Réflexion

Vers une pédagogie de la question ?

Frédéric Faure, étudiant en master

Introduction

S'il est une compétence transversale qui relie pleinement les attendus des programmes scolaires les plus récents avec les fondements de la philosophie les plus anciens, c'est sans doute celle-ci : se poser des questions. Que les savoirs touchent aux choses de la vie, au langage, au savoir vivre avec les autres, aux arts ou aux matières plus techniques, les programmes contemporains reconnaissent pleinement que les pédagogies actives, celles dans lesquelles l'apprenant va par lui-même chercher ce qui l'intéresse, celles qui se veulent aussi vivantes et interactives que possible d'ailleurs, payent bien en termes d'apprentissage sur le court terme et le long terme... voire sur le très long terme à l'échelle sociétale. Ainsi des expressions comme "questionner le monde", "démarche d'investigation" ou encore "chercher et interroger" sont devenus communes dans les ressources institutionnelles et les programmes scolaires de notre pays. Plus simplement peut-être accordons-nous officiellement, enfin, une place centrale au désir, à l'envie de savoir, au plaisir d'apprendre et de se sentir apprendre. Une vertu en un mot : la curiosité.

Facile à dire cependant. Si j'ai une classe en face de moi, je découvre chaque année une certaine portion d'élèves curieux, et puis une autre qui se montre nettement moins curieuse. Je distinguerais dans cette dernière trois sous-catégories d'élèves : les endormis, les complexés, et bien sûr ceux qui tout simplement ne trouvent pas d'intérêt à telle ou telle matière, à tel ou tel sujet. Voilà donc le véritable défi éducatif à mon sens, qui par chance est aussi un défi majeur de l'Éducation Nationale : éduquer pour tous. Et une question qui en découle : comment fais-je pour insuffler une belle envie d'apprendre à ceux qui ne l'ont pas ? La question est d'autant plus cruciale que la plupart d'entre nous postulons qu'une fois cette envie acquise et solide, le plus difficile est peut-être déjà passé, tout va pouvoir se construire autour d'une certaine appétence qui ne demandera qu'à être nourrie et peu à peu élargie à une diversification des domaines, et au-delà même du champ scolaire. Mais un intérêt large pour le monde, n'est-ce pas cela, au fond, l'esprit du philosophe ?

I) Une pédagogie de la question

Voilà pour l'introduction, le décor réflexif est planté. Maintenant j'aimerais entrer dans du concret, avec la présentation de l'idée suivante : si la curiosité est si importante et fondamentale que cela dans la réussite des apprentissages, pourquoi n'essayerions-nous pas très concrètement de donner des cours de curiosité ? Une idée un peu folle peut-être ; mais voyons Monsieur, la curiosité, ce n'est pas une discipline ! - Je vous réponds Monsieur : ce n'est pas une discipline, d'accord, mais pensez-vous que la curiosité ne s'apprend pas ? Voire même, allez, que ce serait un vilain défaut ?

Des cours de curiosité comme projet, eh bien oui, enfin en quelque sorte. Énoncé de manière plus structurée, cela peut donner ceci : un projet didactique de séances dédiées à l'examen d'idées, sous forme semi-directive ou de discussion, dans laquelle les élèves - tous les élèves - apprennent non pas à répondre à des questions qu'on leur pose, mais à dégager eux-mêmes des observations et des questions. Cela en conscience, de manière catégorielle et formant un système (grâce aux étayages de l'enseignant), un système de développement d'idées autour d'une idée de départ. Apprendre à se faire une idée de quelque chose en général, autrement dit découvrir l'art de se faire par soi-même une idée plus large, plus claire ou plus détaillée à partir d'une idée initiale. J'aime dire aux élèves que l'activité consiste, à partir d'une petite ampoule, à construire tout un arbre lumineux.

