Colloque Chaire Unesco, Université de Genève - Uni Mail, 23 et 24 novembre 2019

Nouvelles Pratiques Philosophiques et démocratie

Olivier Blond-Rzewusky,
Johanna Hawken,
Jean-Charles Pettier,
Michel Tozzi,
Aurore Compere.

Dans le cadre de ce colloque sous le patronage de l'Unesco, une demi-journée était consacrée à l'animation et l'analyse de deux types d'atelier philo (la CRP de M. Lipman et la DVDP de M. Tozzi), en parallèle puis rassemblés.

I) Une Communauté de Recherche Philosophique (CRP) à partir d'un texte de M. Lipman sur la démocratie

(Animation Johanna Hawken, Olivier Blond-Rzewusky)

A) Préalables (explications)

La CRP est composée de trois moments : une lecture / une cueillette de questions / une discussion.

1) Lecture (à voix haute) d'un passage de roman

Principe : il s'agit de "donner la voix des enfants". Lipman a rédigé neuf romans philosophiques, qui présentent les pensées et dialogues philosophiques que produisent des enfants à partir de leurs expériences de vie quotidienne : Elfie, Kio and Gus, Pixie, Lisa, La découverte de Harry Stottllemeier, Tony, Marc, Suki, Nous. Les textes, toujours sous la forme d'un dialogue entre plusieurs personnages, stimulent les habiletés de pensée des participants et montrent ce qu'est une communauté de recherche en action.

La lecture ne fait l'objet d'aucune interprétation collective, d'aucun travail préalable. Elle est uniquement une amorce à l'émergence de questionnements.

Lors de l'expérimentation, c'est un extrait de Harry qui est lu (voir en annexe).

2) Cueillette de questions

Principe : il s'agit de recueillir les questions des enfants (et non des adultes). A partir de l'histoire lue, on demande aux participants d'identifier "ce qui pose problème" pour eux. Chaque participant n'a le droit de proposer qu'une seule question.

Voici les 16 questions listées lors du tour de table, à partir de l'extrait de Harry, lors de l'expérimentation :

Lorsque la collecte des questions est terminée, on invite les participants à choisir la question qui sera traitée. Le choix est opéré par un vote.

Lors de l'expérimentation, la question retenue est : " Penser ensemble, est-ce indispensable pour vivre ensemble?". Il est intéressant de mentionner, dans le cadre de la thématique de ces Rencontres sur les NPP (la démocratie), l'émergence par l'assemblée de trois problèmes liés à cette cueillette de questions et au processus électif :

  • La nature du vote : ne faut-il pas pouvoir voter plusieurs fois ?
  • La teneur plus ou moins philosophique de certaines questions : ne faut-il pas les discriminer ou les reformuler ?
  • Le traitement ou non de l'ensemble des questions recueillies : ne faut-il pas les ordonner, les comparer, les associer, les opposer, etc ?

3) Dialogue philosophique

Principe : permettre aux participants de construire des vérités intersubjectives en groupe, en étant guidés par un facilitateur qui les aide à faire éclore leurs pensées, et à mobiliser leurs habiletés de pensée.

5 principales habiletés sont présentées lors de l'expérimentation :

  • Habiletés de définition (conceptualisation)
  • Habiletés de raisonnement (argumentation)
  • Habiletés de problématisation
  • Habiletés d'autocorrection (douter)
  • Habiletés d'ouverture d'esprit

Deux observateurs sont nommés : un observateur "contraint" a des critères de "démocraticité", un observateur "libre" observe la démocratie comme il le veut, et doit se donner à lui-même une consigne d'observation (non-verbal, facilitateur, ...). Les marqueurs proposés à l'observateur contraint sont :

  • Égalité de distribution de la parole (isegoria)
  • Égalité en droits des participants (isonomia)
  • Processus de décision collective
  • Liberté d'expression et authenticité
  • Exercice de l'esprit critique
  • Travail sur les opinions, préjugés et idées reçues
  • Coopération
  • Écoute, respect mutuel et partage d'expériences
  • Travail sur l'intérêt commun
  • Partage des responsabilités (rôles, fonctions)
  • Présence et respect du pluralisme des idées et des contradictions
  • Répartition du pouvoir dans la discussion
  • Autres...

