Formation

Une boîte à outils pour enseigner l'éthique

Hervé Pourtois (Université catholique de Louvain) et Pierre-Étienne Vandamme (Université libre de Bruxelles), pierre-etienne.vandamme@ulb.ac.be.
Site : https://www.enseignerlethique.be/.

Résumé : En réponse à une demande émanant d'enseignants, nous avons créé une boîte à outils en ligne, destinée à celles et ceux qui donnent des cours d'éthique ou à dimension éthique dans l'enseignement supérieur. Cet article présente cet outil et ses partis pris pédagogiques, puis propose une évaluation rétrospective du projet sur base des statistiques de fréquentation du site. Ce faisant, il met en évidence les limites de la formule choisie (boîte à outils en ligne, dont les enseignants s'emparent comme ils le souhaitent), qui fait un peu figure de bouteille à la mer.

Mots-clés : Éthique ; compétence éthique ; site internet ; boîte à outils ; ressources pédagogiques.

Introduction

Le raisonnement éthique étant une compétence transversale pertinente dans un grand nombre de domaines d'étude, nombreux sont les enseignants qui, dans notre université du moins, enseignent l'éthique sans pour autant être eux-mêmes des chercheurs dans cette discipline. Or, il ne s'agit pas d'une discipline aisée à enseigner.

C'est dans cette perspective que nous avons entrepris de construire une boîte à outils en ligne qui puisse offrir des ressources pédagogiques à quiconque enseigne l'éthique à des adolescents ou des adultes, dans l'enseignement supérieur en particulier (mais pas uniquement).

L'origine de notre démarche remonte à une Rencontre pédagogique d'éthique organisée en 2016 par notre centre de recherche, la Chaire Hoover d'éthique économique et sociale. Initialement destinée à l'échange de bonnes pratiques pédagogiques, elle a soulevé bien davantage d'interrogations que de bonnes pratiques, mettant en évidence une demande, de la part d'enseignants, de conseils et d'outils pédagogiques. Comment utiliser les auteurs classiques ? Comment susciter l'intérêt des étudiants pour une telle discipline qui n'apparaît qu'une seule fois dans leur cursus ? Comment interagir avec un grand nombre d'étudiants ? Comment expliquer la distinction entre jugements de fait et jugements de valeur ? Tel est le type de questions qui furent soulevées.

Cette rencontre nous a menés à concevoir le sitewww.enseignerlethique.be, en cherchant à développer, en co-construction avec certains de ces enseignants, des supports pédagogiques visant à faciliter l'enseignement de l'éthique à des étudiants dont la philosophie n'est pas la discipline principale, et utilisables par des enseignants dont la philosophie n'est pas nécessairement la formation principale. Nous avons en effet fait le constat d'un manque de ressources de ce type disponibles en libre-accès en français, alors qu'une série d'initiatives intéressantes existent en anglais.

Les contenus de ce site ont ensuite été élaborés dans le cadre d'un financement du Fonds de développement pédagogique de l'Université catholique de Louvain. Le projet a été réalisé à partir d'octobre 2017 par Pierre-Étienne Vandamme, engagé pendant une année à mi-temps, sous la direction d'Hervé Pourtois et Danielle Zwarthoed. L'élaboration des contenus s'est faite en collaboration avec les membres de la Chaire Hoover d'éthique économique et sociale, centre spécialisé dans la recherche et l'enseignement en éthique, plusieurs enseignant.e.s en éthique de l'UCLouvain et le Louvain Learning Lab.

Document (format PDF) : Boîte à outils pédagogiques pour l'enseignement de l'éthique (page d'accueil)

I) Partis pris pédagogiques

L'éthique, comme discipline philosophique, n'est bien entendu pas pratiquée de la même manière en tous lieux. Si notre site se veut ouvert à une diversité d'approches et de traditions, il n'en demeure pas moins orienté par une série de partis pris pédagogiques.

A) Développer la compétence éthique

Le premier concerne la visée principale d'un cours d'éthique, qui doit à nos yeux être le développement de la compétence éthique des étudiants, c'est-à-dire leur capacité à réfléchir de manière critique et autonome à des questions éthiques et à justifier leurs prises de position par un raisonnement éthique. C'est dans cette visée que le site propose des activités pour apprendre à formuler des questions éthiques et comprendre ce qu'est un raisonnement proprement éthique. C'est également la raison pour laquelle il propose des méthodes d'analyse (personnelle et collective) de cas éthiques.

Une conséquence de ce parti pris, c'est que nous ne prônons pas une approche historique de l'éthique - une histoire de la philosophie morale et politique, par exemple. Les références aux figures historiques incontournables de la pensée éthique doivent, de notre point de vue, viser au développement de la compétence éthique plutôt qu'à nourrir la culture générale.

