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Tunisie : violence et médias

Azizi Abderahman, Inspecteur de philosophie

Dans le but de diversifier les supports pédagogiques de la leçon sur le thème de la violence, un professeur a bien voulu partir d'une illustration, afin d'engager une discussion sur la condition humaine sous le signe de la violence.

En effet, de nos jours, la violence est le thème par excellence le plus médiatisé, le plus exploité, et parfois le plus banalisé: cinéma, télévision, journaux etc. Notre société moderne est sans doute en passe de devenir une extraordinaire société du spectacle. Jour et nuit les médias nous bombardent d'images horribles et de scènes terrifiantes illustrant la violence dans ses aspects les plus abjects et les plus révoltants. C'est à se demander si nous sommes devenus si insensibles à la souffrance d'autrui et aux pires sévices qu'on inflige à nos semblables que le spectacle de la violence n'arrive plus à nous émouvoir !

Partant de ces observations, il serait peut-être judicieux de constater l'ampleur et l'impact de ce problème sur l'imaginaire collectif de nos élèves. Comment le perçoivent-ils? Se sentent-ils concernés par ce phénomène devenu spectacle quotidien dans les médias? Envisagent-ils de prendre position vis-à-vis de ce mal du siècle? Pour ce faire il a bien fallu engager une franche et libre discussion avec les élèves, à propos de ce phénomène, à partir d'une illustration de la violence. Il s'agit d'un tableau illustrant des gladiateurs1 qui s'apprêtent à mourir dans l'arène de l'amphithéâtre romain, sous le regard blasé des seigneurs et des spectateurs fortunés de l'époque.

À la question: " Que vous inspire cette illustration? ", les réponses ne se firent pas attendre. Pour certains d'entre eux, ce tableau nous donne à penser la condition humaine sous le signe de la violence, une violence spectaculaire, savamment organisée, froidement orchestrée. Pour d'autres, ce tableau qui illustre une scène datant de l'époque romaine, n'est pas si loin de notre vie quotidienne. Il semble même au cœur de notre modernité. Notre culture, à l'instar de la culture romaine, ne continue-t-elle pas à nourrir et à cultiver l'image de la violence, sinon plus qu'à cette époque? Ne nous enseigne-t-on pas que la violence est fondatrice, instauratrice, restauratrice, et qu'elle est l'accoucheuse de l'histoire? (Marx, Nietzsche). Ne nous répète-t-on pas que " rien de grand ne se fait sans passion " (Hegel)? Dès lors, comment s'étonner devant l'ampleur sans cesse grandissante de ce phénomène? En témoigne la multiplicité des foyers de tensions dans le monde, les guerres fratricides et destructrices qui en découlent, le tout sur fond de guerres idéologiques, guerres de religions, conflits de civilisations (croisades du XXIe siècle).

Les acteurs de ce drame perpétuel ont peut-être changé, mais la tragédie humaine reste à peu près la même. Si l'époque des gladiateurs est révolue, ces combattants du Néant qu'on livrait à un combat mortel (sine missione) ou combat " sans merci ", qui n'a d'autre issue que la mort, le monde moderne a su préserver cette funeste tradition et créer ainsi ses propres gladiateurs, ses légionnaires, et on retrouve ça à chaque époque. En l'occurrence, les gladiateurs de notre époque, ce sont les peuples opprimés, les minorités exploitées, les révolutionnaires, les rebelles, les mal aimés du siècle.

À titre d'exemple, on peut citer celui du peuple palestinien se battant aujourd'hui pour son indépendance et peut-être même pour sa survie. La tradition romaine voulait que les gladiateurs, avant de se rendre au combat, passent devant " la tribune d'honneur " pour saluer César et les grands magistrats, en répétant cette formule: " Ave Caesar morituri te salutant " (Salut César ceux qui vont mourir te saluent). Respectant la même coutume, nos gladiateurs modernes tiennent à perpétuer cette tradition. Ne voit-on pas aujourd'hui défiler sur nos écrans les vagues successives de Palestiniens, poursuivant leurs marches funèbres, escortant leurs morts jusqu'à leur dernière demeure, en attendant que vienne leur propre tour, nous jeter un dernier regard et nous adresser: " Salut chers spectateurs, salut la conscience internationale, salut les démocraties occidentales, ceux qui vont mourir vous saluent. " Sur d'autres écrans, on voit de temps en temps le " moriturus " (celui qui doit mourir), martyr pour les uns, terroriste pour les autres, nous réciter son dernier testament, avant d'aller se faire exploser, sans doute las de tant d'injustice et de désespoir.

Les arènes ou lieux de combats sont aussi respectés comme l'exige la pure tradition, ce sont parfois des lieux déterminés et circonscrits, comme le camp de " Sabra et Chetile " au Liban ou bien " le camp de Jenine ", l'Auschitz du XXIe siècle, et d'autres fois ce sont des villes entières qui deviennent le théâtre d'âpres combats, tels Jerusalem, Ramallah, Naplouse.

Finalement, rien n'a changé, ou presque. La toile de fond est la même. La violence continue de plus en plus belle. Vive le spectacle! Nos enfants peuvent se gaver de violence. La violence à gogo! Le sang des gladiateurs qui coule à flots. Telle est l'image de la violence dans nos médias. Ne pas s'indigner surtout, essayons de comprendre plutôt. C'est le conseil d'Alain: " Essayons, écrit-il, de comprendre, s'indigner sans comprendre, c'est cela qui rend méchant. Il y a certainement des raisons de haute politique, en faveur de ces honteux spectacles. " Alain, Mars ou la guerre jugée, chapitre LXXXI.


(1) Du latin gladius, glaive. Qui combat " avec le glaive ": hommes qui combattaient soit entre eux, soit contre des bêtes féroces, dans les amphithéâtres de l'ancienne Rome.

Diotime, n°15 (07/2002)

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