B) Synthèse de la discussion en communauté de recherche

"Penser ensemble, est-ce indispensable pour vivre ensemble ?"

Après avoir recueilli le ressenti général de la communauté de recherche par rapport à la question choisie (deux questions émergent immédiatement: "vivre ensemble" présuppose t-il " bien vivre ensemble" ? Puis, comment vivre ensemble ?) et identifié les termes (penser / ensemble / vivre), la discussion s'organise en trois principaux moments (non anticipés ?) :

  1. Etablir le champ conceptuel du mot " ensemble " ;
  2. Chercher à savoir si " ensemble " renvoie à une juxtaposition d'éléments ou à une relation entre éléments;
  3. Définir alors ce que l'on entend par " penser " et donc " penser ensemble ", pour identifier s'il s'agit d'un liant indispensable au " vivre ensemble ".

1) Qu'entendre par le mot "ensemble" ? Comment l'expliquer ? Comment le définir ?

Un certain nombre de premières prises de parole amènent aux idées suivantes : il peut s'agir d'une proximité géographique ou d'un choix, d'une volonté de compréhension de l'autre.

Dans le premier cas, un lien ou un liant n'est-il pas nécessaire ? Une sorte de dénominateur commun ? Sans doute ne faut-il pas confondre "un" ensemble et l'adverbe "ensemble". Ce dernier renvoie à l'idée de collectif. Collectif d'humains pour la question retenue...

Dans le second cas, être ensemble impliquerait une acte volontaire : ce n'est jamais "de fait". Le groupe est à constituer. Or, on pourrait considérer au contraire que l'humaine condition nous impose d'être ensemble, et donc qu'il n'y aurait pas liberté de ne pas l'être... L'idée d'écosystème est alors mentionnée.

La facilitatrice propose la synthèse suivante : " ensemble " peut donc renvoyer à une juxtaposition, une somme de parties, une co-existence de fait ; mais ensemble peut aussi renvoyer à une relation, une connexion, ce qui se passe entre des parties.

2) Alors, ensemble renvoie-t-il à une somme, une juxtaposition, une co-existence, ou à une relation, un choix, une connexion, une propriété ?

Si le tout est supérieur à la somme des parties, alors il s'agit bien d'une relation, ce n'est pas une simple juxtaposition. Mais les éléments se choisissent-ils ou sont-ils choisis par...? La propriété est-elle décidée par les parties ou conditionne t-elle l'existence même des parties ?

Finalement, on pourrait penser qu'ensemble exige qu'il y ait le même et le différent, en même temps : pour être ensemble, il faut à la fois se ressembler et être dissemblable... Un dénominateur commun est donc nécessaire ? Dénominateur choisi ?

Est alors abordée la distinction entre penser et penser ensemble. Penser serait prendre du recul, critiquer, penser par soi-même (autonomie), en dehors donc du vivre ensemble ; tandis que penser ensemble serait un moment du vivre ensemble, impliquant un lien de dépendance (hétéronomie) ?

3) Ainsi, le liant indispensable pour vivre ensemble est-il la pensée ?

Quel est le liant de l'ensemble qui agrège les éléments ? Le liant indispensable pour vivre ensemble est-il la pensée ? Ou le penser ensemble ? Voire même l'agir ensemble ?

II) Une DVDP sur "Peut-on articuler Philosophie et Démocratie ?"

(Animation Michel Tozzi, Présidence Jean-Charles Pettier, Synthèse des notes Saki Aurore Compere)

A) Préalables (explications)

1) Règles de circulation démocratique de la parole (Cahier des charges du Président de séance) :

  1. on demande la parole (on ne la prend pas, c'est un pouvoir mais qui est délégué) ;
  2. la parole est donnée dans l'ordre d'inscription (on peut tous écrire en même temps, on ne peut parler qu'un par un) ;
  3. priorité est donnée à ceux qui n'ont pas encore parlé (règle contradictoire avec la précédente, mais pour favoriser les moyens parleur par rapport aux bavards) ;
  4. au bout de 10-15min, le président de séance tend la perche aux muets, aux personnes qui n'ont pas jusque là parlé (l'expérience montre que 1 à 2 fois sur 3, la parole est prise quand elle est proposée pa run pair) ;
  5. on n'est pas obligé de parler (fonction désinhibitrice, la règle enlève la pression, le silence est légitime).

