Dossier Philoformation - 18e Colloque des Nouvelles Pratiques Philosophiques (NPP) à l'Université de Genève (23-24 novembre 2019)

Introduction à l'atelier Philo Formation

Nathalie Frieden, chercheuse en didactique de la philosophie, Fribourg, Suisse

I) Présentation du colloque et de l'atelier Philo-Formation

Le colloque sur les Nouvelles Pratiques de la Philosophie a eu lieu à l'université de Genève en novembre 2019. C'était une première dans cette ville, elle était très réussie, organisée avec l'apport généreux et efficace de l'association Prophilo de Genève, qui nous invitait. Les conditions de travail étaient exquises et nous avions le temps et l'espace pour nous rencontrer et collaborer.

Nous présentons ici les interventions de l'atelier Philo-formation.

Le premier article est dédié à l'association Prophilo. On y présente l'histoire courageuse et riche de Prophilo, amenant ce groupe à fêter ses vingt ans d'existence en organisant le colloque.

Prophilo m'avait suggéré une année à l'avance, que le colloque de Genève serait une occasion de présenter dans Philo Formation, ce qui se fait en Suisse en nouvelles pratiques. J'ai donc invité des praticiens suisses à présenter, sous forme d'exercices ou de conférences, ce qu'ils créent et réalisent par leur engagement de philosophes dans la cité. La richesse et la variété de leurs apports pendant les deux jours du colloque, face à un public en grande partie nouveau aux NPP, très participatif et curieux, ont fait de cet atelier un moment intense et heureux.

II) Présentation des intervenants

A) Ce dossier de Diotime commence avec une introduction de Prophilo. Maria-Julia Stonborough et Alain Buchet sont tous les deux membres du comité de Prophilo et présentent leur association et son développement jusqu'au colloque de novembre 2019.

Ensuite dans ce dossier, les interventions sont présentées dans l'ordre de l'âge des personnes auxquelles ces praticiens s'adressent dans leur travail.

B) Christine Fawer Caputo et Samuel Heinzen s'adressent aux enfants du tout premier âge de la scolarité obligatoire en Suisse et proposent une méthode aux enseignants des classes de maternelles H1 et H2, les Zophes. Leur méthode a été adoptée dans plusieurs cantons romands. Ce qui les caractérise est le fait d'avoir travaillé longtemps dans une HEP, d'avoir ainsi formé les futurs instituteurs, de les avoir introduits à la méthode de la discussion philosophique avec les enfants dans le cadre de la formation à l'éthique. Le cadre dans lequel se fait la formation actuelle en Suisse romande est le Plan d'Etude Cadre (PER). Ce qui ressort de la méthode des Zophes, est un souci de répondre aux compétences que le PER promeut comme celles que l'enfant doit développer pendant sa scolarité obligatoire. L'idée porteuse de la méthode des Zophes est de proposer la philosophie comme un moyen privilégié pour développer le maximum de ces compétences fondamentales. Ils proposent un kit comprenant des images de classes comportant des personnages sympathiques et reconnaissables (les Zophes), dans des situations typiques, des histoires, une méthode avec des questions fondamentales et des façons de les aborder, un soutien didactique pour l'utilisation de chaque moyen, etc. Il s'agit d'une méthode clefs en main, que l'on trouvera dans le PDF ci-dessous.

Document (format PDF) : Les Zophes, une méthode de philosophie pour enfants conçue pour le début de la scolarité

C) L'École Internationale de Genève (Ecolint) est une grande école privée qui enseigne en deux langues, le Français et l'Anglais. Pour son programme, elle collabore avec le Bureau International de l'Éducation de l'Unesco. Elle intègre des buts et des méthodes de l'Unesco dans son effort d'accompagner le jeune d'une façon globale et heureuse, à devenir un acteur dans le monde. Cela signifie développer des compétences de pensée critique, basées sur la formation de la pensée à faire de la recherche, à se questionner et à mettre en question le monde. Vivre dans le XXIème siècle, apprendre à le penser, être capable d'agir pour le bien commun sont des buts de cette école, ce qui lui a permis d'intégrer et privilégier la philosophie pour enfants. Nous avons eu trois présentations de personnes travaillant dans les classes du primaire de cette école.

