Dans la Cité

Quelques remarques sur les discussions à visée philosophique virtuelles avec des enfants et des adultes

Elisabeth Golinvaux, Michel Tozzi, Catherine Vermand, Dorothée Pierret, animateurs d'ateliers philo.

La situation de confinement de la population en mars-mai 2020 a fait naître, comme dans toute période de crise, des pratiques innovantes : par exemple l'atelier philo pour enfants ou pour adultes, ou le café philo virtuels. Il faut prendre conscience de ce que, in abstentia, l' utilisation de l'outil numérique change dans la situation de discussion à visée philosophique, avec ses avantages mais aussi ses limites sur la forme comme sur le fond.

I) Le rapport à l'autre en l'absence des corps réels

Par exemple les corps réels des autres ont disparu avec le virtuel. Dans cette communication virtuelle, mon corps à moi (m')est présent (j'ai ou je suis un corps selon que je suis dualiste ou pas). Il est souvent immobile, plutôt assis devant l'écran (confort) et le regardant. C'est le propre du corps que d' "être-là". Il a une obstination existentielle, à ne pas pouvoir être ailleurs que là où il est. Il est dans l'espace, prend de l'espace, est insubstituable. Mais dans la communication virtuelle, si mon corps est là pour moi, que devient le corps de l'autre ?

Si mon corps est là, pour moi - il l'est, indissociablement aussi, pour l'autre. Puis-je exister hors du regard de l'autre - même si cet autre n'est pas présent, physiquement, à mes côtés ? C'est-à-dire hors des projections, représentations, présences de l'autre dans mes structures psychiques les plus intimes ? Puis-je exister sans me donner à voir à l'autre ? Se "donner à voir de soi à l'autre" semble être un des hauts-lieux de ce qui se joue dans la rencontre virtuelle, l'un des champs privilégiés de la mise en scène de soi. En ce sens, mon corps est d'autant plus là pour moi et pour l'autre.

Le corps réel de l'autre est ailleurs. Et pourtant autrui est avec moi, dans un face à face direct et proche ! Je ne peux certes pas le toucher (contact), le goûter (contact agréable ou non), le sentir (ses odeurs) : ma perception d'autrui est amputée de trois de mes sens.

Mais je le vois et l'entends : c'est une image qui parle. Il me reste les sens "à distance", la vue et l'ouïe. La vue, et ici c'est la vue de face, avec le visage et parfois une partie du tronc, l'expressivité du visage et des gestes, qui me donne des informations pour mieux comprendre le message. Mais si je ne vois plus l'autre, la communication n'est pas pour autant rompue : je peux l'écouter (comme au téléphone), donc le comprendre : l'entendre est le plus fondamental des sens pour la compréhension, car coupé le son, plus de communication sauf les gestes, qui ne remplacent pas la richesse de la parole (bémol pour la personne sourde). Cette position doit cependant être examinée.

Ce subi appauvrissement des moyens de compréhension de l'autre est mis en évidence de façon fulgurante au cours de la discussion virtuelle lorsque, ayant oublié d'"activer" son micro, l'un des participants s'engage de tout son corps dans sa prise de parole, croyant qu'il est entendu. Mais la vive réaction constatée lors de cette disruption est-elle uniquement signe d'une impossibilité soudaine de communication ou - et, conjointement, signe de la surprise causée par la soudaineté de l'absence de parole au lieu même où elle était attendue ?

Il est néanmoins assez remarquable de constater, dans cette réduction du nombre des sens en jeu qui s'opère dans le passage de la communication réelle à la communication virtuelle, qu' un corps-à-corps bien réel subsiste.

Il apparaît sous la forme de ce double mouvement de synchronisation - désynchronisation, entendu comme la capacité de s'accorder à l'autre tant par le mouvement et l'attitude que par la voix (rythme, volume, hauteur, type de langage...). Ces accords - désaccords sont tout à la fois générateurs de sympathie - antipathie et générés par la sympathie - antipathie.

Ils sont véritablement canal relationnel - qui est tout autant voie (de la perception du sens possible de la relation : son objet - objectif, ses sensations, ses significations) que moyen de la relation (mise en oeuvre concrète d'une attitude qui ouvre la possibilité même de relation).

Si les modes d'expression potentiels du face-à-face sont réduits par le passage du réel au virtuel, leur amputation n'est donc que partielle. Car on observe sans conteste l'existence du phénomène de synchronisation-désynchronisation dans les face-à-face virtuels - phénomène que la vision et l'audition suffisent donc à susciter et à nourrir. Des arrêts sur image montrent combien ce phénomène opère, par exemple, entre deux ou plusieurs discutants qui s'observent ou se répondent. Sur écran, les mouvements et attitudes de rapprochement et de distanciation, de synchronisation-désynchronisation sont nettement perceptibles. Quelque chose du corps-à-corps mu par deux de nos sens seulement, se vit donc, aussi dans la rencontre virtuelle.

Ce constat conduit à considérer l'importance de la possibilité technique de vision de tous les participants par un triple moyen, au moins : l'activation de la caméra de chaque participant qui rend l'image de chaque corps visible et par là "présent" à l'autre, par l'utilisation d'écrans les plus larges possibles qui permettent d'embrasser un maximum de participants (ce qui est évidemment malaisé dans le cas de connexions par téléphone) et par l'acquisition d'une utilisation souple de l'outil qui permette aisément de passer d'un écran à un autre lorsque tous les discutants ne peuvent être re-présentés sur un même écran (plus de 20 à 25 sur Zoom).

Cette importance est d'autant plus marquée pour celles et ceux qui occupent différentes fonctions dans l'accompagnement de la discussion.