L'animateur ne demande pas la parole au président ; c'est une exception faite à l'exigence démocratique, mais liée à l'exigence de philosophicité, car s'il diffère sa parole, il peut rater un kairos philosophique, des opportunités.

Gestion du temps : de 10h à 11h. Une synthèse sera faite à mi-parcours.

Maître-mot : le PS dit "La séance est ouverte" (langage performatif), puis à la fin, après la synthèse, "La séance est close". On ne clôture pas parce que l''on a épuisé le sujet, mais parce qu'il est l'heure. S'il reste des inscrits sur la liste, ils sont frustrés, mais la frustration est une bonne chose selon les psychanalystes, car elle suscite le désir (de continuer l'échange réflexif).

Observateurs : les O. "contraints" ont des critères de "démocraticité", les "libres" observent la démocratie dans la séance comme ils le veulent, et doivent se donner à eux-mêmes une consigne d'observation (non-verbal, animateur, président de séance, ...).

2) Les marqueurs proposés (voir partie I.A.3. Dialogue philosophique)

3) Installation dans les fonctions

Chacune des personnes qui a des fonctions explique quel est son métier et ce qu'elle va faire. Cela permet de vérifier que chacun a bien compris et intégré son cahier des charges.

Pour les discutants : respecter les règles, ne pas se sentir obligé de parler, ne pas se moquer, ne pas interrompre quelqu'un, rester dans le sujet, essayer d'apporter des idées nouvelles (pour assurer la progression de la discussion), mettre en oeuvre des processus de pensée : définir, distinguer, questionner, argumenter...

B) Synthèse du débat: "Peut-on articuler Philosophie et Démocratie ? Dans la société (partie1), et dans un atelier philo (partie 2) ? "

1) Introduction

C'est l'occasion de prendre à bras-le-corps le thème du colloque et d'en discuter entre nous. Ces deux notions sont complexes. Les philosophes définissent chacun à leur manière ce qu'est la philosophie. Etymologiquement, désir de sagesse. Façon rationnelle de comprendre le monde, pour se conduire raisonnablement. Ici plus précisément exercice de la raison au niveau de la pensée plus qu'au niveau des attitudes ; réfléchir, raisonner à partir d'une question.

Difficile aussi de définir la démocratie : gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple. Du bas vers le haut (processus d'autonomie selon M. Gauchet). Garantie d'un certain nombre de droits (ex: liberté d'expression, de manifestation). Séparation des pouvoirs (Montesquieu). Possibilité d'alternance des gouvernants. Ici il s'agira surtout de démocratie directe (Rousseau, Castoriadis), puisque chacun aura exercé son droit d'expression directement, sans mandater quelqu'un pour exprimer son point de vue.

Question posée

1er temps: Entre démocratie et philosophie, y a-t-il : complémentarité ? Registres différents ? Tensions entre les deux ? Contradictions?

Peut -on : est-ce souhaitable? Et est-ce possible? Car ce pourrait être l'un sans être l'autre (possible sans être souhaitable, souhaitable sans être possible).

Les philosophes démocrates furent minoritaires dans l'histoire, il y a eu des philosophes de la démocratie (Rousseau, Montesquieu, Habermas...), mais aussi des philosophes anti-démocrates (Platon, Hobbes, Hegel, Heidegger...).

2nd temps : idem, mais plus précisément dans un atelier philo?

2) Plusieurs thèses sont soutenues lors de la DVDP

- La cohabitation entre démocratie et philosophie

Complémentarité implique besoin, manque, et la philosophie n'a pas besoin de la démocratie pour exister, l'histoire le montre. Il peut y avoir aussi cohabitation entre les deux. Démocratie = forme de gouvernement qui assume en lui-même sa potentielle redéfinition, mise en discussion (C. Lefort, P. Ricoeur). Philosophie et démocratie peuvent cohabiter hstoriquement de façon temporaire, pas définitive, cela peut convenir aux deux (thèse utilitariste : conditions d'existence confortables mais pas indéfinies). La cohabitation peut-elle être apparentée à la complémentarité ? Une cohabitation peut être pacifique ou conflictuelle (donc possibilité de tension?) ...