D) Duff Gyr est le directeur de l'école primaire. Il nous a introduit à ce qui se passe à l'école, les méthodes, les finalités, la didactique. Il nous a parlé aussi de la méthode construite en collaboration avec l'Unesco, et le programme ULP (Universal Learning programme).

E) Helene Trudel est une enseignante du primaire. Elle a présenté ses doutes par rapport à l'intégration de la philosophie dans les méthodes de plusieurs matières, ses craintes d'une perte de temps et d'une inutilité. Mais elle a adopté des méthodes de pensée critique et de recherche. Elle nous a présenté trois exercices, mettant en valeur le développement de la recherche pour la construction d'une vérité. Ce sont des exercices qui chamboulent l'idée de l'autorité de l'enseignant, en mettant en valeur la curiosité de chacun et la capacité de mettre en question les résultats partiels acquis, et surtout la co-construction du savoir.

F) Katerina Hayek travaille à l'Ecolint en tant que chercheuse. Elle a analysé des discussions philosophiques sous l'angle de l'ULP (Universal Learning programme), qui est le programme adopté par cette école en collaboration avec l'Unesco. La méthode ENA (Epistemic Network Analysis, méthode développée par D.W. Schaffer à l'université de Wisconsin), qu'elle utilise, est finalisée pour observer des compétences d'apprentissage en les quantifiant et les analysant, afin de construire un modèle de compréhension de l'état et des progrès de chaque compétence, tant sociale qu'intellectuelle.

G) Florence Auvergne-Abric travaille hors de l'école. Elle fait ce qu'elle appelle : "Les parlottes des The´opopettes". Ces personnages sont des marionnettes mises en mouvement par des actrices qu'on voit. Non seulement elles les mettent en mouvement, mais elles participent aussi au spectacle. Le lieu est un théâtre que F. Auvergne-Abric monte sur une place ou dans une salle. Elle s'adresse d'une façon ludique aux enfants de tous les âges du primaire, discutant de questions suscitant des problèmes philosophiques. Le spectacle entraine des discussions, et suscite des questions dans le public. Dans son article, cette créatrice montre comment et pourquoi son dispositif "marche" et comment les questions qui se posent dans la pièce font écho dans la tête de publics différents.

H) Isabelle Remy travaille avec des jeunes et des adultes pour leur faire découvrir et vivre, à travers des moments théâtraux improvisés auxquels ils participent, une expérience qui permet de réfléchir philosophiquement à une dimension du vécu. Ici elle a reproduit une belle expérience vécue dans une Haute École Pédagogique. Le jeu était simple, et l'effet portait à beaucoup se questionner sur les rapports spontanés entre personnes qui ne se connaissent pas. Son thème était le consentement tel qu'il se présente dans une poignée de main, ou des yeux fixes dans les yeux de celui qu'on aborde, ou l'embrassade. Isabelle Remy est une actrice et une animatrice de philosophie, du groupe ProPhilo. Dans son article, elle décrit comment elle construit, crée, son dispositif, et pourquoi le public est pris et se met à penser.

I) Silvio Joller est un animateur tessinois, d'art et philosophie, travaillant en Français et en Italien, dans des écoles ou des musées, avec des publics d'âges différents. Il place son public devant une oeuvre. Il lui pose des questions afin que l'on regarde les éléments de la composition de l'oeuvre, et prend du temps pour cette activité. Sa méthode nous oblige à regarder, sans "sortir" du tableau vers l'école de l'artiste, sa vie, ses intentions, les sentiments qu'il veut dépeindre, tout ce que l'on pourrait trouver de cultivé, à trouver et à dire, mais qui se situe hors du tableau et non à l'intérieur. Ce temps donné aux questions et aux réponses du public est un temps de travail, de découverte, de contemplation, d'apprentissage à un autre regard sur l'oeuvre, et de dépouillement progressif d'une approche habituelle. La pensée, le questionnement, la discussion naissent peu à peu. On découvre un tableau que l'on croyait connaitre, et sur lequel on aurait pu parler (!). Discuter est aussi réfléchir sur les différentes formes de connaissances en art. Dans son article S. Joller nous fait rentrer autrement dans un tableau de Mondrian.

