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Le pluralisme scolaire et la pratique de la philosophie avec les enfants au Liban - Enjeux politique, éducatif et socio-culturel

Thèse à l'Université libanaise

Sandra Saccal, doctorante

I) Cadre contextuel

Les dernières élections au Liban en mai 2018, après 9 ans d'attente, ont prouvé à nouveau que ses citoyens ont voté par appartenance confessionnelle, "solidarité mécanique" (Durkheim, 1656a), pour ramener un pouvoir héréditaire défendant un intérêt individuel, et non pour bâtir une Nation qui favorise une "solidarité organique" (Durkeim, 1656, b). Certains remettent ainsi en question le système éducatif au Liban, qui "reproduit la division sociale et communautaire" (Nimer, 2016).

Un système communautaire séparant l'éducation au Liban, qui s'est adossé depuis un siècle sur la liberté de l'enseignement, consentie par la Constitution officielle, par les communautés religieuses, en vertu de l'article 10 votée le 23 mai 1926 : "L'enseignement est libre tant qu'il n'est pas contraire à l'ordre public et aux bonnes moeurs et qu'il ne touche pas à la dignité des confessions...". Le tracé historique de la division des établissements scolaires au Liban dépend de la communauté religieuse et régional. Ainsi, les jeunes apprenants, ces futurs citoyens, sont déjà formés pour défendre leur appartenance religieuse, bien incarnée par l'éducation parentale et scolaire. Le choix de l'éducation ne nous semble pas un problème, mais l'ignorance du confrère vivant dans le même pays nous semble bizarre.

Par ailleurs, la pratique de la philosophie avec les enfants, fondée depuis 1960 par Matthew Lipman (1926-2010), philosophe américain influencé par John Dewey, prétend que par la conceptualisation, l'argumentation et la problématisation, les compétences de base de cette pratique permettront aux enfants d'apprendre à penser par eux-mêmes et à délibérer dans le cadre d'un débat démocratique respectueux. Matthew Lipman ajoute que ceci améliore également la capacité de comprendre la façon de penser des autres et pousse à la construction d'une société meilleure et au travail pour le bien commun.

Depuis, plusieurs philosophes, pédagogues, sociologues, psychologues et professeurs d'université redoublent d'efforts pour intégrer la pratique de la philosophie avec les enfants dès l'école maternelle partout dans le monde de façon officielle, croyant au pouvoir de cette pensée critique de changer les sociétés, de développer l'empathie, le vivre ensemble, la fraternité, l'interculturalité, et de former des citoyens éclairés plus mûrs et plus réflexifs (Ex. : PhiloJeunes, Savoir Être et Vivre Ensemble (SEVE), Philosophes Sans Frontière, Philosophie Pour Enfants...). Par exemple l'Université de Laval au Québec propose un certificat universitaire depuis 1996 et l'Université de Nantes en France organise depuis 2016 un Diplôme Universitaire (D.U.) pour former de futurs animateurs de la pratique philosophique avec les enfants.

II) Objet de l'étude

"L'histoire humaine a toujours été conflictuelle... mais l'autodestruction créé par l'humanité s'accentue" mentionne O. Jacob (1996, p.99), dans son troisième pilier du trésor de l'éducation "Apprendre à Vivre Ensemble"

C'est dans cet esprit que nous accordons de l'importance à l'étude de l'impact des Discussions à Visées Démocratique et Philosophique (DVDP), méthode spécifiquement élaborée par Michel Tozzi (2005), comme un dispositif d'apprentissage capable de développer des compétences réflexives et des compétences humaines d'empathie et d'altruisme pour favoriser le Vivre en faveur du dialogue interculturel. Nous pensons que ce voyage vers la découverte de l'autre, chez nos jeunes apprenants au Liban, serait l'élément déclencheur d'une citoyenneté plus mûre, plus réflexive et plus collective dans l'intérêt commun de la Nation.

Énoncé du problème

Fabiola Azar (1999), dans son étude des "constructions identitaires et appartenances confessionnelles au Liban", explique que les Libanais ne se voient pas en tant que frères et citoyens du même pays, ils se nomment soit "EUX" soit "NOUS" selon leur appartenance confessionnelle. Michel Serres (1992) fait au contraire l'éloge du métissage : "tout apprentissage exige ce voyage avec l'autre, vers l'altérité" (p.85). Si nous ajoutons le pluralisme scolaire au Liban, nous comprenons que les DVDP méritent d'être étudiées pour découvrir si elles sont vraiment capables, par leur dispositif d'apprentissage positif, de former un apprenant apte à connaitre autrui, l'accepter, le respecter, l'écouter, dialoguer et vivre avec lui.