Entre complémentarité et cohabitation, il y a des similitudes. La pluralité des opinions est présente dans les deux, et le vote est présent en démocratie comme manière de donner son avis, comme on peut donner son avis en philosophie dans une communauté de recherche. Il y a confrontation d'une pluralité de points de vue dans les deux cas.

- Complémentarité de la philosophie et de la démocratie

La philosophie permet à l'individu de se situer dans l'activité humaine, et c'est un élément nécessaire pour envisager un fonctionnement démocratique. La démocratie n'est pas forcément fluide, elle peut générer des tensions et conflits, mais qui assurent une vivacité démocratique. La philosophie ne garantit pas non plus la paix ni le fonctionnement fluide de la communauté humaine. Ce qui caractérise la démocratie, ce sont les contradictions entre des intérêts différents, créant des conflits qui sont moteurs et donc pas forcément à éviter. Il y a nécessité de questionner la démocratie pour la pousser plus loin. La philosophie permet de mettre en perspective la démocratie, et de la vivifier. Sans philosophie, on cesse de questionner ce qui est, on accepte, et si on accepte sans discussion, on n'est plus en démocratie.

Il y a une complémentarité car la philosophie apporte un regard, une conscience, un souffle, une posture d'être (Ethos), par rapport à la démocratie qui soutient plusieurs positions, est dans l'action (pluralité des opinions). Elle permet le déplacement dans la façon d'agir auprès de la communauté humaine; de rassembler les différentes tensions qu'il y a dans la démocratie elle-même. Elle permet l'intériorité. La philosophie apporte une âme à la démocratie.

Les deux notions peuvent se complèter, la philosophie est plutôt d'ordre individuel, alors que la démocratie est groupale, et les deux s'alimentent, se conditionnent, l'une est moins profonde sans l'autre. Il y a enrichissement réciproque entre le groupe (prise en charge des besoins divers) et l'individu (créativité). Philosophie = recherche individuelle (puis devient collective), démocratie = fonctionnement collectif.

Pas de contradiction entre démocratie et philosophie, la philosophie alimente l'aspect démocratique d'une cité, d'un pays, le fait qu'on puisse accepter différents points de vue (à l'inverse des pays totalitaires). La démocratie nécessite des prises de décision qui n'apparaissent pas dans la philosophie qui ne fait que proposer des idées, des pensées. La démocratie demande des prises de décision, et elle le fera de manière plus juste en s'éclairant des différents points de vue que peut exprimer la philosophie. La philosophie peut donner de l'intelligibilité aux décisions prises démocratiquement.

Complémentarité donc, l'articulation est possible entre les deux. La philosophie requestionnant la démocratie et évitant que les choses soient figées ou installées. Se questionner soi au sein de la démocratie, questionner le groupe dans la démocratie et en questionnant, cela fait bouger les postures et remet en mouvement.

La démocratie est une mise en lumière, en acte, de ce qui a pu être pensé. Etat des lieux d'où en est le monde, éclairant le prochain pas à faire pour bouger ensemble.

Historiquement, la philosophie a toujours été actrice, avec la politique. La philosophie est au coeur de la vie du citoyen, du vivre ensemble, et il y a des systèmes de gouvernance, démocratiques ou autres, mais la philosophie est là pour réfléchir au vivre ensemble, aux choix d'être au monde ensemble. Il y a une philosophie politique, des philosophes se sont penchés sur le sujet, ça fait partie des sujets de la philosophie dite "politique", parce que c'est au coeur de l'existence des humains, individuellement et entre eux.

La philosophie est au coeur du questionnement du politique, avec une complémentarité qui permet de mettre à distance sur le possible agissant du pouvoir politique, et d'éveiller la puissance des citoyens à agir ensemble.

Mais la distanciation que permet la philosophie pourrait devenir telle qu'on produirait un éloignement, les deux mondes ne pouvant plus se comprendre : scission entre être et faire, élites observantes et acteurs. La complémentarité n'exclut pas la tension.

- Tension entre philosophie et démocratie

La démocratie est un régime politique, la philosophie est au-dehors, la regarde du dehors, l'observe. Il peut y avoir tension car la philosophie n'est pas forcément politique (On ne peut pas réduire la philosophie à la politique), et la démocratie a une dimension éthique.

Il est particulièrement intéressant de voir la démocratie à travers le prisme de la philosophie, pour regarder si les personnes adhèrent aux valeurs qui constituent la démocratie, et la faire avancer grâce à ce regard.