La communication virtuelle, c'est donc une perception tronquée d'autrui (j'y perds beaucoup en perception holistique du corps de l'autre), mais le "miracle" c'est de pouvoir échanger avec quelqu'un qui est ailleurs : il y a présentification de l'absence corporelle, le corps de l'autre n'est plus "assigné à résidence". On peut être ensemble tout en étant chacun ailleurs. Il y a là quelque chose qui relève de l'ubiquité : je suis moi-même à plusieurs endroits à la fois, et avec des gens dans des lieux différents...Ce qui ne va pas sans un fantasme inconscient de toute puissance, puisque j'ai réussi à disjoindre la coïncidence du temps et de l'espace constitutive du réel.

Quelles conséquences sur la communication, les affects ? On ne voit des autres que leur image, et l'image seulement de leur visage (la partie la plus expressive), et non du corps entier. On la voit de plus près qu' in praesentia, et de face (situation- pour autant que chacun.e ait activé sa caméra -, qui facilite la compréhension), tous sont à égalité de distance (difficile de se cacher dans la masse, car on a le visage exposé).

Mais l'on peut désactiver sa caméra en voyant sans être vu, se cacher dans la pénombre, ou dans une distance trop grande par rapport à la caméra. Ou encore en allant et venant durant la discussion et en sortant ainsi du champ de la caméra, et pour le même coup, de l'attention !

On voit plusieurs visages simultanément, et il peut y avoir pléthore pour la perception qui passe d'une image à une autre. On peut en revanche focaliser le regard sur celui qui parle, comme s'il nous parlait personnellement, ce qui est facilité par l'encadrement jaune de celui qui parle. Dans ce contexte, l'attention est très sollicitée et la charge cognitive forte, ce qui pose la question de la constance de la concentration quand la séance est longue. Il faut donc des paroles brèves.

L'on peut aussi se demander si la communication virtuelle n'apporte pas des champs neufs dans l'espace de "représentation" qu'elle ouvre et se questionner sur l'impact qu'ils peuvent avoir sur la discussion.

Je peux choisir la posture que je prends (la posture ici entendue comme attitude particulière de mon corps et comme attitude de représentation de moi (consciente ou pas) que je mets en oeuvre. Je choisis peut-être la partie de mon corps que je tenterai d'offrir au regard de l'autre, le cadre que je donne à voir aux autres - un endroit choisi de mon lieu de vie, anonyme ou plus personnalisé ("on fait entrer l'autre chez soi", dit Christine dans son témoignage ci-dessous) qui sera un tout nouveau possible du dévoilement de moi. Je choisis de permettre - ou pas - l'entrée de mes proches dans le champ de vision que j'offre aux autres. Je peux choisir, encore, la dépersonnalisation de mon environnement par la pose d'arrière-fonds (déterminés par l'outil) qui font écran entre mon intimité et les autres.

Comme Christine le suggère dans son témoignage, "ce n'est pas tout à fait la même chose de parler dans un lieu public commun et de parler depuis chez soi". Si je ne dépersonnalise pas mon environnement, je peux permettre à l'autre de rentrer bien plus avant dans mon intimité, je lui ouvre la porte. Est-ce un élément qui vient enrichir la perception de moi que j'offre aux autres et contrecarrer, ainsi, la distance imposée par la communication virtuelle ? Me sentir chez moi est peut-être aussi, à certains moments, un appui sécurisant qui me permettra de prendre plus aisément la parole. Ou un recul sécuritaire qui me permettra, parfois, d'observer en silence et "sans être vu.e"...

Mais parler à l'autre face à une caméra, c'est aussi me parler dans un miroir ! Je me vois et je vois l'autre, les autres. Je me vois comme si j'étais un autre, et pourtant c'est bien moi ! Puis-je alors voir l'autre avec la même acuité que si ce "miroir" qu'est l'écran ne me renvoyait pas, sans cesse, mon image alors que je m'adresse à l'autre ? Suis-je tendu.e vers lui avec la même qualité d'attention (at-tention)? Quelle est l'incidence de l'omniprésence de mon reflet dans mon champ de vision, alors que je cherche l'autre ?Ne sommes-nous pas tentés de nous regarder parler ?

On constate dans ce contexte de dématérialisation des corps, décorporéisés, et d'absence d'un lieu commun moins de convivialité au début. Il manque la gestuelle des rites de rencontre : on ne se salue pas en se serrant la main ou en s'embrassant, on ne plaisante pas ; l'attention est focalisée par les ajustements techniques. Il faudrait accueillir les gens, inventer de nouveaux rites : le bonjour de la main, la nomination des gens (encore faut-il les connaître !).

Pour parer à la méconnaissance des uns et des autres, chacun peut se nommer et dire très brièvement la personne présente qui l'a invité, ou le moyen par lequel il a connu la rencontre, ou le lieu où il habite, ou le type de plat qu'il aime...

Moins de convivialité aussi après (pas d'apéro ou de repas ensemble, pas de goûter philo avec les enfants : après l'effort peu de réconfort !). C'est très intellectuel. Comment donc terminer, par quel rite de clôture ?

L'animateur, ou le distributeur de la parole, peut saluer celles et ceux qui s'en vont en fin de discussion, peut inviter celles et ceux qui le souhaitent à une discussion plus libre après le temps imparti pour la séance, ou proposer à celles et ceux qui restent de partager leur lien à ce type d'activité, ou encore de partager virtuellement un verre

II) L'absence de lieu commun

Il n'y a plus de lieu commun, et donc une perte du réel. On est ensemble mais chacun ailleurs. Quelles conséquences : plus de calme, moins de bruit donc de dispersion que dans un bistrot ou à cause de la rue, on entend seulement le son de celui qui parle, donc la concentration en est facilitée. Le problème du micro dans un lieu réel pour que tout le monde entende bien même s'il est éloigné de celui qui parle ou ne le voit pas ou mal ne se pose plus (dès que le son personnel de chacun marche !)

Il n'y a pas à aménager le lieu commun, puisque chacun est chez soi. Il y a une unité de temps (on se voit et s'entend au même moment), mais non de lieu. Le cadre spatio-temporel de la communication est désarticulé.

