Réflexion

Maîtrise du langage et pensée émancipée

Ou comment l'éducation populaire construit une autodéfense intellectuelle

Myriam Mekouar, professeur de lettres et de théâtre, animatrice d'ateliers philosophiques, site : https://www.asso-lecume.fr/

"Ne prenez pas vos présomptions pour des faits acquis. Commencez par adopter une position critique envers toute idée. Forcez-la à se justifier. Soyez prêts à poser des questions sur tout ce qui est considéré comme un fait acquis. Essayez de penser par vous-même. Il y a beaucoup d'information en circulation. Vous devez apprendre à juger, à évaluer et à comparer les choses" Noam Chomsky, La fabrique du consentement, 1988

I) Le langage : première cible à abattre ?

Bien-sûr, il existe des dystopies dans la littérature et dans le cinéma qui s'attachent à montrer comment une société, quelle qu'elle soit, peut basculer dans le chaos du totalitarisme. Bien-sûr, dans ces scénarii d'anticipation, les citoyens divisés en castes sont privés de toute liberté et particulièrement du droit à l'expression. En relisant 1984 de George Orwell, publié en 1949, ou en regardant la série The handmaid's tale, tirée du roman de Margaret Atwood, qui n'a pas redouté, même une minute, qu'un tel monde puisse advenir ? La fonction de la littérature étant de nous transporter vers des ailleurs évocateurs, elle se propose aussi de nous bousculer, de nous faire réfléchir par le biais d'expériences de pensée cathartiques. Ces oeuvres qui nous parlent de mondes coercitifs et répressifs où la liberté d'expression est pourchassée nous paraissent bien effrayantes, car comment se sentir libres si nous sommes bâillonnés, si notre voix est condamnée au silence ?

Dans ces oeuvres d'anticipation, chaque fois, il est question d'un monde où le langage est la première cible à abattre. Chaque fois, à défaut de pouvoir instaurer une police de la pensée, les "affreux méchants" tentent d'appauvrir le langage, de le réduire en pièces, comme si les mots avaient un pouvoir tel qu'ils pourraient servir toute tentative de rébellion, de dissidence, bref, toute volonté d'exprimer sa liberté, sa dignité d'homme. Et comme toute opinion qu'on a est une opinion qu'on peut exprimer, au moins mentalement, on voit que notre langage trace la limite à ce qu'on peut penser. Une opinion inexprimable est une opinion impensable. Et comme l'écrivait Wingenstein : "Les frontières de mon langage sont les frontières de mon monde". Les mots représenteraient donc un danger pour les ennemis de la liberté ? Mais quel pouvoir ont-ils donc pour être si méthodiquement combattus dans les sociétés répressives et totalitaires ? Pourquoi les détenteurs du pouvoir craignent-ils tant les mots et pourchassent-ils avec force celles et ceux qui les utilisent pour chanter le monde, pour le rêver, le décrire et le penser ? En quoi pour se sentir libre, faut-il comprendre à minima les mécanismes et les outils de la langue, en saisir la vigueur, les connotations et les polysémies ?