En philosophie, de manière classique, ce sont les élites qui prennent de la hauteur, réfléchissent, et l'outil d'analyse qu'est la philosophie est à la fois au service de et en surplomb; la démocratie serait plutôt de l'ordre de l'action, du faire, et la philosophie serait plus haute et exercée par des élites, en donnant du sens, de la valeur. Le registre du pratique/action peut être en tension avec le registre de la réflexion.

Mais même dans la philosophie il y a plusieurs valeurs, plusieurs éthiques, personne ne détient LA vérité. Là où il pourrait y avoir une difficulté, c'est dans la mise en oeuvre. Tout le monde ne sera pas d'accord avec les décisions, la mise en oeuvre des décisions, et quel espace offre-t-on à ceux qui ne sont pas d'accord pour s'exprimer ? Il peut y avoir conflit interne entre sa propre éthique et ce qui se passe quand on veut fonctionner de cette façon. On voit ce que cela donne dans différents domaines, par exemple l'économie.

Distinction entre être et faire : on peut avoir une réflexion en tant qu'être et des aspirations, une certaine sagesse dans la perception de ce que c'est de vivre ensemble, et puis il y a le faire et des tensions possibles entre les deux. Individuellement et dans la collectivité. Cohérence difficile à tenir. Tension ou contradiction selon les situations. Comment respecter ce qui nous anime dans ce qui se fait à l'extérieur ?

- Contradiction entre philosophie et démocratie

Il y aurait un frottement qui ne fonctionne pas, parce que la notion de pouvoir s'exerce dans la démocratie et que la pensée humaine ne peut s'encombrer de la notion de pouvoir, qui contraint et ne permet pas d'exercer librement sa pensée. Contradiction entre les deux, plutôt que tension. La pensée serait entravée par le cadre démocratique, déjà trop serré.

C) Peut-on articuler Philosophie et Démocratie dans la philosophie avec les enfants ?

La dualité entre l'âme et le corps renvoie à l'analogie entre la philosophie en position haute et la démocratie en position basse. Ne serait-ce pas une idéologie de dire que la philosophie nourrit la démocratie ? Mais la DVDP ne permet-elle pas de faire la synthèse de l'âme et de l'esprit ? À la fois acteur et penseur, renversement de la dualité... Est-ce qu'il y a prévalence de l'une sur l'autre dans les ateliers philo ?

Il y a aussi un concept à exploiter, celui de liberté d'expression : même si on est dans un droit de penser ou de parler, certaines règles doivent être mises en place. [...]

Si un cadre quel qu'il soit empêche l'individu de prendre contact avec sa pensée et de l'exprimer, ça n'est pas porteur. Or, le cadre des discussions philo est pensé par les adultes pour les enfants. La nature humaine va spontanément vers la démocratie. L'enfant reconnaît vite là où il n'a pas intérêt à aller trop longtemps. Confiance en la nature humaine qui va aller vers le meilleur pour elle. Un cadre même démocratique empêche de prendre contact avec ses zones d'ombre, empêche le totalitarisme et donc une personne de dire "je n'aime pas être avec toi près de moi !". Les philosophes s'autorisent à explorer leurs zones d'ombres. Peut-on aller jusqu'à dire que l'ethos démocratique est un obstacle au philosopher?

La scission entre théorie et pratique n'est pas utile, il y a des portes d'entrée différentes, politique ou développement personnel, et ça va permettre à la personne d'y entrer. Dans un atelier philo, d'où qu'on entre, on va trouver quelque chose qui nous intéresse. On ne peut pas être uniquement dans la pensée ou dans l'agir.

L'intention et le cadre mis en place sont importants pour rendre possible ce qu'on a l'intention de rendre possible. L'écueil de la philosophie avec les enfants est la bien-pensance et la possibilité d'une pensée unique. Il est essentiel de toucher le fondement de sa pensée. Est-ce qu'au nom d'une idéologie (éthique choisie), on changerait les autres pour qu'ils adhèrent à notre propre façon de penser ? L'intention est-ce de créer un espace pour que des citoyens puissent contacter leur propre être, discerner, nommer ce qui est de l'ordre de sa propre pensée et puis le partager. Versus est-ce un espace dans lequel ceux qui organisent l'atelier imposent aux autres une certaine vision, une façon de fonctionner, une idéologie, sous couvert d'un espace de libre expression et de démocratie. Les enfants ont-ils l'opportunité de contacter qui ils sont, ils vivent des expériences sans pouvoir les penser (donc les exprimer) parce qu'ils n'en ont pas l'occasion. L'intention de celui ou celle qui met en place les ateliers est la source de l'organisation, de la posture...

