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Colombie - Didactiques inversées et heuristique : le vrai sens de l'enseignement

Aurélien Vetu, professeur de philosophie antique et d'existentialisme, consultant en philosophie avec l'IPP et formateur, animateur des cafés-philo de Cali. titidechalon@hotmail.com

Cet article est une réflexion sur l'éducation qui, pour ce faire, présentera la didactique inversée employée dans l'Antiquité gréco-latine et certains courants pédagogiques actuels. Contrairement à la méthode classique, il s'agit d'amener l'apprenant à rencontrer par lui-même les vérités. Les conséquences épistémologiques d'un tel accès au savoir ouvrent sur une critique de la transmission de connaissances positives, et sur des finalités infra-politiques que nous exposerons.

Il y a quatre siècles, Montaigne critiquait le paradigme éducatif classique, affirmant qu'il valait mieux "une tête bien faite qu'une tête bien pleine" et posait, par ces mots, la prévalence du fond sur la forme. Pourtant, malgré les injonctions des Essais, les conclusions de l'Émile de Rousseau, et les débats du siècle dernier (notamment avec Ferrière ou Montessori), force est de constater que le modèle n'a pas changé. L'enseignant fait toujours front à sa classe, et le premier mot qu'il y prononce est souvent "silence !" Suivant la vieille recette, l'instructeur entame alors son cours magistral, suivi d'exercices et de leçons. Dans le meilleur des cas, l'élève ouvre son cervelet, son striatum et son hippocampe. Mais bien souvent il n'ouvre rien, pas même son cahier, plonge dans un état hypnotique et regarde par la fenêtre les oiseaux, les nuages : la vie qui suit son cours pendant que les forces mortifères de l'éducation nationale lui volent sa jeunesse.

Pourtant, quel pédagogue ne conviendrait pas qu'une bonne éducation devrait conduire les élèves à faire de l'histoire?; à jouer aux mathématiques, à écrire des textes?; qu'une bonne formation devrait produire des citoyens capables d'éthique ; enfin et surtout, qu'un enseignement adéquat devrait permettre aux sujets de penser par eux-mêmes, et non-uniquement de connaitre les idées des autres. Autrement dit l'école devrait nous apprendre à philosopher.

Si dans les faits, l'acquisition de connaissances est plutôt de nos jours passive, une route plus montaignienne pourrait être envisagée. Ce choix pédagogique présupposerait non plus de déverser dans la mémoire des individus, mais bien de guider vers une connaissance active.

Un concept doit dès lors être convoqué : Il s'agit de l'heuristique.

Loin d'être une nouveauté, ce mode d'enseignement s'applique dans la méthode Lipman (instigateur de la philosophie avec les enfants, où les élèves débattent pour parvenir à un accord sur une question posée), les écoles issues de l'éducation nouvelle (Montessori, Steiner), les consultations philosophiques pratiquées par Gerd Achenbach en Allemagne et Oscar Brenifier en France, la dialectique stoïcienne, la pédagogie cynique, et plonge ses racines jusque dans la maïeutique socratique. Bien qu'éternellement marginale, l'heuristique traverse donc, en filigrane, toute l'histoire de l'enseignement.

La relation de maîtrise particulière imprégnant l'époque hellénistique nous renseigne sur la nature de l'heuristique qui s'y joue. Socrate concède ainsi, parlant des jeunes gens qu'il a interrogés, que ceux-ci "n'ont jamais rien appris de moi", avant d'ajouter qu'ils "ont eux-mêmes trouvé en eux et enfanté beaucoup de belles choses". Le père de la maïeutique récuse donc la position hiérarchique concédée à l'enseignant : "je n'ai jamais, moi, été le maître de personne". Le seul guide est en effet ici le logos, que chacun possède.

Nous devons ajouter à cela que l'apprentissage est alors bi-latéral. "Le disciple est l'occasion pour le maître de se comprendre lui-même, le maître est l'occasion pour le disciple de se comprendre lui-même". Le but n'est donc pas seulement de découvrir ensemble une vérité, mais aussi d'améliorer les capacités d'investigation du maître et de l'élève. N'est-ce pas en effet "ensemble que nous devons chercher de quelle manière nous pourrions devenir meilleurs" ? Il s'agit, en dernier recours, d'apprendre à apprendre ; ce qui n'est pas sans demander certains efforts à l' apprenant qui n'est plus récepteur, mais acteur de sa connaissance.