Une autre conséquence, c'est que nous encourageons les méthodes d'enseignement actives, permettant aux étudiants de s'exercer au jugement éthique. Les apports théoriques doivent pouvoir être transférés dans l'étude de cas éthiques concrets. C'est pour cette raison que la Banque de cas éthiques occupe une place centrale dans ce site.

B) Une approche normative et appliquée

Nous privilégions par ailleurs l'éthique normative et l'éthique appliquée à la méta-éthique, qui est la réflexion sur la nature et la portée des jugements moraux. Nous estimons en effet que ce type de réflexion méta convient davantage à des cours d'approfondissement, tandis que ce site s'adresse en priorité à des enseignants devant introduire des étudiants à la démarche éthique.

L'approche normative signifie également que nous jugeons souhaitable que les étudiants apprennent à prendre position de manière personnelle et argumentée plutôt qu'à restituer ou interpréter la pensée de grands philosophes.

C) Une préférence pour le style argumentatif

Enfin, le site puise beaucoup dans la tradition philosophique analytique, plus pratiquée dans le monde anglophone que dans le monde francophone (le Québec faisant figure d'exception à cet égard). Nous n'entendons cependant pas nous cantonner à un champ philosophique donné ou à des auteurs déterminés. Nous privilégions simplement un style philosophique aussi clair et précis que possible, et basé sur l'argumentation. Cela trahit simplement nos propres profils de chercheurs.

Néanmoins, l'ambition de cette boîte à outils était d'être la plus ouverte possible. Plutôt que de prescrire aux enseignants une "bonne" manière d'enseigner, il s'agissait vraiment de mettre à leur disposition des outils dont ils puissent faire un usage libre1 dans une diversité de contextes d'enseignement. Comme nous le verrons, c'est aussi une des limites de ce projet du point de vue de la recherche en pédagogie.

II) Quels outils ?

A) Banque de cas éthiques

L'outil de base offert sur ce site est sans doute la Banque de cas éthiques, qui couvre divers domaines de l'éthique (éthique économique, politique, professionnelle, bio-médicale, etc.) et est appelée à s'enrichir au fil du temps. Les cas sont présentés de manière très brève, en distinguant les questions empiriques des questions normatives qu'ils soulèvent. Cette distinction entre faits et normes, explicitée dans une de nos Fiches conceptuelles et faisant l'objet d'une activité spécifique, est également centrale à nos yeux. Bien qu'il existe des cas limites, comme pour toute distinction, celle-ci réside au coeur de toute réflexion éthique rigoureuse.

Le fait que les femmes s'occupent davantage des tâches ménagères et parentales que les hommes, par exemple, n'est en lui-même porteur d'aucune valeur normative et ne peut donc être mobilisé pour clore une argumentation. Cet état de fait doit être évalué en référence à des normes, valeurs ou principes éthique s, comme l'égalité des chances ou le partage équitable des charges pénibles. De même, le fait que des inégalités de revenu génèrent un plus grand dynamisme économique grâce à l'appât du gain n'implique pas que ces inégalités soient souhaitables. Encore faut-il s'entendre sur les visées collectives : une croissance économique maximale ? Une égalité maximale ? Ne tolérer que les inégalités qui profitent aux plus défavorisés ?

En distinguant systématiquement les questions empiriques des questions normatives, notre Banque de cas éthiques invite les enseignants ou étudiants à préparer les débats en clarifiant certaines questions empiriques afin d'ensuite pouvoir se concentrer sur les questions proprement éthiques.

B) Fiches conceptuelles

Les fiches conceptuelles visent à proposer, dans un langage aussi accessible que possible, mais néanmoins rigoureux, des définitions susceptibles de clarifier les termes d'un débat éthique. Cette section, aux allures de dictionnaire philosophique, est potentiellement infinie. Si elle est appelée à s'enrichir au fil des années, elle se focalise néanmoins sur les concepts fondamentaux de l'éthique, ainsi que les théories dominantes, sans aucune prétention à l'exhaustivité.

Document (format PDF) : Ethique et morale

C) Idées d'activités

Le site propose également des idées d'activités. Plutôt que des séquences pédagogiques complètes à appliquer, il s'agit de pistes susceptibles d'inspirer les enseignants. C'est à eux qu'il revient de les développer, de se les approprier en fonction de leur contexte d'enseignement.