Nécessité après la DVDP d'une analyse de ce qui a été vécu individuellement et collectivement. Question à chacun : comment as-tu vécu ton cahier des charges? Et si on met un enfant dans cette fonction, en quoi est-ce formateur pour lui ? Question aux discutants : qu'est-ce que ça fait d'être confronté à une multiplicité de pensées pour construire la sienne?

Combien de participants par rapport au nombre de discutants ? Pourcentage de l'un ou de l'autre ?

Qu'en est-il des processus de pensée mis en oeuvre : quel état de la problématisation dans le groupe ; de la conceptualisation (définition des notions, approfondissement, articulation...) ; de l'argumentation (thèses, arguments donnés, nuances, concessions...) ? Car une discussion n'est jamais donnée comme philosophique, mais elle peut le devenir à certaines conditions, notamment la mise en oeuvre de processus de pensée réflexifs...

III) Retour en grand groupe des deux ateliers

A) Observateurs libres

1) De la CRP

Indicateurs choisis

- Temps pour la réflexion.

- Fidélité aux questions des participants (ne pas les déformer).

- Répartition de la parole.

- Ne pas interrompre les participants.

- Inachèvement, on n'est pas là pour clôturer quelque chose, mais pour garantir la diversité et la pluralité.

- Les participants s'emparent du sujet et du cadre et le font leur.

- L'animatrice montre des éléments importants (vérifier si tout le monde suit ; faire du lien ; demander d'ancrer les idées dans du concret).

Ecueils possibles :

- Pas forcément d'égalité d'accès dans la prise de parole, les émotions peuvent être prégnantes et diminuer l'accès à la parole (difficile d'aller au bout de son idée suite à émotion trop forte).

- Laisser la possibilité aux participants de décider des règles de la suite de l'atelier (certains peuvent être plus charismatiques, qui prendraient le dessus sur les autres).

2) De la DVDP

1.

- La parole est distribuée de façon très égalitaire.

- La première personne qui prend la parole donne la direction au débat qui a tourné toujours dans ce sens.

- On n'a pas éprouvé le besoin de définir la philosophie ou la démocratie, les notions avaient l'air d'aller de soi (moins sur la fin mais pendant une bonne partie du débat).

- La reformulation est un exercice difficile qui a pris beaucoup de temps, et coupe le débat.

- Il y a un besoin de mise en ordre, de trier les choses sans vraiment les définir (un peu parti dans le binaire).

- Se focaliser sur ce qui est démocratique dans la façon dont le débat est mené.

- La circulation de la parole ne fait pas problème, c'est une dimension démocratique.

2.

- Comment remet-on la capacité à un groupe à faire des choix, à se penser, à s'organiser?

- Selon quelle idée de l'être humain ou de l'homme pense-t-on cette organisation? Ici la constituante est donnée par des règles, des fonctions... La question sera donc quelle capacité auront les participants à donner vie à ce cadre. Tout repose sur les épaules de ceux qui incarnent des rôles et de l'animateur, qui met en place ce système. Niveau formel, pas de problème, mais il pourrait y en avoir pour les personnes pour qui la pensée est en émergence, n'est pas encore bien formulée, et qui peuvent se trouver pénalisées par le cadre très formel. Avant de penser, il y a des émotions, des affects, et ces personnes-là peuvent se trouver inhibées.

B) Observateurs contraints (avec des critères donnés plus haut)

1) De la CRP

- Égalité de distribution de la parole (isegoria) + disruption et faire face aux événements sans tenir compte de l'égalité absolue de la parole.

Tout se passe très bien, tout le monde est très sage, peu n'ont pas pris la parole. Une personne le fait beaucoup plus, tente de l'avoir plus souvent, parvient à l'avoir et la tient plus longuement. Stratégies pour tenter de la réguler. Ressaisir le cadre ensuite de manière plus ferme (protéger le groupe) après avoir été davantage avec cette personne en dialogue.