Mais un nouveau type de lieu commun se crée et, de séance en séance, devient identifiable et rassurant ; de rencontre en rencontre, un "chez nous" se construit, dans lequel je m'attends à retrouver l'autre. Et il m'accueille. ("Quand est-on chez soi se demande Barbara Cassin ? Lorsqu'on se sent accueilli"). Les discussions virtuelles avec des groupes différents suscitent en effet des atmosphères bien différentes, car elles sont tissées des différents "chez soi" qui les constituent.

Le fait d' être chez soi est important : il faut se ménager un endroit calme, sans interruption par sa famille. C'est plutôt sympa de voir les gens dans leur environnement familier. Il n'y a pas non plus d'apartés oraux entre participants, qui ne peuvent interagir que par l'outil (mais s'il y a un bandeau on peut écrire à tout le monde ou à untel en privé). L'attention est focalisée par l'écran. Mais si on lit des choses écrites, ça peut distraire aussi de l'écoute de celui qui parle, car on multiplie les réseaux de communication.

Peut-être faut-il limiter les interventions écrites et ne les adresser qu'à l'ensemble des participants car les messages envoyés "en privé" à l'un.e ou l'autre distraient l'attention de celui qui est ainsi interpellé.e et recréent les apartés. Cependant, la lecture des messages par le distributeur de parole leur donne un statut équivalent à l'intervention orale et leur permet ainsi de construire l'échange.

Le "ensemble chez soi" est important en période de confinement, car c'est une ouverture sur les autres et sur la réflexion, en tant "qu'habitant du monde" (J. Lévine). La présence des parents permet pour les enfants de préparer ou prolonger la discussion en famille (attention cependant aux inégalités sociales), mais il faut que les parents s'absentent au cours de la séance, pour que les enfants ne se sentent pas surveillés et contraints à du "parentalement correct".

III) La question de la technique

Dans l'atelier philo ou le café philo virtuels, ou utilise des outils numériques qui permettent de se voir et de s'entendre en temps réel. On l'a déjà vu, il est important quand on discute, de se voir, et pas seulement de s'entendre, car la compréhension de la communication est facilitée plus ou moins consciemment par le décryptage des expressions du visage et des gestes. On s'en rend compte quand on ne voit qu'un carré gris, ou quand on perd quelqu'un. Il y a plusieurs formules avec Zoom : le mode "plein écran" fait apparaître l'image des participants à l'écran ; lorsqu'on quitte ce mode plein écran, l'option "converser" fait apparaître, à droite de l'écran, un bandeau qui offre la possibilité de s'inscrire pour le tour de parole et d'écrire un message. Dans les deux cas, les images de plusieurs participants apparaissent à l'écran mais, lorsqu'on quitte le mode plein écran (ce qui permet donc l'apparition du bandeau droit vertical), au-delà d'un certain nombre de participants, les images sont réparties sur plusieurs écrans dont le passage de l'un à l'autre est néanmoins très aisément permis par l'activation de flèches latérales. Si l'on voit tous les participants sur un seul écran, l'on peut alors lever la main pour demander la parole et instaurer oralement un ordre de passage.

Zoom permet aussi deux modes d'affichage qui mettent différemment en lumière la personne qui parle : le mode par défaut affiche "l'intervenant actif" en grand à l'écran - et permet donc aisément à chacun de décrypter visage et gestes - et le mode "galerie" affiche tous les visages (avec la limite citée plus haut) et met en avant celle ou celui qui prend la parole en encadrant son image. Cette option permet donc de garder un certain contact visuel avec les autres participants.

Sur le choix de l'outil, il y a trop peu de participants en même temps sur Skype (difficile au-delà de 4). Nous avons utilisé Zoom, qui permet une discussion en groupes de tailles moyennes. Une discussion à 20/25 est aisément gérable sur écran, mais pas sur smartphone, où les images sont trop petites. Au-delà de 25 personnes, il faut passer d'un écran à un autre, ou avoir deux écrans pour voir tout le monde. L'on peut imaginer que l'animateur et le président disposent de deux ordinateurs qui leur permettent d'embrasser tous les participants d'un seul regard, mais repérer qui lève la main est plus difficile. Comme pour tout recours au net, se posent des problèmes de sécurité (accès aux données des ordinateurs et leur utilisation - zoom a déjà été négativement pointé sur la question). En outre, la médiation d'outils technologiques suppose leur maîtrise : par l'organisateur, qui doit annoncer la réunion par mail, envoyer des informations sur l'utilisation de l'outil, l'adresse internet de la réunion, éventuellement son numéro, mais aussi le sujet, éventuellement des documents attachés pour préparer. Le mieux est que l'organisateur envoie le site de la réunion dans un mail, et les participants n'ont plus qu'à cliquer sur ce site dans le mail pour rejoindre la réunion à l'heure dite. La fonction partage permet aussi à l'animateur de projeter un texte, une image, un power point.

Maîtrise de la technique aussi par les participants, qui doivent avoir un ordinateur, une tablette ou un téléphone (ce qui peut faire problème dans certaines familles, avec la fracture numérique), et savoir l'utiliser : d'où le recours aux parents pour les jeunes enfants. Un des objectifs poursuivis, condition du bon déroulé de la séance, peut être la visée de l'autonomie technologique des participants. L'entraide est nécessaire pour régler ces problèmes techniques, mais pas toujours évidente à distance. A l'usage (car on fait l'apprentissage d'un nouvel outil), ces questions techniques devraient s'atténuer : ex. prendre l'habitude d'ouvrir son micro quand on nous donne la parole, et le refermer dès la fin de son intervention. Nous avons vu qu'il n'y a plus aucun problème technique au 6e café philo : question d'habitude...