II) Plaidoyer pour un patrimoine menacé : les mots

Loin de la fiction littéraire, mais en m'appuyant sur ma pratique de terrain d'animatrice d'ateliers philosophiques avec les enfants et les adolescents, sur mon ancien métier d'enseignante en Lettres, il m'est apparu au cours des quinze dernières années et de façon de plus en plus criante qu'il existe un lien évident entre d'une part l'effondrement du bagage lexical et linguistique chez la plupart des élèves que je rencontre au quotidien et d'autre part la fragilité de leur pensée critique. La simplification et le raccourcissement du langage s'accompagne indéniablement d'une limitation de la pensée, tout au moins d'une pensée originale. Ce constat ne concerne pas seulement les enfants des classes défavorisées ou des milieux ruraux, comme certains ont pu l'affirmer longtemps, mais bien la grande majorité des enfants et des adolescents en France. Nulle question ici de tomber dans le sempiternel "C'était mieux avant !". En observant les enfants à travers mes ateliers, je vois bien que nombre d'entre eux, lorsqu'il s'agit de réfléchir à des concepts abstraits, peinent à articuler leur pensée par manque de mots, montrent même parfois une forme de souffrance quand il s'agit de se positionner face à des questions pourtant simples. La cause en est presqu'à chaque fois un bagage lexical limité. Ce faisant, je constate que la plupart préfèrent s'emmurer dans un silence forcé et montrent des signes de malaise. De fait, ils contribuent sans le vouloir à développer ainsi à l'infini ce grand désert linguistique qui croît et se développe dans nos écoles et notre société. Pourtant dans le Finistère où j'exerce, je navigue dans des établissements au niveau tout à fait correct et sans problèmes socioéconomiques particuliers. Quand je lis un album de littérature de jeunesse ou tout autre texte adapté, ou quand ces élèves participent à des débats philo, force est de constater qu'une grande majorité d'entre eux reconnaissent embarrassés manquer de mots pour dire leur pensée : "J'ai une idée mais je ne sais pas comment la dire...". Cette pensée du même coup, à force d'être ravalée, de ne pouvoir jaillir, se sclérose au lieu de se déplisser...

Or comment penser le monde dans lequel je vis, comment le comprendre, si mon patrimoine lexical est si pauvre ? Quel type de monde suis-je en mesure d'inventer, de créer, quand les mots pour l'exprimer sont insuffisamment précis ? Comment ciseler ma pensée, la déployer avec justesse, précision, clarté, subtilité et finesse, quand je me heurte au barrage du manque de mots ? Quand tout ce qui parvient à s'extraire de ma bouche, ce sont des mots limités, pauvres, ternes, le plus souvent d'ailleurs ceux que mon camarade a prononcés juste avant, qui eux-mêmes manquaient de précision et que je répète mécaniquement ? Comment exister si je n'arrive pas à décrire, à nommer, à représenter mes images mentales ? Ces images ne risquent-elles pas de se tarir comme un lac asséché ?

  • "C'est bien / C'est pas bien !
  • Oui, d'accord, mais pourrais-tu préciser, développer un peu plus s'il te plait !".

Et là, c'est le trou noir, le néant... Un monde binaire, sans nuances, sans saveurs et sans repères sémantiques se déploie devant moi, cela alors même que notre langue est si riche et si dense... Nul besoin d'aller évoquer le langage poétique ni même celui de la littérature. Juste des mots précis, clairs et qui renvoient avec puissance et exactitude à ma pensée... Bien-sûr, on pourrait lister les causes de ce délitement linguistique, évoquer les écrans, le manque de lecture, l'intrusion de la télévision, mais ce serait l'objet d'un autre article. Se pose plutôt à moi la question : pourquoi en est-on arrivé là ? La maîtrise d'un bagage lexical suffisamment étoffé n'est-elle pas aussi la maîtrise du pouvoir ? Ceux qui possèdent ce pouvoir ne possèdent-ils pas aussi du même coup tous les pouvoirs, dont fatalement aussi le pouvoir éventuel de mentir, de blesser, de tromper, de dominer ? Finalement, quelles sont les chances pour que cette génération d'enfants et d'adolescents puissent parvenir à s'engager et se sentir aptes à vouloir agir sur le monde dans lequel ils vivent, s'il leur manque l'essentiel : les mots ?

Dans Alice au pays des merveilles, Lewis Caroll fait dire à Humpty Dumpty d'un ton méprisant :

  • "Quand j'emploie un mot, il signifie exactement ce qui me plaît de lui faire signifier. Rien de moins, rien de plus.
  • La question, lui répond Alice, est de savoir s'il vous est possible de faire signifier à un mot des choses différentes.
  • La question, réplique Humpty Dumpty, c'est de savoir qui va être le maître. Et c'est tout."

L'appropriation du langage, sa découverte ou sa redécouverte, son exploration, le plaisir jubilatoire qu'il peut procurer quand on en maîtrise les codes et les nuances conditionnent notre place dans la cité et dans le monde. Dédramatiser son appauvrissement revient à accepter l'idée d'abandonner des cohortes d'enfants à devenir des êtres privés d'oxygène et de liberté. Il est infiniment urgent que notre langue redevienne une terre fertile pour lutter contre le désert de la pensée.