Dans cette section, on trouve d'abord desactivités thématiques : sur la question des vertus, sur les inégalités de revenu, ou encore sur l'éthique des migrations. On trouve également des types d'activités dites "génériques", qui peuvent revêtir des contenus variés. Par exemple : des méthodes de discussion de cas éthiques, la méthode de la classe inversée, ou encore l'arpentage, qui consiste à défricher un sujet en se répartissant des lectures, qui sont ensuite mises en commun. Enfin, quelques techniques d'animationadaptées à des groupes de tailles différentes sont proposées.

Document (format PDF) : Idées d'activités thématiques

D) Conseils pédagogiques

La rubrique Conseils pédagogiques regroupe une série de conseils aux enseignants, allant de pistes pour intéresser certains publics à la démarche éthique jusqu'à des manières de faire face à des attitudes relativistes, dogmatiques ou complotistes de la part des étudiants. Il s'agit ici d'apporter des réponses à des questions qui émergent sur le terrain, qui nous sont parvenues dans nos interactions avec des enseignants du domaine. Encore une fois, cette section est appelée à s'enrichir à travers le temps, permettant peut-être l'échange de bonnes pratiques si les usagers du site se mettent à y contribuer (autre point d'amélioration possible de notre projet).

Document (format PDF) : Conseils pédagogiques

E) Ressources diverses

Enfin, des liens vers des sites pertinents, une série de vidéos utilisables en classe, et surtout une bibliographie annotée sont proposés dans la rubrique Ressources. Une personne qui débute dans l'enseignement de l'éthique pourrait aisément identifier vers quels ouvrages de référence se tourner pour construire son cours. Encore une fois, la boîte à outils ne propose pas de cours tout faits, mais vise à équiper et inspirer les enseignants dans la préparation de leurs cours.

Document (format PDF) : Références bibliographiques de base

III) Statistiques d'utilisation

Les statistiques d'utilisation du site obtenues via Google Analytics, lors d'une première évaluation en septembre 2019, un an après le lancement du site, ne nous permettent bien entendu pas d'identifier le profil des utilisateurs de la boîte à outils, en raison de la protection de la vie privée. Certaines statistiques sont néanmoins intéressantes. Le site connaît une fréquentation raisonnable pour un outil spécialisé : près de 4000 utilisateurs pour la première année, soit à peu près 11 par jour. La plupart des connexions (49,7%) se font à partir de la Belgique, ce qui suggère que le site est surtout utilisé là où il a été promu. D'autres statistiques semblent confirmer que la plupart des utilisateurs n'arrivent pas sur le site par hasard : 30,9% y arrivent via des recherches en ligne, mais pour le reste il s'agit soit de connexions directes (29,2%), soit de recommandations (31%), soit des médias sociaux (9,9%), sur lesquels nous sommes peu actifs étant donné que le site n'évolue pas au quotidien (il s'enrichit très progressivement, la base étant déjà posée). Les autres pays fournissant un nombre relativement élevé d'utilisateurs sont la France (12,5%) et le Canada (12%). Suivent, de manière surprenante, les États-Unis (5,6%)2, puis, logiquement, une série de pays de la Francophonie (Suisse, 3% ; Cameroun, 2%, Haïti, 1,6% ; Maroc, 1%).

La durée moyenne des connexions étant de 3,30 minutes, pour deux à trois pages consultées, il semble que beaucoup d'utilisateurs ne fassent que passer, le temps de trouver une information ou de jeter un rapide coup d'oeil. Cela ne dit cependant pas grand-chose, étant donné que beaucoup d'utilisateurs n'auront besoin que de quelques secondes pour réaliser que le site n'est pas ce qu'ils cherchent, faisant chuter la moyenne. Nous ne savons malheureusement pas grand-chose des utilisateurs longue durée.

Le nombre d'utilisateurs fidèles, qui utiliseraient le site tous les jours pendant une certaine durée, ou toutes les semaines, est assez faible. Étant donné que l'usage typique que nous imaginons pour ce site est une visite unique au moment de préparer un cours, voire un recours occasionnel aux fiches conceptuelles ou à la banque de cas, cette statistique n'est pas forcément négative. Il serait intéressant de voir si à certaines périodes de l'année (début de semestre), ces dynamiques sont différentes, mais nous n'avons pas accès à ces données, la mesure de la fidélité se limitant aux dernières semaines.

Enfin, les statistiques de consultation des différentes pages du site révèlent les éléments suivants :

- Ce sont les fiches conceptuelles qui sont les plus consultées. En particulier celles qui concernent la philosophie politique3 (14,8% de l'ensemble des pages du site). La méta-éthique (8,8%) et les concepts de base (7,7%) sont également dans le top 5.

- Le matériel vidéo suit les fiches conceptuelles (prises comme un tout), avec 12,8% et, sans surprise, la durée moyenne de connexion la plus élevée (6,12 minutes).