Les cafouillages techniques doivent être anticipés : le rendez-vous est donc fixé 1/4 heure avant, pour que chacun rejoigne la réunion et résolve d'éventuels problèmes de connexion, ce qui rallonge d'autant la séance. Il peut y avoir des problèmes pendant la réunion : on entend et donc comprend difficilement quand plusieurs participants parlent en même temps (d'où l'importance cruciale de la fonction "répartition de la parole" et de la connaissance de l'outil qui permet notamment à l'animateur de permettre à un seul ou à plusieurs participants de partager à la fois) ; on perd l'image d'un participant, ou il s'est mal cadré (trop près, ou coupé), ou on le voit trop sombre, un tel n'entend plus et on le perd, ou le son est défectueux, trop faible ou avec un souffle, ou un enfant bouge sans arrêt, ce qui parasite la vision ; cette discontinuité gêne les perceptions visuelles et auditives, et peut être préjudiciable à la compréhension des propos, à la continuité de la concentration et des échanges.

Mais la perception de près de chacun favorise la concentration de tous. Bémol la vue peut disperser ("c'est amusant ta robe rouge !" dit un enfant). On peut aussi s'absenter sans gêner le groupe (pas de chaises à déplacer etc.). Pour un atelier philo avec les enfants, il est difficile d'avoir simultanément sur l'écran plus d'une dizaine de visages, sinon l'attention est trop dispersée, on identifie plus difficilement celui qui parle. Mais on voit plus facilement les mains levées sur une surface plane, qu'avec un regard qui doit balayer un cercle in praesentia, où l'on regarde plus facilement ceux qui sont en face et néglige ceux qui sont sur le côté. Il peut être utile d'écrire sous l'image de chacun son prénom, qui permet de l'identifier quand on lui donne oralement la parole (l'outil Zoom permet soit à l'animateur, soit à des participants choisis d'inscrire les prénoms ou de les modifier si quelqu'un s'annonce sous un pseudo).

IV) La coanimation

Cette attention au bon fonctionnement technique de l'outil avant, mais surtout pendant la séance, peut être une charge mentale forte pour l'organisateur, s'il est en même temps l'animateur de la séance. D'où l'intérêt de déléguer, quand c'est possible, cette nouvelle fonction (technicien ou responsable de la logistique) à une autre personne - d'autant plus que certains outils permettent des fonctions assez spécialisées comme, par exemple, le partage de documents (texte, audio ou vidéo) ou encore un "tableau blanc" qui, s'il est aisément manié, peut devenir un intéressant support de structuration de la discussion.

Outre la nouvelle fonction de technicien (ne), la présidence est un rôle important pour le déroulement démocratique de la discussion ; mais cela prend beaucoup d'énergie, et l' animateur(trice) peut déléguer ce rôle à un enfant, au début, en cours de discussion ou de façon tournante. Ce participant responsable de la forme selon des règles convenues allège considérablement le rôle de l'animateur sur le fond (d'ailleurs inconsciemment pas toujours démocratique s'il est en même temps président...) ; mais il ne peut plus intervenir sur le fond, ce qui est gênant dans un petit groupe.

Il est intéressant de noter, à ce propos, que des pratiques comme celles de la CRP (Communauté de Recherche Philosophique) lipmanienne n'opèrent pas nécessairement de séparation entre l'animation sur le fond et l'animation de la forme ; l'animateur peut être co-chercheur avec les autres participants. Il semble, à ce niveau, qu'il soit sans doute plus important de distinguer les positions (en les mettant par exemple en avant lors des interventions) que de les séparer. L'un et l'autre positionnement offrent avantages et désavantages qu'il est intéressant de mettre en oeuvre afin de prendre plus finement conscience de leurs possibles et de les mettre, dès lors, au service du déploiement de la pensée démocratique et philosophique.

Dans l'optique d'une délégation de la présidence, celle-ci peut être tournante. Et l'animateur ne peut donc donner la parole à quelqu'un qui ne parle pas ou peu, à moins de reprendre la fonction de présidence, ou d'introduire pour la présidence la règle de priorité à celui qui n'a pas ou peu parlé. Il faut alors ensuite "réinstitutionnaliser" le (la) président(e) dans sa fonction. Avec des adultes, l'un(e) peut se charger de la présidence, et si on perd son image ou le son, l'animateur peut le suppléer (d'où l'importance d'être deux).

V) Les tours de parole

On écrit son prénom et il apparaît sous son image (avec les enfants non autonomes, c'est l'animatrice qui peut l'écrire) : c'est l'équivalent du cavalier en situation réelle, il facilite l'identification de celui qui parle quand on lui donne la parole. Avec un bandeau, on s'inscrit, et le /la responsable de la parole la donne dans l'ordre. On sait donc quand on interviendra selon l'ordre du bandeau, ce qui sécurise l'attente. Mais l'ordre est figé. Il faudrait pouvoir donner la parole à celui qui n'a pas encore ou moins parlé (mais comment le savoir sans une vigilance particulière?), où à celui dont la position vient d'être immédiatement contredite (plus facile à faire), ou encore à celui qui demande une reformulation ou qui répond directement à une demande spécifique de l'animateur - par exemple une demande de définition, ou de recherche de critère de jugement ou toute autre question qui ouvre, approfondit, nuance et structure la pensée. L'on reprend ensuite l'ordre des inscrits. On peut aussi si on a une difficulté à intervenir, écrire son point de vue ou une citation, poser une question... On peut facilement voter s'il faut au départ choisir le sujet, car on voit facilement les mains levées, en les comptant par exemple de gauche à droite et de haut en bas.