Considérons une chose, qui sera peut-être un support pour penser l'apprentissage des cheminements d'idées de manière didactisée et didactisable par un système de questionnement. Voici comment il est possible de définir une question : lorsqu'on est curieux de quelque chose, c'est que l'esprit souhaite mieux voir cette chose. Si cette chose est invisible ou abstraite, le processus est similaire : l'esprit souhaite se faire une meilleure image mentale de la chose. Et parfois lorsqu'on veut que l'image soit bonne, on s'aperçoit qu'elle comporte un manque. Voici qui est crucial. Détecter un manque. Si je me rends compte que quelque chose me manque pour pouvoir me faire une idée d'une chose, alors se crée un suspens : l'esprit se met en attente de cette chose qui manque. Ainsi observé, une question se définit alors comme la formalisation verbale d'une chose qui nous manque pour pouvoir nous faire une meilleure idée de quelque chose. Ainsi dans cette activité, les élèves peuvent être orientés sur le principe qu'il s'agit de détecter les divers manques, ou obstacles à la compréhension qui peuvent apparaitre à l'examen d'un énoncé. Et ce qui est assez formidable est qu'à partir d'une seule idée formulée en une phrase, des élèves peuvent collectivement et assez rapidement construire un système de plus de trente questions. Les questions ça sert à comprendre, à mieux comprendre ou à en savoir plus : voici un point de départ possible et simple pour une véritable pédagogie de la question, voire pour construire une véritable culture du questionnement. Il y a une image que j'aime bien. Prenez une idée, et symbolisez-la par une ampoule électrique. Une silhouette standard et épurée. Décelez un manque dans cette idée, et effacez une partie de cette ampoule, disons, le quart bas gauche de la courbure. La silhouette d'un nouveau symbole apparait alors... (un indice : c'est une question)

Ce type d'activité de classe dédiée au questionnement comporte deux avantages majeurs : il touche à la fois à une compétence spécifique en EMC : "développer les aptitudes au discernement et à la réflexion critique" et à une compétence spécifique dans le domaine du français : "contrôler sa compréhension" (expression présente dans les programmes des cycles 2, 3 et 4). Ainsi ces temps d'apprentissages peuvent recouvrir à la fois du temps de travail en français et du temps en EMC (et le choix des idées de départ peuvent facilement toucher des thèmes à visée citoyenne ou philosophique). Le second avantage qui me semble majeur est l'extrême transversalité de l'aptitude qu'on souhaite voir développer chez les élèves. En théorie, l'acquisition d'un véritable système de questionnement devrait pouvoir les amener à progresser dans toutes les matières à la fois, et sur du long terme.

II) Une didactique centrée sur l'apprentissage du questionnement

Je viens d'utiliser un conditionnel, car nous voilà rendus à l'objet de ma publication : je ne prétends ni être un véritable philosophe, ni être un véritable enseignant. Je ne suis actuellement qu'un étudiant en Master avec pour ambition d'exercer au titre de professeur des écoles. Je ne dispose donc pas d'une classe à moi dans laquelle je pourrais mener ce projet pédagogique de façon poussée. Mais quand bien même serait-ce le cas, serais-je en mesure de mettre en place les modalités pratiques qui conviendraient le mieux à cette nouvelle approche pédagogique ? Peut-être aussi que certains enseignants pratiquent déjà ce type d'approche de façon plus ou moins dédiée ? En tout cas voici la raison de cet appel à projets : le champ d'une didactique centrée sur l'apprentissage formel du questionnement parait ouvert et vierge. Je n'ai pas pu, ou su, trouver une bibliographie significative et dédiée à ce sujet précis. Le travail semble colossal pour savoir si une telle approche serait réellement productive à court terme et à long terme. Je propose donc l'ouverture d'un partage d'expériences pédagogiques sur ce thème précis : comment faites-vous, enseignant, animateur, philosophe, très concrètement pour que les élèves apprennent à se poser par eux-mêmes des questions dans tous les thèmes qui s'offrent à eux pendant leur scolarité ? Sans oublier : sauriez-vous mesurer la qualité de l'impact bénéfique d'un travail sur cette aptitude, celle de savoir se poser des questions, autrement dit de savoir investiguer en général et en autonomie, pour mieux comprendre une chose ?

Enfin, tout projet autour d'activités dédiées à l'apprentissage spécifique et méthodique du "posage de question" serait peut-être intéressant ; et le champ est, à ma connaissance, à peu près entièrement ouvert...

Diotime, n°88 (04/2021)

Diotime - Vers une pédagogie de la question ?