III) Réquisitoire contre une pensée rétrécie : la Novlangue VS le crime de pensée... Orwell le Moderne

"Ne voyez-vous pas que le véritable but de la Novlangue est de restreindre les limites de la pensée ?"

(George Orwell, 1984, I, chapitre 5).

Les mots sont les écrins qui recueillent la pensée. Les mots ont un sens, souvent plusieurs sens et ce faisant, ils permettent non seulement de nommer le monde, mais aussi de le transformer.

La question est : qui est le maître ? Cette question, loufoque ou secondaire en apparence, est au coeur de notre réflexion car cette compétence fixe très tôt les rôles de chacun dans le monde. Place de celui qui décide, de celui qui est le plus fort, parce que la représentation du réel qu'il va imposer est celle qui sert le mieux ses intérêts. George Orwell dans 1984 explique comment, pour contrôler efficacement la pensée, le pouvoir totalitaire a compris qu'il lui fallait réformer le langage, en le limitant et en faisant croire qu'avec peu, on a bien assez... Big Brother interdit l'usage de mots qui pourraient véhiculer des pensées interdites.

"Nous détruisons chaque jour des mots, des vingtaines de mots, des centaines de mots, nous taillons le langage jusqu'à l'os", triomphe Syme, philologue, spécialiste de novlangue, qui travaille au Service des Recherches. "A la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée, car il n'y aura plus de mots pour l'exprimer. (...) La révolution sera complète, quand le langage sera parfait (...) C'est une belle chose, la destruction des mots. Naturellement, c'est dans les verbes et les adjectifs qu'il y a le plus de déchets, mais il y a des centaines de noms dont on peut aussi se débarrasser. Pas seulement les synonymes, il y a aussi les antonymes. Après tout, quelle raison d'exister y a-t-il pour un mot qui n'est que le contraire d'un autre ? Les mots portent en eux-mêmes leur contraire. Prenez "bon", par exemple. Si vous avez un mot comme "bon" quelle nécessité y a-t-il à avoir un mot comme "mauvais" ? "Inbon" fera tout aussi bien, mieux même, parce qu'il est l'opposé exact de bon, ce que n'est pas l'autre mot. Et si l'on désire un mot plus fort que "bon", quel sens y a-t-il à avoir toute une chaîne de mots vagues et inutiles comme "excellent", "splendide" et tout le reste ? "Plusbon" englobe le sens de tous ces mots, et, si l'on veut un mot encore plus fort, il y a "double-plusbon". Naturellement, nous employons déjà ces formes, mais dans la version définitive du novlangue, il n'y aura plus rien d'autre. En résumé, la notion complète du bon et du mauvais sera couverte par six mots seulement, en réalité un seul mot".

La novlangue de 1984 cherche non seulement à interdire de nommer les "réalités interdites", mais pire encore, à interdire même de concevoir des idées hétérodoxes et donc des idées libres. Orwell, pour qui le mensonge intéressé des idéologues (même s'ils croient mentir au nom du Bien ou du juste camp) nomme cette déformation programmée du langage : le crime contre l'esprit. Il serait bien naïf aujourd'hui de nier que l'appauvrissement actuel de la langue ne participe pas quelque part d'une impuissance à penser le monde et donc à pouvoir le comprendre et le changer. Les langages hermétiques, comme ceux du management, ceux des sphères économicopolitiques, les multiples lexiques pseudo-scientifiques pervertissent progressivement les domaines du savoir et brouillent à dessein notre perception du monde. Quand ce ne sont pas les sciences humaines elles-mêmes qui apposent un vernis de neutralité scientifique à des jugements de valeur orientés et partisans. Comment démêler le vrai du faux ? Comment s'y retrouver si on ne possède pas les rudiments de la langue ? Comment espérer dans ces conditions que notre littérature ne soit pas totalement illisible pour un pourcentage croissant de la population ? Quant à nos enfants, dotés d'un bagage lexical réduit à sa plus chétive expression, ils perdent, chaque année, un peu plus de leur potentiel d'esprit critique et donc de leur potentielle aptitude à s'émanciper. Aussi est-on en droit de s'interroger : "qui est le maître ?" et à qui profite le crime ?