VI) L'animation sur le fond

Les échanges pourraient se dérouler sans animateur, puisque des gens s'inscrivent et la présidence leur donne la parole selon leur ordre d'inscription. Mais la fonction d'animateur est souhaitable, car la rigueur et la progression des échanges pourraient manquer de rigueur sans recadrage/recentrage quand on s'éloigne de la question posée, sans reformulation quand l'expression n'est pas claire, sans mise en évidence des mouvements de pensée opérés, sans interpellation pour aller plus loin ou ouvrir une voie nouvelle, sans stimulation sur la mise en oeuvre des processus de pensée philosophiques. Mais l'animateur doit alors être prioritaire, quitte à revenir ensuite à l'ordre d'inscription.

VII) La question de la synthèse

Elle se pose comme dans tout café philo. Ce peut être une fonction supplémentaire, assumée par un participant volontaire, faite à chaud à la fin. La synthèse peut être rédigée sous forme de notes articulées dans l'outil "tableau blanc" (pour les plus habiles), ou envoyée à posteriori par mail à tous les participants qui forment alors un groupe numérique.

VIII) Commencer et conclure

Il faut en début de séance constituer le groupe par une période inclusive. Avec des enfants, le tour de table est intéressant, parmi d'autres rites possibles de commencement, car on entend tout le monde et chacun est ainsi sollicité (il n'y a que le premier pas qui compte !). Mais il ne faut pas dépasser la dizaine, sinon c'est trop long. Avec des adultes ou des adolescents, l'animateur ou le président peut aisément cadrer une très brève présentation de chacun. La fin de la séance doit aussi soigner la déclusion : par exemple par un tour de table d'évaluation de la séance ou de réflexion sur le fond (qu'est-ce que j'ai appris, retenu, quelle idée pour moi la plus intéressante ?) ; ou terminer sur une question à laquelle on parvient pour prolonger la réflexion...

IX) Un exemple de témoignage

"Ce café sur internet a rassemblé 24 personnes, nous nous connaissons tous, plus ou moins. Techniquement, un des participants habituels du café philo a envoyé à tous ceux dont il a pu avoir le mail un lien : on clique, ça s'installe, il faut avoir une caméra et un micro sur son ordinateur, et déjà, nous nous sommes donnés des conseils pour nous brancher.
J'ai trouvé que ça renforçait le lien entre nous, le débat s'est déroulé comme au café, même façon de procéder, de donner la parole, mais j'ai trouvé qu'il y avait quelque chose en plus, un plus grand respect de la parole de l'autre, la reprise plus fréquente de ce qu'avait dit le précédent, en le nommant, quelque chose de plus chaleureux ! Probablement, l'étrangeté de cette situation nouvelle nous rendait plus attentifs, je me suis posé la question de la différence entre la parole en direct et la parole sur une image avec souvent en arrière-plan un peu d'intimité de la maison de chacun. Ce n'est pas tout à fait la même chose de parler dans un lieu public commun et de parler depuis chez soi. On fait entrer les autres chez soi. Et plusieurs d'entre nous ont évoqué leur désarroi d'être confiné, alors que ça n'était pas le sujet choisi. (Le sujet concernait ce que la pandémie pouvait changer positivement dans notre humanité, désolée, je n'ai pas noté l'intitulé exact, peu importe). Au café, il y aurait eu des protestations, ("c'est hors sujet", etc.) mais là, personne n'a interrompu, ni protesté. Les interventions ont surtout concerné le rapport à l'autre, et ce qui pouvait apparaître dans nos champs de pensée faisait émerger des capacités cachées; l'angoisse utile comme la possibilité de recevoir une pluralité de possibilités, l'invisible et l'apparent, le virtuel et le réel, le bouc émissaire qui devient l'allié... et j'en oublie plein, mais je dis mon ressenti : c'était encore plus humain que quand on est tous assis dans la même salle ....Et nous avons décidé un autre RV mercredi pour un nouveau débat".

Christine

X) "L'Expérience de 3 premières visioconférences avec des enfants de 7 à 11 ans" à Narbonne (Catherine Vermand)

Depuis trois ans, nous animons avec Amandine et Thibaut un atelier de philosophie pour enfants, à la librairie du livre Voyageur de Narbonne. Nous avons tous reçu la formation SEVE à Montpellier en 2017-2018. Trois animateurs, trois expériences de vie, trois styles différents, avec comme point de ralliement, le processus de la DVDP de Michel Tozzi.

Tous les mois nous réunissons deux groupes d'enfants les P'tits Socrate âgés de sept à huit ans et les P'tits Platon âgés de 9 à 11 ans, au lieu de la librairie située dans le coeur de ville de Narbonne.

Fin mars dernier, dans le contexte de confinement, Je me lance pour transformer ces ateliers ludo&philo en des rencontres à distance, via la plate-forme ZOOM.

Le point de départ : un groupe de neuf enfants et la contribution "participato-joyeuse" des parents pour les aspects de connexion et de placement des enfants derrière leurs écrans.

Mon métier, formatrice et animatrice de groupe d'adultes en présentiel et à distance. Depuis deux ans j'expérimente la technique et le distanciel, j'arrive à dépasser progressivement les moments d'anxiété et de surcharge mentale. Enfin presque !

A) Les points fondateurs

Les enfants pratiquent l'atelier depuis trois ans pour les plus anciens ; ils sont habitués et utilisent avec de plus en plus d'aisance les règles de la DVDP. Nous nous connaissons tous sous la forme d'une réelle amitié philosophique oeuvrant entre bienveillance, collaboration et exigence. Le lieu et l'accueil de la libraire contribuent à la rencontre.

Entre le 1er avril et le 25 avril 2020, sur le temps du samedi journée sans télétravail pour les parents, avec Amandine, nous avons animé quatre ateliers philo à distance. Michel nous rejoint dès le second atelier, sa présence en tant qu'invité d'honneur valorise nos chères têtes blondes et brunes, et nous soutient dans la préparation.

Le format s'appuie sur le processus de la DVDP et sur ma pratique de l'animation de groupes d'adultes à distance. Chaque rencontre virtuelle, parce qu'elle vise à recréer la communauté "suspendue", chemine sur un rituel de cinq à six étapes.

