu'à ce qu'il s'oublie complètement9 ".

Il serait faux de conclure que tous les artistes sont fous. Ce que je veux rappeler, c'est plus simplement que tous les humains, comme le soulignait Freud, franchissent quotidiennement la frontière entre le normal et le pathologique : " La frontière entre les états psychiques que l'on dit normaux et ceux que l'on appelle pathologiques est d'une part conventionnelle et d'autre part si fluctuante que vraisemblablement, chacun de nous la franchit plusieurs fois au cours d'une journée10 ".

Nietzsche nous rappelle cette vieille histoire. Le roi Midas avait chassé longtemps Silène, le compagnon de Dionysos. Quand il l'eut finalement attrapé, le roi lui demanda quelle était la chose la plus désirable pour tout être humain, pensant probablement que le demi-dieu lui confirmerait que c'était l'or. Imperturbable, le demi-dieu ne voulut pas répondre, mais Midas l'y força. Alors dans un rire sardonique, il s'écria : " Malheureuse race d'éphémères, fils du hasard et de la peine, pourquoi m'obliges-tu à te dire des paroles qui ne te profiteront guère ? La meilleure chose au monde est hors de ta portée : ne pas être né, n'être pas, n'être rien11. En second lieu, ce qui vaudrait le mieux pour toi, c'est de mourir bientôt12. "

Voilà la question fondamentale de tous les jeunes d'aujourd'hui : peut-être aurait-il été mieux que je ne naisse pas. Pourquoi alors continuer à vivre ? Pourquoi ne pas mourir tout de suite.

La question du suicide

Dans le dernier chapitre de mon récit philosophique, Sophie et Phil, mes deux jeunes héros, improvisent un dialogue avec la divinité, à la fin duquel Sophie refuse le don de la vie que son dieu lui impose13. Refuser de naître n'est-ce pas l'inverse d'un suicide ?

Pour un nihiliste, le suicide est un geste absurde, dans le sens qu'il ne porte en lui-même aucune signification, aucune valeur pouvant nous libérer de notre angoisse fondamentale. Cependant, le geste de Sophie est un geste libérateur, serein, une réponse à la question : être ou ne pas être ? De fait, ce n'est pas Sophie qui meurt, puisqu'on la retrouve, après la pièce, bien vivante, parmi ses amis fêtards. Non, celui qui ne revient plus, c'est dieu. C'est ainsi que Nietzsche annonce le nihilisme, par la mort de Dieu : " Le Dieu qui voyait tout, et même l'homme, il a fallu qu'il mourût. L'homme ne souffre pas de laisser vivre un tel témoin "14. Dieu meurt et avec lui tout autre forme d'idéal, pouvant servir de but à l'individu. Cependant, la mort de Dieu ne met pas fin au nihilisme, elle en est la source. On peut toujours inventer un autre Paradis.

Par-delà le nihilisme contemporain

Depuis Nietzsche, le nihilisme contemporain a évolué vers un hédonisme radical. À la fin de mon livre, M. Diogène, le prof de philo, révèle en effet aux jeunes de la classe de Phil et Sophie cette autre façon de vaincre l'angoisse de notre nature divisée entre le ciel et la terre, dans le Carpe Diem15, dans la jouissance du moment présent. Au-delà de l'absurde et de sa nostalgie de la perte de sens, au-delà de la mort de Dieu annoncée en grandes pompes par Nietzsche, au-delà de l'angoisse existentielle surgît l'ère contemporaine du vide : " Le vide de sens, l'effondrement des idéaux n'ont pas conduit comme on pouvait s'y attendre à plus d'angoisse, plus d'absurde, plus de pessimisme. Cette vision encore religieuse et tragique est contredite par la montée de l'apathie de masse dont les catégories d'essor et de décadence, d'affirmation et de négation de santé et de maladie sont incapables de rendre compte. Même le nihilisme " incomplet " avec ses ersatz d'idéaux laïques a fait son temps et notre boulimie de sensation, de sexe, de plaisir ne cache rien, ne compense rien, surtout pas l'abîme de sens ouvert par la mort de Dieu16 ".