IV) L'autodéfense intellectuelle : un bouclier contre le néant

"Notre époque est marquée par le recul sans précédent d'un des principaux héritages des Lumières : la vérité en tant que pilier moral et politique. Aujourd'hui, le mensonge comme la vérité ont été supplantés par une nouvelle forme de discours, ce que Frankfurt appelle le bullshit. C'est une forme de discours que l'on reconnaît au fait que son adepte ne se préoccupe ni de dire la vérité (ou du moins d'en avoir l'air) ni de mentir. Celui qui pratique l'art de dire des conneries n'a tout simplement pas le souci de la vérité et méprise autant les faits que l'histoire ou la logique"

(Eva Illouz, Courrier International, 2019).

Un glissement progressif semble s'être opéré, partant du simple constat d'un patrimoine linguistique en voie d'extinction, vers celui d'une société où finalement ceux qui possèdent l'art du logos ont pris le pouvoir face à celles et ceux qui se retrouvent enfermés dans une minuscule valise de mots, bien incapables d'exprimer et de comprendre le monde autour d'eux. Pour faire face à ce délitement du langage pourtant porteur de la pensée critique, des intellectuels, des penseurs se sont organisés en contre-pouvoir. Ils ont créé cette notion qu'on appelle l'autodéfense intellectuelle. Ce mécanisme de protection a pour objectif de fournir des instruments de défense appropriés et efficaces face à tout type d'information. Mais ce processus intellectuel ne nous étant pas donné d'emblée, il se doit d'être travaillé. Comment ? Pourquoi ? Il m'a semblé que les travaux de Noam Chomsky étaient un bon point de départ. N'écrit-il pas : "Si nous avions un vrai système d'éducation, on y donnerait des cours d'autodéfense intellectuelle" ? Au Québec, Norman Baillargeon, auteur de l'ouvrage Petit cours d'autodéfense intellectuelle, a mis au point une "boite à outils", celle dit-il, "que tout penseur critique devrait avoir en sa possession". Cette boîte contient en outre des outils qui permettent de réfléchir à plusieurs compétences, jugées indispensables pour se protéger de toute tentative de propagande quelle qu'elle soit ; on y trouve des outils qui concernent le langage bien-sûr, mais aussi la logique, la rhétorique, les nombres, les probabilités et la statistique. Ce référentiel parle par exemple de "mathématique citoyenne" et démontre assez magistralement comment de simples calculs mathématiques peuvent venir anéantir certains discours officiels en nous aidant à faire le tri entre vraies et fausses informations.

Revenons à l'étymologie du mot "autodéfense" : composé du grec auto = soi-même, et du latin defensa = défense, protection, mot dérivé lui-même de defendere, qui signifie défendre, protéger, écarter, éloigner, repousser, tenir loin, l'autodéfense est donc la défense ou la réaction d'un individu ou d'un groupe, réalisée par ses propres moyens face à une agression ou un danger, sans faire appel aux moyens habituels de la police, de l'armée. On peut aussi y voir un lien étroit avec les techniques d'autodéfense ou les armes d'autodéfense. L'expression "autodéfense intellectuelle" désigne alors une attitude critique vis-à-vis de toute affirmation ou information pour se protéger contre ce qui pourrait être une agression contre notre intégrité intellectuelle. Son afférent est ce qu'on appelle la pensée critique ou l'esprit critique. Par ailleurs, dans La fabrique du consentement, paru en 1988, Noam Chomsky et Edward Herman mettent en évidence l'existence d'une propagande d'Etat visant à diffuser une vision du monde, celle des dominants, au moyen d'un système sémantique et linguistique martelé à loisir et qui finit par devenir l'unique norme. Quid des capacités argumentatives, des compétences langagières, de la compréhension fine pour déjouer les pièges de cette manipulation par le discours ? En France, l'association Acrimed se déclare aux avant-postes pour veiller et rester attentif à la vérification des faits. Elle réunit des salariés et des usagers des médias, des chercheurs, des universitaires et des acteurs de la vie associative et politique. Leurs questions sont éloquentes : Pourquoi certains discours nous séduisent-ils ? Comment ces discours si séduisants sont-ils construits ? Quelles menaces font-ils peser sur la liberté et sur la démocratie ? Ces "veilleurs" décortiquent pour les dévoiler, les pièges d'une Novlangue subtile et sophistiquée, qui a largement envahi la sphère médiatique.