L'objectif de notre étude serait de montrer comment la pratique de la philosophie avec les enfants à l'école est capable de former cette compétence d'ouverture à l'autre dans un système scolaire pluraliste au Liban.

Questions intrigantes

Nous nous poserons donc une série de questions :

  1. Qu'est-ce que la pratique de la philosophie avec les enfants ?
  2. Comment la philosophie pourrait-elle unifier les sous-cultures et en faire une culture universelle ?
  3. Quel(s) aspect(s) d'interculturalité pourrait-on rencontrer ?
  4. Quel rôle la philosophie joue-t-elle dans les préjugés et les stéréotypes ?
  5. Qu'est-ce qui diffère, dans les DVDP, des nouvelles techniques pédagogiques ?
  6. En quoi la pratique de la philosophie avec les enfants pourrait-elle transmettre une éducation empathique et positive ?
  7. Comment étudier l'interculturalité et l'altérité dans un groupe ?
  8. La pratique de la philosophie mérite-elle d'être intégrée dans nos établissements scolaires ?
  9. La Discussion à Visées Démocratique et Philosophique, pratiquée dès l'école élémentaire, peut-elle aider l'Éducation Interculturelle à promouvoir une éthique de la diversité ?

Ce sont donc les interrogations principales qui constituent la trame de notre réflexion. Nous rassemblons tous nos questionnements dans la formulation de la problématique qui introduira notre thèse de doctorat : "Dans quelle mesure la pratique de la philosophie à partir du cycle 1 (Grande Section), peut-elle contribuer à une éducation altruiste favorisant l'interculturalité et le vivre ensemble dans un système scolaire pluraliste au Liban ?"

Nous examinerons ce qui rend ce pluralisme scolaire propice à l'intégration de la pratique de la philosophie avec les enfants en établissant les hypothèses suivantes :

Hypothèses

Des recherches antérieures, qui ont abordé ce sujet, ont évoqué la complexité du contexte socioculturel et de la mise en oeuvre de la pratique de la philosophie avec les enfants dans les établissements scolaires :

  1. Nous supposons que la pratique de la philosophie avec les enfants, dès l'âge de la socialisation et de la transmission de la culture (5 ans), propose une connaissance et développe des compétences psychosociales, notamment les normes d'un débat démocratique et des valeurs humaines telles que l'empathie, la solidarité et le Vivre-Ensemble, qui constituent les éléments déterminants de cette culture humanitaire.
  2. Il faut compléter cet apprentissage par une éducation plus approfondie sur la démocratie et la Nation, pour conduire les élèves à développer un esprit critique qui puisse interroger, en théorie comme en pratique, la dimension collective de leurs différentes appartenances : la classe, l'établissement, la famille, la religion, la démocratie au Liban, l'humanité ; autant d'appartenances que la notion d'Homme dans ces différents sens, intègre et questionne.
  3. La pratique de la philosophie est incapable de transmettre une culture de paix et d'interculturalité, au niveau national, mais elle le peut dans l'ensemble d'un sous-groupe parmi d'autres. Et si cette pratique n'est pas démocratisée au niveau de la Nation, elle ne pourra pas assurer un équilibre d'éducation citoyenne égale aux différents sous-groupes du pays.

Ces hypothèses constituent les éléments fondamentaux de notre étude et devront être confirmées ou infirmées au fur et à mesure de notre recherche.

III) Cadre théorique

Depuis 1890, John Dewey essaie de rendre l'éducation plus pragmatique, réclamant la participation des élèves à leur propre formation, soulignant la réalisation de soi à travers un dispositif démocratique. Et le dispositif des DVDP, réalisé par Michel Tozzi (2005) met clairement l'intérêt de l'élève en rapport avec les problèmes de son vécu au sein d'une technique philo-démocratique.

Emile Durkheim (1966, p.55) mentionne "la socialisation méthodique de la jeune génération" où "l'être individuel et le système d'idées, de sentiments, d'habitudes expriment en nous... le groupe ou les différents groupes dont nous faisons partie". Dans cette perspective fonctionnaliste du système scolaire essayant d'assurer une stabilité sociale, nous arrivons à associer le dispositif des DVDP à la théorie de Durkheim et au choix d'une solidarité "mécanique" ou "organique", dans le cas de notre étude confessionnelle. La socialisation est bien un processus de transmission des normes et des valeurs communes. Il serait possible d'inculquer, à la suite des ateliers de philosophie, chez les enfants en âge de socialisation et de normalisation (à partir de 5 ans), une culture de paix et d'altérité.