B) Les étapes

Étape 0 - Accueil, bienvenue et technologie.

La question de la technologie est partie prenante de l'atelier, ce n'est pas un point que l'on "écarte à la va vite", c'est un aspect majeur à intégrer dès l'ouverture.

L'intention de faire grandir le groupe dans sa sensibilisation au numérique est une compétence clé visée, conditionnant progressivement le bon déroulement des discussions.

Étape 1 - L'inclusion1

Pour constituer le groupe, y faire vivre l'énergie jusqu'à la fin de la rencontre, en y renforçant la notion d'appartenance ; pour permettre à chacun de prendre sa place pleine et entière et accepter la participation pleine et entière des autres... ; pour mobiliser toutes ses compétences et reconnaitre celles des autres ; pour sécuriser la parole, renforcer l'esprit de communauté de recherche et d'entraide.

Cette séquence, qui est simple et le plus souvent ludique, consiste en une première animation avec : jeux de mots, quel est votre bon moment de la semaine ? tirage de cartes... L'expression de tous est visée : "on règle les micros !"

Étape 2 - Les règles de la discussion.

Le partage et l'échange autour de la charte de fonctionnement- co-construite avec le groupe d'enfants dans le cadre des rencontres régulières de l'atelier depuis trois ans - est une étape acquise, pour ce groupe d'enfants. Les connaissances de base sont maintenues et ritualisées à chaque atelier, sous des formats différents. Ce cadre est contenant, il sécurise la parole

Étape 3 - Présentation du thème philosophique.

L'animateur précise le questionnement et ce qui a conduit à son choix : le contexte présent, ce qui est vivant dans le groupe, une séance préalable, un nouveau processus d'apprentissage...

Étape 4 -Pratique de l'attention et amorce du thème.

L'amorce du thème est précédée ou non d'un temps de pratique de l'attention, depuis le centrage à soi jusqu'à un temps plus long pour faire l'expérience de la méditation. Je m'essaye avec les enfants à vivre un temps agréable de présence à soi.

L'amorce du thème est variable : jeux de questionnement, vidéo, présentation de documents rendus très accessibles par la fonction partage d'écran de Zoom. Ce qui nécessite toutefois un entrainement préalable pour l'animateur, en amont de l'atelier.

Étape 5 - La DVDP.

Le processus est déroulé, identique aux rencontres à la Librairie du Livre Voyageur, avec en option la répartition des rôles. Dans les groupes de plus de 9 participants, nous observons la difficulté pour le président de jouer son rôle de donneur de parole, notamment de voir les mains levées d'un seul regard sur l'ensemble de l'écran. Ce qui induit le plus souvent un ralentissement de la circulation de la parole et de l'énergie dans le groupe. Nous choisissons de favoriser en premier lieu l'autonomie technique, avant de proposer une répartition des rôles, comme cela est pratiqué dans les discussions en présentiel. Une alternative sera recherchée, lors des prochains ateliers.

Étape 6 - La déclusion.

Imaginez un sas de décompression entre l'atelier et l'après atelier : la phase de déclusion prépare le retour en faisant le point sur ce qui a été vécu, capitalisé et permet de faire un retour d'expérience. Cela peut être, un mot, ce qui a "été bon", un ressenti, ce qui a été retenu, "une pépite" ..., et en philo, un nouveau questionnement.

Cette séquence est aussi importante que celle de l'inclusion, il s'agit ici de fermer les boucles ouvertes pour permettre aux participants de se séparer et de reprendre leurs activités d'avant l'atelier. Une attention particulière est portée à chaque enfant.

Option avant l'étape 2.

Les règles de fonctionnement ou entre les étapes 5 - DVDP et 6 - Déclusion.

Chaque atelier peut donner lieu à une mise au point partagée entre les participants du déroulement de l'atelier à la fois sur la DVDP et le digital : ressentis, points forts et pistes d'amélioration. Cette séquence est clé, elle favorise progressivement l'autonomie individuelle et collective, le soutien et l'alliance.

C) Les pistes de réflexion et d'amélioration

Comment assurer la continuité du lien social dans cette période de confinement ? La connexion est le nom du lien entre les machines, le nom du lien entre les personnes c'est la relation. La relation nous fait exister comme personne, mais la distance transforme la relation en interactions. Le manque de densité de corps entraîne la perte de profondeur. Le son de la voix est affecté par la qualité du réseau. Ce qui implique de la vigilance, et de la pratique, pour cette nouvelle façon de pratiquer les discussions à visées philosophique et démocratique.

La digitalisation médiatise en introduisant un écran. N'être qu'en interaction, c'est progressivement perdre la certitude que l'on a un monde commun ; dans le digital on est en représentation.

L'absence de corps matérialisés induit une énergie de la relation moins importante qu'en présentiel. L'idée serait de partir de thèmes et de séquences favorisant la prise de parole d'accord/pas d'accord pour augmenter les interactions.

Dans un atelier en distanciel se pose également la question de la traçabilité de la discussion, le processus étant nécessaire pour ancrer la discussion, mais également pour l'invitation à sa prolongation au sein de la famille, dans cette période de rapprochement renforcée par le confinement. Les parents qui jouent le jeu en ne participant pas aux ateliers, nous font comprendre leur besoin d'être associé à cette nouvelle approche sous une forme co-construite peut être.

Comme pour les ateliers adultes, l'expérience de la pratique et son analyse, permettra de mettre en évidence des points singuliers de ces rencontres qui ne sont pas que "digitales". La période de confinement (17 mars 2020) suivie de celle du déconfinement progressif annoncé (11 mai 2020), ouvre la voie à l'innovation et vers de nouvelles pratiques.

Les pistes de réflexion peuvent être classées en trois catégories : mise en oeuvre de la technique en fonction de l'âge des groupes d'enfants et de leur familiarisation avec l'outil numérique ; transfert du processus de la DVDP du présentiel au distanciel ; thèmes à privilégier.