Mais bien avant eux, des fédérations d'éducation populaire ont cherché à offrir également des outils d'émancipation et d'autonomie pour que chacune, chacune puisse construire son identité d'homme et de femme libre en maîtrisant notamment le pouvoir des mots.

V) L'éducation populaire : pour l'émancipation de toutes et tous

L'éducation populaire et politique est un courant de pensée qui cherche principalement à promouvoir, en dehors des structures traditionnelles d'enseignement et des systèmes éducatifs institutionnels, une éducation visant l'amélioration du système social par l'émancipation et l'éducation à l'esprit critique.

Cela consiste entre autres à décrypter les rapports de domination à l'oeuvre dans la société, à prendre conscience de la place que chacun y occupe, à apprendre à se constituer collectivement en contre-pouvoir et aussi à expérimenter sa capacité à agir sur le monde. Les questions éducatives y sont centrales, bien au-delà du strict système scolaire : en effet, l'idée fondamentale est que tout au long de la vie, l'individu est appelé à former sa conscience politique et à s'émanciper des mécanismes de domination. C'est précisément cela l'objectif de l'éducation populaire et politique. Or cette émancipation serait impossible sans une forme de conscientisation.? L'éducation populaire et politique associe donc dans sa conception, trois axes qui sont le personnel, le collectif et le politique. S'écartant de toute tentation de victimisation ou pire, d'un humanisme paternaliste ou d'un catéchisme républicain désuet, elle cherche au contraire à développer la puissance d'agir sur le monde que chacun possède en soi : pouvoir intérieur, pouvoir de penser, de dire,de faire et pouvoir sur le monde. Il s'agit individuellement et collectivement d'affirmer sa dignité d'être humain, de s'auto-éduquer, en se fixant soi-même ses propres règles de conduite en autonomie, de prendre conscience des rapports sociaux qui se jouent dans la société et de construire une force collective apte à imaginer et à agir pour une véritable et profonde transformation sociale.

VI) L'éducation populaire et politique : héritière des Lumières

C'est au XVIIIème siècle, à l'époque des Lumières, que l'on fait communément remonter l'origine de l'idée d'une "éducation populaire". Dans un contexte de lutte contre l'obscurantisme et contre l'emprise hégémonique de l'Église catholique en France, va se diffuser l'idée de la nécessité d'une éducation de toutes et tous, et en l'occurrence, du peuple, par le peuple, pour le peuple. En 1792 déjà, en pleine révolution, le philosophe mathématicien et homme politique Condorcet remettra à l'Assemblée législative un Rapport sur l'instruction publique dans lequel on peut lire : "Tant qu'il y aura des hommes qui n'obéiront pas à leur raison seule, qui recevront leurs opinions d'une opinion étrangère, en vain toutes les chaînes auraient été brisées, en vain des opinions de commandes seraient d'utiles vérités. Le genre humain n'en resterait pas moins partagé entre deux classes : celle des hommes qui raisonnent, et celle des hommes qui croient. Celle des maîtres et celle des esclaves". Il faut donc "rendre la raison populaire" tout en veillant à ce que les différences de savoir n'entraînent pas des rapports de subordination. La mission de l'école est alors de transmettre les "savoirs élémentaires", ancêtres de notre actuel "Socle commun de connaissances et de compétences". Condorcet dira d'ailleurs aussi dans ce fameux Rapport : "On enseigne dans les écoles primaires ce qui est nécessaire à chaque individu pour se conduire lui-même et jouir de la plénitude de ses droits". Cette idée majeure qu'il faut donner à toutes et tous les moyens de pouvoir raisonner et penser par soi-même et de posséder les outils réflexifs, culturels et linguistiques traversera et marquera fortement "l'ADN" du mouvement de l'auto-défense intellectuelle mais aussi celui de l'éducation populaire et politique.