Bourdieu et Passeron (1972), explicitent "la reproduction des inégalités sociales" dans le système scolaire. Suivant leur théorie, nous étudierons la reproduction de la division sociale et communautaire au Liban.

Mais si l'école donnait plus d'ampleur à cette pratique philosophique, est-ce que la "subjectivation" et la "socialisation" de F. Dubet (1996), s'associeront pour la construction culturelle spécifique d'un nouveau socle commun de valeur altruiste transmis par les DVDP ? Yvette Pilon (2005) répond dans sa thèse en sciences de l'éducation qu' :

"il est difficile, voire impossible d'affirmer à ce stade de la pratique de la discussion philosophique à l'école élémentaire, si oui ou non, celle-ci a influé sur la pensée et les comportements des enfants, tant à l'école qu'en dehors de ses murs, si elle a instauré cette éthique de la diversité que nous avons voulu relier à une éducation interculturelle".

Après quinze ans, nous proposons d'étudier les faits de cette transmission éducative. Nous remettrons en question l'individualisme de Boudon et le collectivisme de Marx, associés à la mixité sociale de Van Zanten. Le dispositif éducatif des DVDP a évolué, les données humaines sont différentes et l'approche est sociologique.

IV) Cadre méthodologique

Pour vérifier ces hypothèses, nous nous référerons à trois techniques expérimentales. Tout d'abord l'observation participante, puis l'entretien et enfin la sociométrie de Moreno.

Il s'agit d'une démarche inductive tenant compte d'une méthodologie analytique et comparative qui vise à découvrir par l'observation ce qui organise les rapports sociaux, les pratiques et les représentations des acteurs du terrain étudié. Nous interviewerons des acteurs du pluralisme scolaire au Liban et des spécialistes du domaine de la philosophie pour enfants en France et au Canada, puisque la pratique de la philosophie s'annonce timide au Liban :

  • Le représentant du Ministère de l'Éducation Nationale au Liban.
  • L'attaché culturel à la délégation du Liban auprès de l'UNESCO, qui a publié plusieurs travaux sur le pluralisme culturel, dont "Les paramètres d'Hérodote".
  • Le Père Recteur de l'USJ, qui a rédigé une thèse de doctorat sur le Pluralisme scolaire au Liban et le Vivre ensemble.
  • Michel Tozzi, fondateur du dispositif DVDP, professeur émérite à l'université Paul-Valéry de Montpellier. Ses travaux portent notamment sur la didactique de l'apprentissage du philosopher (DAP), et en particulier sur l'apprentissage de la philosophie avec les enfants....

Les méthodes qualitatives ne permettent pas une quantification pour notre approche. Aussi nous élaborerons une mesure sociométrique des configurations sociales, telles que la préconisait Moreno (1953).

En nous basant sur un échantillon aléatoire, nous choisirons un établissement scolaire Chiite et un autre Catholique à Beyrouth, qui seront considérés comme groupes témoins. Ces deux derniers seront comparés avec deux autres établissements (Chiite et Catholique) qui intègrent les DVDP. Nous finaliserons ce travail par une rencontre islamo-chrétienne de nos deux groupes témoins. Par suite, nous analyserons les relations au sein du cercle de la parole durant les ateliers philo, selon le test sociométrique de Moreno :

"Les unités sociales sont avant tout des systèmes de préférences, d'attractions et de répulsions mutuelles."

(Moreno, 1954, p.54).

Pour finaliser notre étude, nous interpréterons le dialogue interculturel selon les critères de la grille de Bales, afin d'évaluer le degré socio-affectif au sein du sous-groupe.

Nous espérons pouvoir démontrer suivant une épistémologie scientifique que cette pratique éducative non-officialisée, que veulent promouvoir un grand nombre de spécialistes, prétendant avoir trouver un nouveau dispositif pour une humanité universelle, plus empathique, plus réflexive, plus altruiste, ouverte à l'autre... serait le remède du "Vivre Ensemble", troisième pilier de l'éducation, transmettant des valeurs que toute société aimerait retrouver chez ces individus. Une analyse critique des résultats devrait confirmer (ou pas) nos hypothèses.

Conclusion

Ce travail aura donc pour objectif d'interroger le lien "interculturel" entre le dispositif des DVDP avec les élèves et l'éducation au Vivre Ensemble dans un contexte scolaire pluraliste.

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Diotime, n°86 (10/2020)

Diotime - Le pluralisme scolaire et la pratique de la philosophie avec les enfants au Liban - Enjeux politique, éducatif et socio-culturel