III) Travail, supports et méthode, formation

En regardant les progrès faits pendant ces 20 dernières années en exercices pratiques de philosophie, on ne peut qu'être frappé par les changements importants du travail.

Aborder la philo à partir d'un texte plus ou moins illisible et un prof qui travaille seul, a été remplacé par des activités pratiques : faire travailler les participants en faisant confiance à leur pensée pour cerner, découvrir une réalité, questionner et comprendre. Travailler c'est faire penser.

La différence entre les approches que j'ai introduites ici est le choix du support et surtout la dimension de la réalité que l'animateur désire que le participant découvre et questionne. Les deux présentations qui s'adressent au même âge, la petite enfance des débuts de la scolarité, sont très différentes. Les Zophes se limitent au réel tel qu'il se vit dans les quatre murs de l'école, sans ouverture sur le reste du monde, sur la famille ou la vie en société, ou la nature extérieure à la cour de l'école. C'est assez limité si on pense au nombre et à la variété des problèmes que les petits enfants se posent. Par ailleurs les problèmes qu'on aborde en classe sont éthiques. Mais la méthode a une didactique qui l'accompagne pour aider les instituteurs à s'approprier l'ensemble. Et cette méthode est enseignée dans les HEP. Telles sont les forces et faiblesses des Zophes.

Á l'opposé, les Théopopettes se posent tous les problèmes qui leur passent par la tête (la leur, c'est-à-dire celle de leur conceptrice ainsi que des deux actrices qui font bouger les marionnettes). C'est brillant, rapide, drôle et vif. Sa qualité consiste à être efficace avec les enfants tout en amusant leurs parents. Quand le théâtre s'achève et les questions et la discussion commencent, le déroulement réussit à la mesure de l'animation de Florence Auvergne Abric. Donc il s'agit d'un ensemble théâtre/ mise en scène/animation/discussion, qui dépend d'une personne.

Cet ensemble n'est pas enseigné, et cela ne peut pas l'être hélas. Évidemment il existe des livres qui accompagnent et retracent ce qui s'est passé en scène, mais qui dépendent du théâtre, et il existe des films des pièces, que l'on peut utiliser en formation. Et F. Auvergne forme avec ce matériel. A l'opposé, la méthode Zophes est enseignées à la HEP de plusieurs cantons, et elle est accompagnée d'un kit d'aide à l'enseignant qui est lui-même une formation.

Isabelle Remy utilise des moments du théâtre afin de faire découvrir et penser les sentiments et les sensations quand on les vit. Le résultat est frappant. La difficulté dans la formation est que l'approche philosophique est spontanément idéaliste et abstraite. Or la force d'Isabelle Remy est de faire vivre, et faire ressentir, des situations gênantes et dérangeantes afin que l'on ne les évite pas en les sublimant, mais qu'on essaye de les comprendre en les vivant, en les regardant et en les disant. La difficulté que l'on rencontre est qu'il faut d'abord accepter d'être à son corps et de se l'approprier, et ensuite de philosopher à ce sujet. Isabelle Remy donne des formations où elle allie toujours ces deux aspects. Forme-t-elle des personnes à utiliser son approche dans des formations qu'elles donneraient ? C'est plus difficile, car cela implique de donner place, voire utiliser le corps en cours, en plus d'une formation au théâtre et à philosopher sur ce que l'on découvre.

Pour conclure, parmi les intervenants de cet atelier Philo-Formation au colloque de Genève, il y a eu un florilège d'interventions belles, créatives, engageantes et intelligentes. Peu avaient un volet "formation de formateur", mais toutes étaient stimulantes et donnaient envie d'intégrer dans nos pratiques des éléments de ce que nous avons vécu.

J'aime à penser que lorsque chacun sort de deux jours aussi riches que ceux que nous avons vécu à Genève, il part un peu changé, influencé par ce qu'il a entendu et travaillé, et heureux de ce qu'il murit dans sa tête consciemment ou inconsciemment...

Diotime, n°85 (07/2020)

Diotime - Introduction à l'atelier Philo Formation