Condorcet se montrera aussi particulièrement audacieux dans sa vision d'une éducation moderne et d'une école qui se doit de promouvoir une émulation intellectuelle inscrite dans un esprit de coopération et dont le ressort se fonderait sur le désir d'être reconnu pour ses qualités et non plus de vouloir toujours être le meilleur. Mais si la Révolution française n'a pas abouti à mettre en place son projet d'une émancipation des exploités et s'est limitée à substituer au pouvoir de l'aristocratie celui de la bourgeoisie capitaliste, elle a néanmoins permis le brassage d'un grand nombre d'idées émancipatrices, dont celles défendues par Condorcet. Plus tard, le XIXe siècle, marqué en France par les Révolutions de 1830, 1848 et 1871, verra naître trois courants qui pratiqueront, chacun à leur façon, une forme d'éducation populaire : un courant laïc républicain, un courant chrétien social, et un courant ouvrier et révolutionnaire. À la suite de Condorcet, le courant laïc républicain estimera, lui, qu'il faut faire reculer l'obscurantisme entretenu par l'Église pour établir solidement une vraie République. "Si la condition première de toute instruction est de n'enseigner que des vérités, alors, explique-t-il, les établissements que la puissance publique y consacre, doivent être aussi indépendants qu'il est possible de toute autorité politique". Par ailleurs, en 1866, la célèbre Ligue de l'enseignement, créée par Jean Macé, journaliste républicain et auteur d'ouvrages de vulgarisation scientifique, verra le jour à son tour. Jean Macé publie depuis Beblenheim en Alsace dans le journal parisien, L'Opinion nationale, un article sur la Ligue de l'enseignement en Belgique. Le 15 novembre, il lance dans le même journal un "Appel" à la création d'une Ligue semblable en faveur de l'enseignement populaire en France, en la situant "sur un terrain neutre, politiquement et religieusement". L'Église condamnera farouchement la Ligue naissante en y voyant un mouvement hostile à la religion, ce qui obligera les catholiques qui y avaient adhéré, à se retirer.

Dans les années 1920-1930, l'éducation populaire devient peu à peu un secteur d'activité à part entière. De 1940 à 1944, le régime de Vichy, qui cherche à formater la jeunesse dans l'idéologie justement de la Révolution nationale et dont la devise est le fameux triptyque : "Travail, Famille, Patrie" viendra cogner contre ces idées jugées trop subversives. Encore trois mots, trois concepts qui à eux seuls suffisent à dessiner un monde particulier et que d'aucuns ne sauraient combattre sans posséder un minimum d'autres mots et d'autres concepts. C'est finalement l'ordonnance du 2 octobre 1943 qui consacrera l'agrément "Jeunesse et éducation populaire". Néanmoins, les associations qui l'obtiennent se placent de fait sous la tutelle de l'État et si elles peuvent obtenir des subventions, elles perdront en liberté... Sous le régime de Vichy, quelques associations d'éducation populaire seront d'ailleurs fondées dans la clandestinité dont Les Francas, dont le nom pour rappel, provient de l'expression "Francs et franches camarades". Les Francas, aujourd'hui présents sur tout le territoire national, se donnent comme objectif de faire notamment de la Convention Internationale des Droits de l'Enfant (CIDE), le cadre de référence pour tous les acteurs éducatifs, de promouvoir une éducation qui permette de comprendre et d'agir sur le monde, de développer des espaces de débat et de participation pour favoriser l'engagement citoyen et de créer les conditions de l'engagement des jeunes.

VII) Ne me libère pas, je m'en charge !