La recherche du sens devient une quête individuelle, pour ne pas dire individualiste, qu'on retrouve aussi bien dans les activités des sectes religieuses, que dans l'idolâtrie des vedettes, ou dans les exploits sexuels ou sportifs. Car tels sont les dieux contemporains Marché et Spectacle, qui exploitent tous les mythes anciens et modernes, qui en créent de nouveaux dans l'espace virtuel, qui unifient la planète dans la toile d'araignée de l'Internet. Dans cette jungle urbaine où des sens vitaux, contradictoires, nous attendent à chaque coin de rue, la jeunesse doit développer son esprit critique, créatif et éthique pour s'y retrouver, démêler la pelote tout emmêlée des différents fils d'Ariane. La philosophie en communauté de recherche est l'un de ces moyens qu'on peut fournir aux jeunes pour s'y retrouver, démêler les questions et confronter les réponses.

Alors oui, dans cette recherche il faut tuer tous les anciens dieux pour reconstruire le sens de notre expérience. Dans cette reconstruction, la créativité fournit les matériaux, la critique les structure, et l'éthique en fournit le mortier. Et de fait, ce cours sur l'Être humain débouche, dans le curriculum du cégep, sur un autre cours, Éthique et Politique, dont il est la préparation immédiate. Notre programme présuppose donc qu'avant toute éthique et toute politique, il faut développer notre compréhension de l'humain contemporain pour que les jeunes puissent découvrir par et pour eux-mêmes un fondement anthropologique aux valeurs sur lesquelles ils fonderont leur vie d'adulte.


(1) Sur le délire en psychanalyse, voir Michel Croufer, " Psychanalyse et délires : les déroutes du rêve ", in Filigrane, no 3, 1994, pp. 119-28.

(2) Marc Chabot, Extrait de Le suicide et les hommes, conférence prononcée à Rimouski, le 6 février 1998. Compte rendu publié dans Le Devoir, sous le titre " Pourquoi tant d'hommes se suicident-ils ? " 14 au 14 mars 1998, p. A13.

(3) Paul Verlaine, "Art poétique", in Richer, Jean : Paul Verlaine, col. Poètes d'aujourd'hui, Éd. Seghers, Paris, 1967, p. 192.

(4) Pierre Fournier, De lutte en turlutte, une histoire du mouvement ouvrier québécois à travers ses chansons, Édition du Septentrion, Québec 1998, introduction et texte à l'endos de la couverture.

(5) F. Nietzsche, La naissance de la tragédie, trad. Geneviève Bianquis, coll. Idées, nrf Gallimard, 1949, p. 43.

(6) Note de l'auteur : " Fille de Cadmos, le héros fondateur de Thèbes. On constate déjà que ce Dyonisos, fils d'une mortelle, ne peut être le dieu orphique, qui, lui, préexiste à l'humanité ", R. Sorel, op. cit. p. 69, note 1.

(7) Note de l'auteur : " La frénésie qu'engendre la dévoration de la chair crue d'un animal déchiqueté tout vif peut verser dans la folie dangereuse qui avait conduit les Bessares (i.e. les Bacchantes), non seulement à sacrifier des humains pour en goûter la chair, mais à s'entredéchirer : voir Porphyre, De l'Abstinence ", II, 8. ibid. p. 70 note 3.

(8) Extrait parphrasé de Robert Lalonde, " J'ai peint ce matin... ", In Le Devoir, 14 au 14 mars 1998, section livres, p. D4.

(9) ibid. p. 21.

(10) Sigmund Freud, Cinq psychanalyses, P.U.F. Paris, 1977, note 1, pp.184-5.

(11) Cf., Marc Chabot, N'être rien, Éditions du Loup de Gouttière, Québec, p. 10.

(12) La naissance de la tragédie, op. cit. p. 32.

(13) Cf. Suki p. 115, le poème de Louis MacNeice : Prayer Before Birth.

(14) Les citations suivantes de Nietzsche sont des extraits apparaissant dans : Gilles Deleuze, Nietzsche, col. Sup " philosophes ", Presses Universitaires de France, Paris, 1968, 97 p.

(15) Carpe Diem est aussi la devise libératrice du Montclair State University, alors qu'à L'université Iberoamericana c'est la vérité qui rend libre : verdad nos hara libres.

(16) Gilles Lipovetsky, L'ère du vide, essai sur l'individualisme contemporain, col. les essais CCXXV, nrf Gallimard, 1983, 247 p.

Diotime, n°16 (10/2002)

Diotime - Québec : par-dela le nihilisme contemporain