- Processus (de décision) collectif ?

L'animatrice de la CRP s'en veut presque de prendre la parole pour faire des synthèses, ou pour décider de laisser ou pas la parole à quelqu'un·e. Comment distinguer le pouvoir qui est délégué à l'animatrice et dont on a besoin et le pouvoir qui est laissé aux discutants. Il y a une tension entre l'exigence démocratique et l'exigence philosophique. Il faut pouvoir assumer l'arbitraire qui est délégué sur le fond à l'animatrice, et l'exigence intellectuelle qui doit être maintenue.

- Égalité de distribution de la parole (isegoria)

Quelle régulation des grands parleurs ? Il n'y a pas dans cette CRP de régulation portée par le dispositif lui-même, ni de règle préalable pour que ceux qui ont déjà parlé soient prioritaires sur ceux qui ont déjà parlé.

Différents temps de la discussion, combien de personnes ont pris la parole. 6 personnes sur les 16/20 qui ont parlé ont pris la parole sur les 10 dernières minutes... Dix personnes ont vraiment beaucoup participé, les autres, c'était déjà plus à la marge.

- Partage des responsabilités (rôles, fonctions)

L'animatrice a modifié la question de départ, peut-être sur demande de certains participants, de telle sorte qu'on a passé beaucoup de temps sur des recherches de définitions, pour reformuler encore une seconde fois la question, et cela pourrait être considéré comme une prise de pouvoir. Certes il y a une exigence philosophique, mais certains participants ont demandé à ce qu'on ancre sa réflexion dans l'expérience, à ce qu'on sorte de la définition, et donc finalement l'exigence philosophique est aussi venue des participants et peut-être qu'on peut faire plus confiance aux participants pour aller vers de la problématisation philosophique sans que le découpage soit nécessairement de la responsabilité de l'animateur. Dissymétrie importante entre l'animateur et les participants.

2) De la DVDP

- Égalité de distribution de la parole (isegoria)

Le président de séance fait des relances régulières, chaque participant trouve un espace pour s'exprimer, même si certains le font plus que d'autres. 9 intervenants une seule fois, 5 deux fois. Tout le monde a parlé. L'animateur intervient régulièrement, demande des clarification des propos, fait des reformulations.

La reformulatrice intervient sur demande de l'animateur, la synthétiseuse sur demande du président.

Il y a beaucoup d'interventions de l'animateur, qui en terme de temps de parole, a une place très importante. La reformulatrice aussi intervient longuement une dizaine de fois. Le temps réservé aux participants n'est pas si énorme sur une heure.

- Partage des responsabilités: les rôles sont distribués à l'avance. Reformulation des rôles au début pour être sûr qu'ils soient bien compris.

- Écoute et respect: grand respect. Les participants exprimaient plutôt leur propre idée, mais certains ont fait l'effort de reformuler ce qu'avaient dit les autres en apportant une clarté supplémentaire sur ce qui se disait dans le groupe.

- Conceptualisation: l'animateur conceptualise au départ lui-même, clarifie les notions avant de débuter. Pointe les contre-arguments, désaccords, exemples.

Difficulté : le temps est court, il y a une place importante des métiers dans l'expression et deux sujets plutôt qu'un sont traités, donc les interventions sont plus compliquées.

Le cadrage par les fonctions permet l'expression de tous les participants, le président a été très vigilant à cet aspect, qui a probablement permis à tout le monde de s'exprimer à un moment ou l'autre.

Débat général

Il manque un tour des prénoms ; une condition de la démocratie est de se connaître. La philosophie est-elle ici prise comme une forme d'introspection, ou une discipline centrée sur un objet extérieur? Il y a eu des mécompréhensions dans la discussion : le langage commun est une condition de la démocratie. Cibler mieux ce qu'on veut dire, pour la clarté du débat et la facilité du reformulateur. Ne pas penser avec son ventre, penser avec sa tête.

Attend-on de conceptualiser et de problématiser en même temps ? On a beaucoup fait l'un ou l'autre selon le groupe, doit-on faire les deux ?

Certains philosophes mettent la création de concepts en premier (Deleuze). D'autres mettent l'accent sur la problématisation (M. Fabre, G. Jeanmart, S. Charbonnier). Il a été apporté dans la DVDP des éléments pour stabiliser les définitions, mais du coup cela n'est pas fait par les participants eux-mêmes, et ça crée des malentendus. J'ai beaucoup appris aussi durant cette DVDP.