Aujourd'hui, faisant suite aux travaux de Jean Merlo et Colette Humbert, pédagogues proches des idées du Brésilien Paul Freire, on distingue dans l'esprit de l'éducation populaire quatre niveaux de conscientisation qui formalisent ce processus d'émancipation :

  • La conscience soumise, tout d'abord, qui n'entraîne qu'un sentiment confus d'impuissance et de résignation par manque d'analyse et d'esprit critique, manque d'un bagage lexical dense.
  • La conscience précritique ensuite, qui nous conduit à nous réveiller, à mettre justement des mots sur nos pensées et à nous situer dans les rapports sociaux.
  • La conscience critique intégratrice qui nous pousse à vouloir faire bouger les choses mais sans pour autant que l'on soit prêt à tout remettre en cause.
  • La conscience critique libératrice, enfin, qui nous fait constater qu'agir dans le cadre ne suffit pas, et nous pousse à agir collectivement pour changer le cadre.

VIII) Les enjeux de l'éducation populaire et politique : l'héritage de Paolo Freire

Parce qu'ils sont indispensables à un fonctionnement démocratique vivant et vigoureux, les enjeux prônés par l'éducation populaire valorisent la conflictualité, les débats contradictoires par les échanges langagiers, la complexité de la pensée, le conflit cognitif, la maîtrise de la langue (techniques d'arpentage), et selon ses fondements, l'absence de solutions miracles qui viendraient résoudre les problèmes de l'extérieur de façon plaquée et artificielle.

Le brésilien Paulo Freire, une des grandes figures de l'éducation populaire et politique, propose clairement "une éducation comme usage de la liberté". Il s'agit moins d'une théorie pédagogique que d'un défi à l'histoire actuelle, reconnaissant l'oppression évidente partout dans le monde et l'espérance en l'engagement de la lutte pour la liberté... Il s'agit "d'assumer la liberté comme une manière d'être homme".

Envisagée comme une pédagogie résolument moderne pour réaliser "une éducation de la décision, de la responsabilité sociale et politique", la seule exigence spécifique de cette "philosophie vivante" consiste dans l'idée que développe Freire : "L'homme doit acquérir cette responsabilité sociale et politique en la vivant". Or comment se vivre responsable si les mots viennent à manquer pour exprimer ses idées ? Et ce savoir démocratique ne s'impose jamais par la force, car seule la conquête commune peut lui donner son sens. Comme le savoir, la sagesse ou la vérité, la démocratie n'est pas donnée d'emblée. C'est, comme l'expérimente le prisonnier dans La caverne de Platon, une conquête, parfois douloureuse. La séparation entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas, entre ceux qui peuvent dire et ceux qui ne peuvent pas, tout comme entre les élites et le peuple n'est que le fruit de circonstances historiques qui peuvent et donc doivent être transformées...

Or, pour que l'individu ne demeure pas entravé, ni ne se contente de fausses paroles et de fausses vérités, il lui faut maîtriser un langage authentique,avec lequel il peut transformer le monde. Exister humainement, c'est penser et dire le monde puis le transformer lorsqu'il ne convient pas et qu'il est trop violent, c'est pouvoir s'opposer consciemment. En ce sens, la recherche de la vérité à travers une expression libre et maîtrisée est une véritable praxis, car elle peut transformer radicalement les rapports sociaux.

IX) Une exigence existentielle pour un droit à la dignité

L'acquisition des outils de l'autodéfense intellectuelle (comprendre et exprimer) permet justement cette rencontre des hommes par l'intermédiaire du monde grâce au langage. Car le langage permet le dialogue ; or ce dialogue n'est pas possible entre ceux qui veulent "dire" le monde et ceux qui s'y refusent, entre ceux qui privent les autres du droit de parole et ceux qui sont privés de ce droit. Il faut donc d'abord que ceux qui sont privés du droit primordial à l'expression reconquièrent ce droit pour que cesse l'agression déshumanisante que constitue cette inégalité primordiale. En arrachant une expression libre et éclairée, alors le dialogue, construit grâce aux mots, s'impose comme le canal privilégié par lequel les hommes trouvent le sens de leur condition humaine. Le débat et le dialogue, qui reposent sur la maîtrise de la langue, peuvent alors incarner la pensée, postulat de l'exigence existentielle. Par ailleurs, s'ils sont la rencontre de la réflexion et de l'action, ils ne peuvent se réduire aux seules idées d'un individu ou d'un groupe qui opprime un autre, ni à un simple échange d'idées plaquées et superficielles qui descendrait d'en haut. L'enjeu est politique et Paolo Freire l'explique très explicitement dès 1988 : "Je ne vois pas comment on peut comprendre éducation et développement de manière non politique. Si nous oublions la décision politique qui est là, derrière cela, si nous oublions de demander : "Développement en faveur de qui ? Cette éducation et ce développement sera au service de qui et de quoi ? De quel projet s'agit-il ? Si nous oublions de formuler ces questions et si nous ne sommes pas plus clairs à ce sujet, je crois qu'il n'y a pas d'autre chemin que de tomber dans des explications purement techniques".