D) Premières conclusions d'étape

Le groupe est aujourd'hui constitué de 9 familles et 11 enfants, chacun devant un écran ordinateur, une tablette ou un smartphone. Nous avons la confiance des parents et la motivation maintenue des enfants au bout de 4 séances.

Alors que les réunions en présentiel ne sont plus une option, les possibilités du distanciel se posent comme évidentes, permettant de tenir des rencontres qui seraient actuellement impossibles autrement.

L'apprentissage du bien se connecter ensemble et s'entraider sont les premiers constats observés sur notre groupe d'enfants, en atelier de philosophie. Nous recherchons, à présent, à apporter plus de souplesse à la technologie, et à renforcer la place du contenu, tout en restant respectueux des valeurs de la DVDP.

Forts de ce succès dans la relation animateurs-enfants-parents, nous décidons de poursuivre les ateliers jusqu'à la fin du confinement règlementaire pour les enfants, probablement à échéance des vacances scolaires. Nous profiterons de ce temps mis à notre disposition pour accompagner nos p'tits philosophes dans l'aventure de la philosophie et du numérique en contexte du confinement.

XI) Une autre expérience (Dorothée Pierret)

J'ai eu une première expérience de visio philo ce mercredi avec un groupe de 10 enfants âgés de 7 ans et demi à 11 ans qui ne se connaissaient pas tous et qui n'avaient pas tous faits des ateliers philo. Tout d'abord j'ai été surprise de l'enthousiasme des enfants quand je leur ai proposé mon idée de visio philo, tous partants et motivés pour faire l'expérience.

Première étape pour moi, apprivoiser l'outil Zoom et préparer l'environnement, je le connaissais en utilisatrice mais pas en animatrice de réunion. Par sécurité j'ai pris la formule payante (15 euros par mois) pour ne pas être sous pression au niveau de la gestion du temps (la version gratuite limite à 40 minutes la réunion). Parmi les 10 enfants, seule une petite fille n'avait jamais utilisé l'outil, les autres connaissaient déjà car ils l'avaient utilisé pour l'école. La prise en main de l'outil a donc été facile du côté des enfants (j'ai fait quelques tests en amont avec certains) et à mon niveau avec les conseils de Valérie et Catherine qui m'ont partagé leurs expériences (recommander les écouteurs, faire des tests pour la gestion des micros, les différences d'affichage tablette/ordinateurs...). J'ai pris le temps de bien expliciter par mail les conditions matérielles à réunir pour que l'atelier se passe bien (s'isoler dans une pièce, les parents à distance, un enfant par écran, avoir une bouteille d'eau...) bref j'ai essayé d'anticiper en amont sur tout ce qui pouvait être source de perturbation pour les enfants, enfin j'ai cherché à rassurer les enfants (et moi-même) en début d'atelier en précisant qu'on serait tous solidaires face à des soucis techniques de gestion de micro, problème de connexion (on a perdu deux participantes en cours de route mais elles ont pu nous retrouver rapidement).

En ce qui concerne le déroulement de l'atelier, j'ai bien pris 15 minutes en amont pour permettre à chacun de se connecter, de s'installer, de laisser du temps pour que les parents fassent les différents réglages (son, caméra...). Tous les enfants ne se connaissaient pas, il était donc important de prendre du temps pour faire des présentations. Puis nous avons pu nous lancer dans un déroulement plus classique (présentation de l'atelier, rappel des règles, pratique de l'attention, lancement de l'atelier). J'étais un peu inquiète sur la pratique de l'attention, mais je me suis rendu compte qu'à ce niveau-là c'était plus simple, moins de perturbation, plus de facilité à entrer dans la proposition. Le débat a bien fonctionné, un peu trop en étoile autour de l'animation mais ça c'est à retravailler pour susciter les interactions, à ce niveau-là grosse différence avec un atelier en présentiel. Cela a été d'autant plus difficile que certains enfants ne se connaissaient pas, la distance physique n'a fait que renforcer ce sentiment de rencontre avec des inconnus et donc réduit les interactions entre eux. Je pense que cette distance se réduira avec le temps et les rencontres régulières du groupe mais à prévoir un temps de rencontre et de découverte des autres en amont de la discussion proprement dite (peut être demander à chacun de se présenter par un dessin, ou en amenant une image à présenter, à creuser...). Au niveau du choix du thème, j'ai pris le parti de prendre un thème d'actualité mais en même temps sans entrer directement dans la problématique liée au COVID19. Le sujet proposé était donc "A quoi sert l'école si on peut la faire à la maison ?". Ce thème me semblait avoir la "bonne distance affective" dont parle Edwige Chirouter, les enfants avaient bien sur beaucoup de choses à dire sur le sujet "j'ai compris que pour apprendre j'ai besoin des autres", "l'école ça me permet de ne pas supporter mon frère toute la journée" ou encore "je propose qu'au collège on mette tous des chaussons en classe à la rentrée".

L'atelier a duré une heure et c'est clair que ce type d'exercice demande beaucoup de concentration autant de la part des enfants que de l'animateur. Il ne faut pas se perdre de vue sur l'image, on ne perçoit qu'une partie de l'autre (le son et l'image et en plus une image incomplète), cela m'a demandé à la fois une tension pour garder le fil, le groupe, être attentif à tous, aux mains qui se lèvent et en même temps un lâcher prise sur les bug techniques, les goûters qui sont tout d'un coup apparus à l'écran, les changements de pièces pour certains qui étaient dans la même maison et qui voulaient aller aider le petit frère ou la petite soeur pour répondre à une question.... La gestion de l'image m'a posé question, je n'ai pas trouvé sur le moment la fonction pour ne pas me voir à l'écran et j'étais donc tentée de me regarder pendant l'atelier ce qui m'a dérangé, tout comme les enfants se regardent parler, il serait intéressant de voir comment le fait de se voir parler influe sur notre manière d'échanger. Par ailleurs il y a une asymétrie entre ceux qui sont sur tablette qui ne voient pas tout le monde en continu alors que ceux qui sont sur ordinateur ont une vue en mode galerie de l'ensemble des participants. Je ne parle pas de ceux sur téléphone, cela est encore plus compliqué.

