Dans la Cité

Le temps de la pensée en médiathèque entre besoins et contraintes. Analyse de la construction d'un partenariat.

Riccardo Ferrante, titulaire d'un Master 2 en philosophie et directeur de la médiathèque du Temps Libre de Stains. Recherche actuelle : conflictualités et pratiques philosophiques avec les enfants.

I) Introduction et contexte

J'ai commencé à travailler en 2014 dans les médiathèques de lecture publique du réseau de Plaine Commune (Seine-Saint-Denis) et depuis trois ans je suis responsable de la médiathèque du Temps Libre de Stains. Il s'agit d'une structure de proximité située dans un quartier prioritaire de la Politique de la Ville et qui se trouve au coeur d'un secteur REP+ de l'Education Nationale.

Ayant une formation universitaire en philosophie entre l'Italie et la France, je me suis rapidement intéressé aux nouvelles pratiques philosophiques et aux liens avec les jeunes publics qui fréquentent la médiathèque.

Dans le quartier du Clos-Saint-Lazare de Stains, se trouvent deux groupes scolaires et un collège. Au milieu d'un grand square, là où auparavant il n'y avait que des terrains vagues, surgit la Maison du Temps Libre, structure municipale qui accueille un centre social, une ludothèque, des cours de français langue étrangère, un écrivain public et aussi une médiathèque qui fait partie de l'Etablissement Public Territorial Plaine Commune.

La médiathèque a toujours travaillé avec les écoles du quartier en mettant en place des activités autour de la lecture, des arts et de l'informatique. Depuis les attentats de 2015, le Ministère de l'Education Nationale met en place un nouvel Enseignement Moral et Civique, qui a pour but de favoriser la formation d'une pensée laïque et critique chez les élèves, tout en luttant contre les discriminations.

En lien avec ces nouveaux contenus du programme, la Direction Mutualisée des médiathèques a intégré dans ses orientations stratégiques le développement des "ateliers philo". L'objectif était de répondre aux différents besoins des partenaires de l'Éducation Nationale afin de les accompagner dans la mise en oeuvre de temps de discussion à visée philosophique prévus dans les nouveaux programmes pour les élèves des cycles 2, 3 et 4.

La problématique que je souhaite aborder est celle de la gestion du temps de la pensée en lien avec les besoins des écoles et les objectifs des médiathèques partenaires.

Dans mon rôle de responsable de projets avec les écoles du secteur, je me trouve régulièrement face à des enseignant.es qui manifestent un considérable manque de temps et de moyens, et qui sollicitent les bibliothécaires pour mettre en place des ateliers philosophiques dans le cadre du nouvel Enseignement Moral et Civique. D'après mon expérience au fil des années, j'ai constaté que ces professionnel.les ont des représentations de leurs élèves qui auraient "urgemment" besoin de temps de réflexion, pour prendre du recul face aux problématiques présentes dans leurs quartiers.

La posture que les bibliothécaires adoptent est donc celle d'accompagnement et de support vis-à-vis d'enseignant.es qui veulent travailler à la formation d'un esprit critique chez leurs élèves, mais qui ne peuvent pas s'investir comme ils.elles le voudraient, "par manque de temps".

C'est donc cette double contrainte dans laquelle les enseignant.es se trouvent qui pourrait les amener à déléguer le temps de la pensée à la médiathèque, tout en gardant à l'école le temps de l'apprentissage.

Je propose aux participant.es un temps d'échange et de réflexion autour d'une mise en situation.

II) Scénario de l'échange

Un enseignant d'une classe de double niveau CM1/CM2 souhaite travailler avec la médiathèque du quartier qui se trouve juste en face de l'école.

Il voudrait aborder avec ses élèves des thématiques qui les aideraient à "penser à des choses qui aillent au-delà des problématiques liées au quartier". Il me demande d'insérer une partie d'écriture à la fin de l'atelier car "les élèves en ont besoin".

A) Faire un point sur la demande

Je questionne les participant.es et je fais un compte rendu en direct qui prendra la forme d'une carte heuristique (www.mindmeister.com) que je partage avec les participant.es à la fin de l'atelier et j'utilise les outils de facilitation (communication non violente, reformulation, supports visuels) pour animer les échanges.

L'enjeu de cette partie est d'identifier les besoins du professeur et ceux du médiathécaire.

Cette partie sera consacrée à décortiquer la demande en faisant preuve de maïeutique socratique : qu'est-ce que l'enseignant projette sur ses élèves de secteur REP+ ? Qu'est-ce qu'on sous-entend lorsqu'on parle des "problématiques liées au quartier" ? Comment intégrer sa demande de travail autour de l'écriture ? Qu'est-ce qu'on peut négocier ou pas dans un rapport de travail avec un.e partenaire de l'Education Nationale ?

B) Établir les contenus des activités et la temporalité du projet

En tant que "bibliothécaires philosophes" nous avons à disposition deux grandes familles d'outils : la philosophie et les supports culturels (albums jeunesse, films, musiques, jeux-vidéos, etc.).

Ici notre enjeu sera de définir avec l'enseignant les contenus des ateliers. Je pose plusieurs questions aux participant.es : l'atelier s'adresse-t-il uniquement aux élèves ? Quelles thématiques aborder et pourquoi ? Décide-t-on de faire un lien direct avec le programme scolaire ? On veut-on produire un support et organiser une restitution à la fin du projet ? Voulons-nous que le temps de la pensée philosophique soit une compétence du.de la bibliothécaire animateur.trice, ou nous voulons disséminer ces compétences en formant les enseignant.es ? Ces questions sont importantes, car cette réflexion aura un impact sur notre proposition et notre vision du projet.

Sachant que les enfants, très probablement, discuteront avec le professeur de l'atelier, comment penser ces temps philosophiques informels qui seront inévitables au sein de la classe ?

C) Cartes mentales et constitution du groupe

Les deux cartes mentales en annexe, sont le résultat de ma prise de notes pendant l'atelier, il ne s'agit donc pas d'un compte-rendu rédigé.

L'atelier a eu lieu en visioconférence via la plateforme Zoom, j'ai pu partager mon écran avec la carte mentale en construction pendant l'atelier. Cela m'a permis de montrer aux participant.es un équivalent numérique de ma pratique de prise de notes visibles lors d'ateliers philo avec des enfants.

Ma posture était de facilitation vis-à-vis du groupe, mon rôle était également celui de gardien du temps, de distributeur de la parole et de scribe.

Dans la première carte (MindMap n°1) on peut trouver des propositions concernant la construction de l'atelier.

Document (format PDF) : MindMap n° 1

La deuxième (MindMap n°2) montre les échanges entre les participant.es autour de la mise en situation proposée.

Document (format PDF) : MindMap n° 2

Lors de mon atelier, soixante personnes étaient connectées. Pour faciliter le déroulement de l'atelier, j'ai demandé si des volontaires souhaitaient participer à l'atelier en tant que discutants. Onze personnes ont été volontaires. Au sein du groupe de discutants, les trois professions les plus représentées étaient : professeur des écoles, bibliothécaire, professeur documentaliste.

Diotime, n°88 (04/2021)

Diotime - Le temps de la pensée en médiathèque entre besoins et contraintes. Analyse de la construction d'un partenariat.