X) Je pense donc je dis donc je suis libre !

"C'est dans les mots que la pensée se cherche" nous dit Michel Tozzi. Ces mots constituent la matière première et par leur richesse et leur ambivalence nous permettent de penser le monde. Aussi m'est-il apparu légitime de m'interroger : pourrions-nous penser sans les mots, sans le langage ? Car si on ne peut plus distinguer les concepts entre eux, que reste-t-il des idées que contiennent ces concepts ? Rien. Connaître et comprendre des mots, c'est d'abord comprendre des distinctions et partant, c'est pouvoir argumenter, objecter, confronter, problématiser et conceptualiser, en somme, c'est être en mesure d'exercer sa pensée réflexive propre en autonomie, d'exercer des habiletés intellectuelles impossibles sans une bonne maîtrise de la langue. Ce travail est notamment celui que les NPP (Nouvelles Pratiques Philosophiques) ambitionnent de mettre à la portée de toutes et de tous, et partout par la démocratisation des débats philosophiques dans toutes les strates de la société. Leur incontestable succès répond bien à une demande de la société aujourd'hui, où les citoyens tentent de se réapproprier le pouvoir de la pensée au travers de celui de la parole.

Aujourd'hui, sans tomber dans un pessimisme benêt, force est de constater que beaucoup d'enseignants et d'animateurs d'ateliers philosophiques s'inquiètent de ce que leurs élèves peinent non seulement à exprimer une pensée autonome originale et audacieuse, mais qu'ils ont bien du mal lorsqu'ils parviennent à exprimer une opinion, à la développer, à l'examiner avec précision et à la justifier. Peut-être est-ce pour cela que ne pouvant exprimer verbalement leur désaccord, beaucoup en viennent aux mains, un mode d'expression beaucoup moins complexe s'il en est. Un langage pauvre nous condamne à une pensée pauvre. Néanmoins, terminons sur une note d'espoir, car je constate jour après jour dans ma pratique professionnelle auprès des jeunes que la régularité des séances d'ateliers philosophiques les transforme réellement. Pour ceux qui peuvent participer souvent à ces temps d'échanges réflexifs, la maîtrise du langage s'améliore assez spectaculairement. Plus encore et c'est ce qui me réjouit, ils éprouvent un réel plaisir à utiliser de plus en plus des mots précis pour exprimer leur point de vue et affichent une délectation qui fait plaisir à voir. La régularité des séances serait donc peut-être une des clefs...

Voilà sans doute pourquoi il est urgent de développer dès l'école primaire la pratique du philosopher avec les enfants, pour développer outre les habiletés de pensée des compétences langagières, des capacités argumentatives indispensables pour affûter leur pensée critique. L'objectif étant à moyen et long terme d'atteindre la maîtrise d'une auto-défense intellectuelle autonome. C'est par cette maîtrise que nous sera donnée la seule garantie d'une démocratie réelle dans laquelle chaque citoyen aurait le goût de l'engagement. Outre l'urgence de former le plus grand nombre à mieux comprendre la complexité du monde par des approches émancipatrices et libératrices, il s'agit aussi, bien évidemment de résister à la manipulation politico-médiatique, aux dogmes et aux préjugés qui fabriquent du repli sur soi, de la discrimination sociale, ethnique et intellectuelle, terreau des totalitarismes.

"Le langage est aux postes de commande de l'imagination.", écrivait Bachelard. Alors rêvons que les futures générations puissent acquérir ces outils-là pour imaginer un monde plus juste et plus fraternel.

Diotime, n°84 (04/2020)

Diotime - Maîtrise du langage et pensée émancipée