- Viennent ensuite les idées d'activités thématiques (5,4%), qui ont davantage de succès que les activités génériques (1,87%), suggérant peut-être la nécessité de changer ce terme "générique" un peu flou.

- La banque de cas éthiques n'obtient quant à elle que 4,7% des vues. Elle a toutefois connu un problème technique pendant plusieurs semaines. Il se peut également qu'elle ne soit pas suffisamment mise en évidence en page d'accueil.

IV) Bilan provisoire

Bien que nous invitions en plusieurs endroits du site les utilisateurs à nous contacter pour nous faire part de leurs commentaires, suggestions et critiques, les interactions avec les utilisateurs sont quasiment nulles, ce qui ne nous permet pas d'établir un bilan solide et qualitativement informé. Les seuls retours que nous avons émanent de collègues ou étudiants de notre université, de manière informelle. En réalité, l'idée même d'une boîte à outils possède une dimension "bouteille à la mer" : on offre les outils en libre accès, laissant les utilisateurs s'en emparer comme ils le souhaitent. De ce point de vue, notre projet est très limité dans sa méthodologie de recherche didactique, puisqu'il ne nous est pas possible de véritablement analyser l'impact pédagogique de nos outils. Il s'agit donc d'un projet qui a davantage de valeur pour les utilisateurs que pour les chercheurs en didactique, ce qui s'explique par le fait que nous ne sommes pas des chercheurs en didactique de la philosophie. Nous sommes simplement des chercheurs en éthique qui ont voulu partager davantage leur goût de l'enseignement et leurs expériences pédagogiques.

Plusieurs possibilités peuvent néanmoins être envisagées pour renforcer les interactions avec les utilisateurs à l'avenir :

- Des rencontres pédagogiques d'éthique invitant les utilisateurs belges (au moins) à nous faire part de leurs retours.

- Un espace "commentaires" en bas de chaque page. Toutefois, si cela peut être instructif pour nous, cela peut également gêner la navigation des utilisateurs, voire dégager une image trop "informelle" du site (évoquant un blog plutôt qu'un outil académique).

- Une transformation plus radicale du site en wiki, qui pourrait être édité par l'ensemble des utilisateurs. Si nous n'avons pas fait ce choix jusqu'à présent, c'était pour garder le contrôle scientifique sur les contenus (par contraste avec l'ensemble des ressources disponibles sur Wikipédia, par exemple). Toutefois, nous avons bien conscience du fait que notre choix réduit l'interactivité avec les utilisateurs et prive le site de nombreux enrichissements potentiels. C'est une réflexion que nous devons poursuivre à l'avenir.

Par ailleurs, le succès des fiches conceptuelles et les durées de connexion assez réduites suggèrent que c'est l'usage "dictionnaire" ou "encyclopédie" qui est privilégié par rapport à la construction d'activités et la réflexion4 pédagogiques. À l'avenir, il semble cohérent avec l'usage qui est fait du site de s'atteler principalement à l'enrichissement des trois sections les plus consultées : les fiches conceptuelles, les idées d'activités (thématiques en particulier) et la banque de cas éthiques.

Les statistiques d'utilisation par pays suggèrent qu'un effort plus grand pourrait être réalisé dans la promotion du site hors de la Belgique. En comparaison avec le Canada, qui possède une population francophone beaucoup plus restreinte, la France fournit un nombre assez faible d'utilisateurs. Il serait donc opportun d'y promouvoir davantage le site.

Enfin, il nous semble important de réfléchir à une manière de davantage "guider" les utilisateurs sur le site, en proposant peut-être des parcours à travers le site. Comment construire un cours d'éthique ? Par quoi commencer ? Quelles ressources offre le site et comment les mobiliser concrètement ? De cette manière, cette boîte à outils pourrait être davantage qu'un ensemble de bouteilles jetées à la mer.


(1) C'est d'ailleurs dans cette perspective que nous avons opté pour une licence ouverte (CC-by-4.0), permettant la libre réutilisation et modification des matériaux du site à des fins non commerciales.

(2) La durée moyenne des sessions étant de 24 secondes, il semble que ce soit essentiellement dû au référencement de contenus provenant des États-Unis.

(3) Peut-être est-ce dû au fait qu'il s'agit de notre discipline de prédilection à tous les trois, ce qui fait que le site est plus riche dans ce domaine. Peut-être est-ce dû à la dominance de cette sous-discipline dans l'éthique ou philosophie normative au sens large.

(4) La section Conseils pédagogiques est assez peu visitée.

Diotime, n°84 (04/2020)

Diotime - Une boîte à outils pour enseigner l'éthique