Important : l'animateur d'une CRP/DVDP se considère lui-même comme en co-formation, ce sont les autres qui pour une part lui apprennent à animer. La démocratie serait-ce aussi "apprendre par le peuple ?".

ANNEXE

Texte de M. Lipman sur la démocratie, extrait de Harry (Institute for the Advancement of Philosophy for Children), p. 20-21.

"Le tout premier soir, Andy avait mentionné son intention d'aller à la fac de droit.

- Il y a une fille dans notre classe qui veut devenir avocate, répondit Harry, mais pourquoi toi, tu veux en devenir un ?

- Les avocats sont les seules personnes qui peuvent faire quelque chose contre l'injustice, répondit Andy rapidement. En fait, c'est cela la loi : la recherche de la justice." Harry, au-dessus de son cousin dans le lit superposé, réfléchit à cette idée pour un moment, puis répliqua :

- Est-ce que tout ce que font les gens est une recherche de quelque chose? .

- Bien sûr ! La médecine est la recherche de la santé, la science la recherche de la vérité, l'art la recherche de la beauté - toutce que tu peux proposer, c'est quelque chose d'imparfait qui essaye d'atteindre la perfection. Bon, j'avoue que par rapport à la loi, elle n'est pas parfaite. Mais si nous avions des lois parfaites, on aurait enfin la Justice. Tu ne penses pas ?" Harry se gratta la tête.

- Je n'ai jamais réfléchi ainsi à ces choses. Ce que je veux dire, c'est que oui, il y a des gens qui font les choses mieux que d'autres, et d'autres qui les font moins bien. Il y a des bons et des mauvais dentistes, joueurs de tennis et plongeurs, mais cela ne veut riendire, pour moi, de parler du parfait plongeur.

- Mais tu n'es pas d'accord pour dire que là où il y a de bonneslois, il y a de la justice ?

Harry réfléchit à la question d'Andy si longtemps qu'Andy commença à croire qu'il n'aurait pas de réponses. Après un long moment, Harry fit une remarque : "Non, je dirais que là où il y a de la justice, il doit y avoir de bonneslois. Mais il ne s'ensuit pas que là où il y a de bonnes lois, il y a de la justice.

- Pourquoi pas ? demanda Andy

- Parce que, dans une démocratie, où les choses se font par le vote, on ne peut pas espérer d'atteindre la perfection, peu importe à quel point les lois sont bonnes. Tu cherches simplement à faire des lois qui te permettront d'avancer, en faisant le moins de mal à tous.

- ça c'est parce que les gens ne savent pas comment voter, répliqua Andy. Ils votent selon leurs envies, peu importe ce dont ils ont envie. Du coup, une élection, ça montre quoi ? Juste la somme totale des envies des gens, ce jour-là ?

- Et cela devrait montrer quoi une élection ?, demanda Harry.

- Les gens ne devraient pas seulement voter pour ce qu'ils veulent ! Ilsdevraient faire ce qui est juste, et ils savent ce que c'est, dans leur coeur. Ils devraient voter mais ce qu'ils devraientvouloir." Il était assez tard maintenant, et la voix d'Andy trahissait une fatigue.

- Mais Andy, protesta Harry, en regardant le plafond, qui était juste au-dessus de son nez. Personne ne va vivre de la manière dont ils devraient vivre leur vie tant qu'ils ne se diront pas que tous les autres vont faire la même chose.

- On n'a pas lechoix, répondit Andy. La façon dont les autres gensvivent, cela ne fait rien. On doit vivre comme on devrait vivre, de la bonne manière, même dans un monde où tout le monde vit exactement le contraire.

- Et tu saisquelle est la bonne manière de vivre ?, demanda Harry, en persistant.

- Bien sûr que oui. On le sait tous - on ne veut juste pas l'admettre.

- Peut-être qu'il y a quelque chose qui cloche chez moi, murmura Harry, mais les choses ne sont pas si claires pour moi". Vu qu'aucune réponse ne vint d'Andy, Harry en conclut qu'il s'était endormi."

Diotime, n°84 (04/2020)

Diotime - Nouvelles Pratiques Philosophiques et démocratie