Cette activité, c'est la fameuse askêsis qui, selon Michel Foucault, constituerait la voie brève des cyniques. Cette stratégie est en effet particulièrement présente dans l'école d'Antistène, dont la charpente théorique est étroite au profit d'une pratique intégrant tous les aspects de l'existence.

Le corollaire de ce chemin devient visible : se trans-former soi-même, c'est-à-dire passer d'un état à un autre par l'entremise d'une formation. Il est dès lors clair que cette métamorphose ne peut se passer d'entraînement, d'engagement, ni de méthode.

Ces considérations posées, il serait légitime de demander quelle est la forme de cette pédagogie ?

Bien souvent, les didactiques de l'Antiquité entrent en contradiction avec celles que nous manions aujourd'hui, au point que l'on peut parler de pédagogies inversées.Nous justifierons ci-après ce terme.

L' exemplarité antique, en premier lieu, se heurte au lieu commun éducatif de notre temps qui sépare l'enseignant de son discours, et les oeuvres de leurs auteurs. Au XXIe siècle, c'est le penseur, le professeur, le littérateur, le chercheur qu'on étudie, non l'homme. Mais quel élève se laissera berner par les paroles d'un professeur qui n'incarne pas ce qu'il dit ?...

Pour Pierre Hadot, dans l'Antiquité au contraire, "le discours philosophique prend son origine dans un choix de vie et une option existentielle". C'est aux actes que l'on reconnaît le professeur d'éthique, non à ses mots. "Pour juger les statuaires", dit Socrate à ce sujet, "nous ne nous arrêtons pas à leurs discours ; mais si nous en voyons un qui ai déjà exécuté de belles statues, nous avons confiance qu'il en fera d'autres aussi belles". La sculpture de l'homme étant sa vie, c'est à son aune qu'on le jugera, ainsi qu'à l'adéquation entre son discours et son êthos. Diogène Laërce exprime ainsi de nombreuses fois son estime envers la conséquence de Diogène de Sinope : "tel était le langage que Diogène tenait, et de toute évidence, il y conformait ses actes". L'exemplarité du philosophe antique est inspirante pour ses disciples. Autrement dit : elle enseigne.

Prenons un exemple pour illustrer cette assertion. Imaginons que nous soyons face à deux rivières et que nous ayons très soif. Près de la rivière de droite, un homme nous assure que l'eau est potable. Près de la rivière de gauche, un autre homme, sans rien dire, sort un verre, le plonge dans sa rivière, et boit. Quelle eau déciderons-nous de boire ?

L'école cynique est sans doute celle où l'exemplarité est la plus prégnante. Ses adeptes se distinguaient du reste de la population par une apparence et une attitude exprimant leur refus des conventions, concrétisant aux yeux de tous leur idéal d'ensauvagement. L'exemple enseigne ici que la culture est discutable, et que les normes sont contingentes. Le sage cynique montre, par sa marginalité, un exemple de liberté et de rébellion, comme un rappel aux potentialités non-grégaires de l'être humain. Ce devoir d'incarnation du philosophe est largement repris par les stoïciens. "Veille à ne jamais agir comme un mouton. Sinon, c'est encore de la sorte la destruction de l'homme". En édictant ces mots, Épictète affirme que le philosophe est responsable de son humanité symbolique, mais bien aussi de l'effective. Son mode de vie vise le changement éthique de tout le genre humain par contamination vertueuse. Il est un éclaireur qui guide et enseigne par son mode de vie.

Une deuxième facette confirmant le terme de pédagogie inversée est la maïeutique.

Il s'agit, comme chacun sait, d'un échange de questions et de réponses dirigées par le pédagogue.