J'ai éprouvé une certaine difficulté en fin de séance non pas pour clore le débat et la discussion mais plutôt pour trouver la manière de fermer la séance, de se dire au revoir. J'ai été tentée de leur laisser un temps informel pour ceux qui souhaitaient échanger, ils en avaient envie mais en même j'ai vite compris que cet espace de liberté est inutilisable car les conversations informelles sont impossibles. Il n'y avait pas de possibilité autre que de fermer la séance de manière unilatérale. Avec le recul je pense qu'il est souhaitable de leur dire de quitter un à un la réunion, que chacun puisse le faire individuellement avec un au revoir personnalisé, c'est beaucoup moins brutal car le passage du groupe à la solitude de la chambre peut être déstabilisante.

Suite à l'atelier plein d'idées me sont venues sur comment utiliser le tableau blanc mis à disposition par zoom pour faire un tableau d'expression en fin ou début de séance pour écrire des mots liés au thème abordé, pour le prochain atelier je demanderai à chacun de m'envoyer une image sur le prochain thème (la nature) pour faire un diaporama avec leurs images que je présenterai en début de séance... bref plein d'envies suite à ce premier atelier et surtout des enfants qui en redemandent (trop contents d'être en lien avec d'autres enfants - surtout pour les enfants uniques) et les parents (trop contents d'avoir un moment de répit dans la journée).

Conclusion

Ces pratiques philosophiques virtuelles avec des adultes (café philo) et avec les enfants sont nouvelles (Il existait déjà la consultation philosophique par Skype). Elles sont nées dans un contexte de confinement étatique, qui a dressé une barrière entre le chez soi et le dehors, suspendu du jour au lendemain le lien social, pour contrebalancer la solitude engendrée, et pouvoir poursuivre des activités motivantes dans la vie. Le réseau social virtuel a ici pleinement joué un rôle de reliance, n'en déplaise aux technophobes. Nous avons analysé cette émergence de pratiques par comparaison avec des pratiques en présentiel, insistant parfois sur des limites, peut-être insuffisamment réceptifs aux possibilités ainsi ouvertes, car en période de balbutiements techniques, qui peuvent être dissuasives pour certains (certains seniors ont refusé l'utilisation de zoom, en faisant la louange du présentiel : fracture numérique générationnelle ?).

Pour approfondir cette analyse, il faudrait creuser les pistes suivantes :

  • Déterminer plus précisément le rôle que joue la corporéité dans la discussion en présentiel, comme façon d'être à l'autre : je pense par exemple à la gestuelle du débat tibétain, où l'opposant est debout et domine physiquement celui qui soutient sa thèse, assis ; et il "assène" un argument avec un pas en avant, un frappé des mains et un triomphal tsa !
  • Il faudrait voir comment le virtuel transforme la corporéité d'autrui, sans l'annuler, mais en la redéployant autrement, et comment ? Et qu'en est-il alors de ma propre corporéité, car je me vois moi-même sur l'écran...
  • Travailler le lieu commun créé par le virtuel. Car si le virtuel déspatialise le lieu, il en crée un nouveau, spécifique, reconfigure un territoire. Mais lequel ? La métaphore de l'archipel est peut-être éclairante. Il prend acte d'îles séparées, mais elles sont réunies entre elles au-dessous de l'eau, l'archipel tisse un réseau,au-delà de la fragmentation et en l'absence de contiguïté.
  • Analyser en quoi le fait d'être chez soi dans une discussion publique produit des effets spécifiques sur chaque personne et le groupe.
  • Esquisser en quoi consiste l'"habiter" d'une discussion virtuelle. Car habiter n'est pas seulement investir un lieu (par exemple celui du café philo), mais tisser des relations avec un environnement, ici une altérité plurielle.
  • Préciser quel est le commun que peut créer le virtuel ? La discussion virtuelle crée en effet une expérience commune, surtout lorsqu'elle est renouvelée, fait histoire de groupe. Une expérience discursive intellectuelle, problématisante, conceptualisante et argumentative certes, mais aussi existentielle.
  • Expliciter enfin en quoi le contexte du confinement, qui a fait rupture soudaine des liens sociaux, a influencé significativement notre rapport à la technologie (comme possibilité de continuité de ces liens), et révélé à quel point ces liens sont structurants pour la construction des enfants et la vie des adultes...

Car un nouvel outil, ici numérique, pose un problème d' apprentissage, qui se résout par l'habitude, et entraîne parfois des dysfonctionnements techniques (ex. : réseau défectueux...). Mais si on doit poser la question des limites de l'outil, il faut s'interroger sur les possibilités nouvelles qu'il ouvre. Deux exemples : l'inscription de son prénom dans la fonction "converser" détermine un ordre de passage objectif, peu contestable, et on voit dans combien de tours de parole on pourra intervenir, ce qui diminue le stress d'avoir été oublié. Ou le fait de fermer soi-même son micro quand on a parlé pour laisser le propos aux autres, aide à mieux écouter, sans rappel à l'ordre de l'animateur...


(1) Les principes d'inclusion et la déclusion sont développés dans le modèle de "l'élément humain" d'après Will SCHUTZ, pour créer un environnement de travail humaniste. Will Schutz décrit les liens pouvant exister entre l'estime de soi, la confiance des salariés dans l'entreprise et la productivité de l'entreprise.

Diotime, n°85 (07/2020)

Diotime - Quelques remarques sur les discussions à visée philosophique virtuelles avec des enfants et des adultes