Dossier : Témoignages d'étudiants sur leurs premières DVDP

Deux DVDP dans un Ehpad

Audrey Ponzo, étudiante en sciences de l'éducation

Je m'appelle Audrey et suis actuellement en deuxième année de licence de sciences de l'éducation à l'université-Paul-Valéry de Montpellier. Je me dirige actuellement vers le métier de professeur des écoles qui correspond parfaitement avec mon envie de partager et de transmettre. J'ai la volonté et l'ambition d'enseigner en dynamisant l'espace de partage par la mise en place d'activités découvertes pendant mes années d'études, comme par exemple la discussion à visées démocratique et philosophique (DVDP).

Dans le cadre de ces études, j'ai eu la possibilité de mettre en place une DVDP. Ce dispositif permet de créer un espace d'échanges, construit autour d'une thématique ou d'un sujet précis. La discussion est démocratique par sa mise en place, notamment avec la distribution de rôles et de règles à respecter mais l'enjeu philosophique reste important. Effectivement, les participants sont amenés à questionner leurs représentations ainsi que celles des autres.

J'ai décidé de mettre en place ce projet dans un établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad). J'ai trouvé cela intéressant de mettre en action un public différent de celui discuté pendant les cours. Pour me permettre de réaliser le projet, le psychologue de l'établissement m'a proposé de participer à une de ses séances de discussion. J'ai donc intégré un dispositif déjà mis en place tous les vendredis avec des personnes qui sont là de leur propre volonté. Les participants connaissaient déjà le but de l'activité mais je me suis permise, avec l'accord du professionnel, de modeler l'exercice pour le faire correspondre à une DVDP. Les participants ont été très ouverts et à l'écoute, ce qui m'a permis de distribuer les rôles et d'expliquer les règles de bienveillance.

Mon projet s'inscrit sur deux séances avec des sujets de réflexion corrélés. La première discussion traite de l'art avec la question suivante : Dans quelle mesure un objet du quotidien devient-il un objet d'Art ? Ainsi, j'ai pu lier mon deuxième sujet au premier avec la question du beau : La notion du beau est-elle universelle ? Ces deux thèmes sont communs et permettent une approche progressive et graduelle. De plus, ce sont des sujets qui m'ont paru accessibles à tous et qui n'amèneraient pas de conflits idéologiques (politique, religieux...).

Pour introduire ces sujets de réflexion, j'ai choisi deux supports : un tableau (un objet d'Art) et une fourchette (objet de la vie quotidienne). La discussion a pris place dans la salle d'animation de l'établissement. Cet espace nous a permis de créer un cercle dans lequel chaque participant à une vue globale sur les autres et où personne n'est laissé à part. Ainsi, la discussion est organisée et chacun peut jouer son rôle pendant la discussion : le synthétiseur (Monsieur X qui, à la moitié et à la fin de la discussion fera un court résumé de ce qui a été dit), deux reformulateurs (Monsieur A et Monsieur B, qui reformuleront ce qui n'a pas été compris par certains ou quand ils le souhaitent), l'animatrice (dont j'ai pris la responsabilité en relançant la discussion, en les aidant à utiliser le processus de réflexivité de Michel Tozzi) et le président (le psychologue de l'établissement qui distribuera la parole, regardera le temps...).

Une fois les rôles distribués, la discussion peut commencer. Un premier tour de parole introduit les premières notions que chacun développera dans la suite de l'exercice. Les avis s'enchaînent et j'interviens quelque fois pour réorienter la discussion. Les rôles sont pris à coeur, ainsi le synthétiseur nous fait un résumé de la première période de la discussion et les reformulateurs mettent en lumière les idées, quelquefois confuses, des participants. Pendant l'échange, le président donne la parole à certains résidents qui ne parlent pas beaucoup ainsi chacun participe et donne son opinion. Les participants se rapprochent de notions philosophiques dont ils ne connaissent pas les sources, je profite donc de ces instants pour raccrocher ces informations à des contextes que j'ai, en amont, relevé sur une fiche de préparation à la discussion. Les participants sont plus ouverts et des liens plus structurés se font avec le sujet initial, ce qui permet d'aboutir à des idées de réponses à la problématique de base.

Michel Tozzi, didacticien de la philosophie, met en avant la pensée réflexive. Ainsi, trois types de conceptions intellectuelles sont à mettre en pratique dans une discussion philosophique et didactique : la problématisation, la conceptualisation et l'argumentation. En respectant ces facteurs, l'échange s'inscrit dans une discussion et non dans un débat. J'ai pu remarquer que ces étapes ne sont pas quelque chose de naturel chez certains. Ces personnes sont plus dans l'écoute et non dans la participation. Quand elles prennent la parole, on remarque que ce n'est pas une réflexion sur la question mais un récit d'anecdotes personnelles. Ce travail en trois étapes demande donc chez certains un accompagnement précis dans la réflexion et dans la construction de la pensée. Pour respecter l'enjeu philosophique, je me suis permise d'intervenir pour recentrer le sujet de réflexion, ainsi que reformuler les idées lorsque les chargés de rôles ont des difficultés. Ces moments de reformulations ne sont pas faits pour porter un jugement du propos du participant, il est juste question d'expliciter le propos et de le rendre plus abstrait pour mener les participants à une réflexion plus ouverte et poussée.

Une des principales difficultés que j'ai rencontrée a été celle de m'imposer dans un groupe de personnes plus âgées. En effet, l'écart d'âge était plutôt important, il a donc fallu que je trouve une place modérée dans l'échange entre respect de mes aînés et animatrice de la séance. De plus, la prise de parole est compliquée quand on fait face à un groupe, ma timidité et mon côté réservé ont été des obstacles à ma participation à l'échange. Malgré tout, les participants ont su me mettre à l'aise, ce qui m'a permis de prendre totalement part à l'échange lors de la deuxième séance. J'ai également remarqué qu'une DVDP doit être préparée à l'avance. En effet, il faut pouvoir approfondir les sujets évoqués et pourquoi pas explorer des sujets de réflexion annexes à celui de base.

La DVDP est un exercice enrichissant tant sur le plan intellectuel que sur le plan émotionnel. C'est tout d'abord un exercice nouveau, qui permet une approche inédite de sujets philosophiques. En effet, ce n'est pas un débat philosophique mais un échange d'avis et de critiques constructives ayant comme fin la formulation d'hypothèses. Il me paraît plus fonctionnel d'introduire l'exercice comme discussion et non comme débat pour faciliter la prise de parole. En mon sens, la DVDP est enrichissante par la découverte de notions, d'une part quand nous préparons la discussion et d'autre part grâce aux réponses des participants. D'abord, j'ai pu effectuer des recherches avant de mettre en place le projet, ce qui m'a permis de découvrir des aspects de la discussion auxquels je n'avais pas pensé. De plus, pendant la discussion, les participants partagent leurs avis et permettent de mettre en lumière des éléments nouveaux de la discussion.

J'ai donc beaucoup apprécié de mettre en place ces discussions, et non pas juste de participer à un projet, car il m'a fait découvrir un nouvel exercice de réflexion qui aujourd'hui m'intéresse fortement. Je souhaite donc utiliser les savoir-faire acquis pendant ces cours pour un jour pouvoir organiser plus régulièrement des DVDP.

Diotime, n°86 (10/2020)

Diotime - Deux DVDP dans un Ehpad