Les textes platoniciens en fournissent des exemples clairs. L'attitude socratique consiste tout d'abord à avancer masqué : "un éducateur ne dit jamais ce qu'il pense" directement. Mieux vaut, dans un souci stratégique, paraître moins rusé qu'on ne l'est. Au lieu de répondre aux questions (comme il est de coutume), le pédagogue heuristique questionne donc ses élèves. Dans ce paradigme, pour reprendre Xénophon, "interroger c'est enseigner".

Cette technique est à la base de la consultation philosophique actuelle, dans laquelle le philosophe questionne sans relâche son client, afin que celui-ci déploie, renforce et critique sa propre pensée.

L'heuristique apparait donc comme une méthode pédagogique anti-autoritaire, bilatérale et active. Ces particularités allant à l'encontre du paradigme habituel, nous pouvons bien parler de pédagogie inversée. Il faut alors soulever qu'un tel accès au savoir n'est pas sans impliquer des conséquences quant à la valeur de ce que nous nommons connaissance.

Qu'est-ce, en effet, que la transmission classique, sinon celle d'un bagage que nous transmettons et auquel chaque génération doit apporter son assentiment ? Au contraire, les pédagogies actives n'impliquent pas de croire. Il ne s'agit plus d'adhérer au discours officiel, mais bien de chercher, par l'entremise du logos. Si la transmission classique ne sert en définitive qu'à dupliquer le même système, c'est-à-dire, malheureusement, "à reproduire la structure des rapports de classe", l'heuristique, en revanche, sert à remettre en question. Ce qui nous amène à la dimension infra-politique de l'heuristique.

Mathew Lipman, instigateur de la philosophie avec les enfants (que nous avons évoquée) synthétise admirablement cette ambition. Avant de théoriser sur la paix, affirme Lipman, il vaut mieux développer chez les individus, et selon lui dès l'enfance, les aptitudes permettant de la produire. C'est-à-dire, pour revenir à Montaigne, créer des têtes bien faites. "Des valeurs comme paix et absence de violence ne peuvent s'enseigner. Elles doivent être pratiquées, intériorisées, vécues". Lipman préconise, à ce titre, l'apprentissage en communauté de recherche, où les élèves débattent, réfléchissent sur les conditions de possibilité d'un dialogue constructif, et accèdent à leurs propres conclusions de façon empirique. Nous conclurons donc en affirmant que l'heuristique, loin de n'être qu'une alternative pédagogique, est la base de toute prétention authentiquement formatrice (au sens montaignien), et la condition de toute aspiration à fonder une société véritablement démocratique. Qu'une pédagogie inversée apparaisse comme le vrai sens de l'éducation a de quoi nous interroger sur le sens de notre monde. Marcherait-on sur la tête ?

Bibliographie

    Auteurs anciens

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  • Auteurs modernes et contemporains

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  • Idem, Qu'est-ce que la philosophie antique ?Saint-Amand. Gallimard, Folio essais. 1995.
  • Idem, Exercices spirituels et philosophie antique. Paris.Albin Michel. 2002.
  • Idem, La Citadelle intérieure. Paris. Fayard. 1992.
  • FOUCAULT Michel. Le gouvernement de soi et des autres II. Le courage de la vérité. Cours au collège de France, 1984. Lonrai. Seuil. 2009.
  • Idem, L'herméneutique du sujet. Paris. Hautes Études/Gallimard/Seuil. 2001.
  • LIPMAN Matthew. À l'école de la pensée. Enseigner une pensée holistique. Traduit de l'américain par Nicole Decostre. Bruxelles. De boeck. 2003.
  • BRENIFIER Oscar. La pratique philosophique [en ligne].
  • TOZZI Michel. Petit dictionnaire sur l'apprentissage du philosopher en classe terminale et dans les Nouvelles Pratiques Philosophiques à l'école et dans la cité , [en ligne] Diotime N°54.
  • TOZZI Michel. Didactique de l'apprentissage du philosopher et sciences de l'éducation, [en ligne] sur philotozzi.com
  • Outils

  • BLAY Michel (sous la direction de). Dictionnaire des concepts philosophiques. Larousse. CNRS éditions. 2013.
  • BLAY Michel (sous la direction de). Grand dictionnaire de la philosophie. Montréal. Larousse. 2003.

Diotime, n°86 (10/2020)

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