Colloque - 19es Rencontres Internationales sur les nouvelles pratiques philosophiques(NPP) - Le temps de la pensée, le temps de penser (19 et 20 novembre 2020)

Pour une méthode holistique. Exemple : le temps, entre pensée et création

Chiara Pastorini, est fondatrice du projet Les petites Lumières ( www.ateliersdephilosophiepourenfants.com) et chargée de cours de philosophie consacrés aux "grands enjeux contemporains" à l'université Paris 9-Dauphine. Elle est également praticienne, animatrice et formatrice en philosophie avec les enfants et a notamment publié Une année d'ateliers philo-art (Préface de Michel Tozzi, Nathan, 2019)..

Remerciements : un grand merci à tous les participants pour leur enthousiasme, à Mélanie Olivier et à Olivier Sartenaer pour l'invitation, et à tous les organisateurs qui ont su rendre ces deux journées extrêmement riches et intéressantes.

I) La méthode holistique

L'atelier-démonstration que j'ai animé le vendredi 20 novembre 2020 en ligne dans le cadre des Nouvelles Pratiques Philosophiques (NPP), avec une vingtaine de participants, avait comme thème : Le temps, entre pensée et création. Pour une méthode holistique.

Pendant l'atelier, j'ai suivi donc l'approche holistique1, qui combine la pratique artistique avec la pratique philosophique. En réalité la pratique artistique se révèle ici philosophique au même titre que la discussion, parce que l'art est utilisé comme moyen d'exploration conceptuelle qui permet de travailler différentes habilités de pensée : définition d'une notion, faire des distinctions conceptuelles, dégager une problématique, donner un argument...2.

La méthode holistique a permis de faire émerger, à partir d'une pratique d'arts plastiques avec du papier journal, un questionnement autour de la notion de "temps".

Les questions posées par les participants ont donc été utilisées non pas pour choisir le thème, comme le recommande par exemple la méthode Lipman, mais pour conceptualiser ou problématiser le thème proposé, le temps. De même, contrairement à ce qui préconise la méthode Lipman, la pratique artistique a remplacé la lecture partagée dans le déroulement de l'atelier, même si notre démarche demeure fortement inspirée par le père fondateur de la Philosophy for Children.

En général, les différentes étapes d'un atelier complet selon la méthode holistique sont les suivantes :

  1. Pratique artistique.
  2. Cueillette de questions et analyse de ces dernières afin de s'assurer qu'il s'agit bien de questions philosophiques.
  3. Reformulation des questions non-philosophiques.
  4. Discussion pour le choix de la question ou bien...
  5. Vote ou tirage au sort de la question (s'il n'y a pas accord entre les participants sur une même question).
  6. Discussion de la question choisie.

Evidemment, les questions qui n'ont pas été choisies peuvent être gardées et abordées lors de séances ultérieures.

Selon les consignes de l'animateur, le thème peut donc soit émerger de la cueillette de questions, soit être donné à l'avance comme c'était le cas dans l'exercice ici décrit.

II) L'exercice proposé

Dans le cadre de l'atelier mené pour les NPP de cette année, nous avons réalisé les trois premières étapes.

En voici le déroulement plus en détail :

1) Pratique artistique : travail d'arts plastiques avec du papier journal

La question du "temps" a été conceptualisée et problématisée à partir d'une pratique d'arts plastiques avec du papier journal (2 temps) :

Temps 1. Travail de conceptualisation et argumentation (10 minutes)

Les participants, qui avaient à disposition du papier journal, du scotch et des ciseaux, ont été invités à réaliser quelque chose (un animal, un objet, une plante, une figure abstraite...) qui pour eux représentait le "temps", et à penser à un argument pour justifier leur choix.

Nous avons donc travaillé ici sur la compétence de conceptualisation (les participants ont représenté le concept de "temps", ils ont essayé de le cerner par la réalisation en papier journal) et d'argumentation (ils ont dû trouver un argument qui liait le concept à la réalisation).

Les participants pouvaient déchirer, assembler, mettre en bulle ou froisser le papier journal.

Temps 2. Travail de problématisation, conceptualisation et formulation de questions philosophiques (10 minutes)

Ensuite, les participants ont été invités à formuler une question philosophique à partir de l'expérience artistique (en prenant en compte leurs émotions, leurs ressentis, leurs sensations, leurs perceptions, leurs attentes, les résultats etc.). La question pouvait problématiser ou conceptualiser le thème du temps.

2) Cueillette de questions et analyse de ces dernières

Une fois la pratique artistique terminée et après avoir encouragé les participants à partager leurs ressentis sur l'expérience, ces derniers ont été amenés à tour de rôle à décrire leurs productions, à justifier leur démarche et, accompagnés par l'intervenante, à trouver la question philosophique (problématisante ou conceptualisante) qui a émergé par l'expérience artistique.

Au début, quand les participants n'ont pas l'habitude de pratiquer la philosophie, le rôle de l'intervenant est fondamental pour les accompagner, les aider à formuler une question philosophique, le défi étant double : il s'agit d'identifier une bonne problématique et de le faire en termes philosophiques.

Une fois la cueillette de questions réalisée, nous avons analysé chaque question pour bien vérifier ensemble que toutes les questions étaient philosophiques. Nous avons rappelé les critères d'une question philosophique selon la règle des trois "C" (cf. M. Lipman, M. Sasseville). Si elle répond à ces trois critères, alors la question posée est d'ordre philosophique :

  • Question CENTRALE: question fondamentale, qui concerne notre existence.
  • Question COMMUNE: question universelle ; tout le monde, dans le temps et dans l'espace, indépendamment donc du contexte et de l'époque, se pose, s'est posé et très probablement se posera cette question.
  • Question dont la réponse est CONTESTABLE: question ouverte, il n'y a pas une seule réponse, il n'y a pas de réponse définitive et les réponses se prêtent à être réinterrogées et remises en question.

Nous avons ajouté un quatrième critère : une question philosophique doit aussi être CLAIRE (règle du quatrième C).

Si un ou plusieurs concepts, ou le sens d'une question ne sont pas clairs, cela signifie que la question n'est pas compréhensible. Avant de l'aborder et d'y répondre, il faudra donc en préciser le sens en la reformulant.

Voici quelques exemples concrets de réalisations et de questions philosophiques :

Performance avec des bouts de papier qui tombent dans le vide. Question philosophique : Pourquoi vouloir arrêter le temps ?"

Flèche. Question philosophique : Le temps a-t-il un sens ?

Oiseau qui s'envole. Question philosophique : Y a-t-il des limites au temps ?

Livre avec des pages d'expérience. Question philosophique : Est-ce que la succession d'expériences au fil du temps nous enrichit ou nous vide?

Tortue. Question philosophique : Peut-on vivre lentement dans un monde qui va vite ?

Sceptre. Question philosophique : Peut-on maîtriser le temps ?"


(1) Pour une définition plus détaillée de la méthode holistique cf. C. Pastorini, "L'expression corporelle : une expression philosophique ?" Diotime (educ-revues.fr) n° 82, octobre 2019.

(2) Deux autres rôles possibles que l'art peut incarner dans l'articulation philo-art : 1) l'art comme illustration de la pensée (la réflexion nourrit la réalisation créative) ; 2) l'art comme support inducteur : les participants sont spectateurs d'un support artistique (tableaux, films, sculptures, photographies, pièces de théâtre...), qui est analysé pour déclencher et nourrir la réflexion.

Diotime, n°88 (04/2021)

Diotime - Pour une méthode holistique. Exemple : le temps, entre pensée et création