Colloque - Les formes d'oralités traditionnelles (12 novembre 2019, Université de Liège)

Le débat tibétain

Organisation de l'ASBL PhiloCité, présentation par Alexis Filipucci1, Compte rendu de Noëlle Delbrassine .

Nous allons tenter d'injecter de la pratique dans cet exposé, mais c'est chose complexe, notamment en raison du fait que cela demande un effort considérable d'entrer dans une procédure de discussion aussi spécifique que celle du débat tibétain. Les moines tibétains s'y exercent de manière intense et quotidienne. Nous ne pouvons donc pas prétendre les imiter en si peu de temps, mais nous allons proposer des exercices qui s'en rapprochent. Les outils de pensée que les moines tibétains emploient dans leurs débats ne sont pas si différents de ceux que nous mobilisons habituellement dans nos animations philosophiques, mais ils suivent une procédure bien spécifique qu'il nous faut expliquer.

Introduction

Avant tout, situons le débat tibétain dans le champ du bouddhisme. Le débat est une pratique indienne millénaire. Des rois convoquaient plusieurs maîtres d'école pour discuter de leurs thèses. Celui qui gagnait le débat gagnait la gloire. Les perdants du débat devaient se soumettre à la thèse gagnante. On connaît un exemple de cela chez les Grecs avec l'histoire de Ménandre - qui a amené la pratique du débat et a convoqué un moine bouddhiste itinéraire, Nagaséna ( Les questions du roi Ménandre aussi appelé Milindapanha). Pour les bouddhistes, le débat est une manière de défendre une à une les thèses qui, ensemble, forme la parole de Bouddha. Pour eux, débattre, c'est donc travailler à prouver la vérité de la parole bouddhiste. Ce faisant, les discours de Bouddha se sont peu à peu structurés. Des classements, des hiérarchies et des catégories ont été créés.

La présence du débat en Inde est cruciale. Les échanges entre les pensées d'obédience brahmaniques (ontologie parménidienne, mystique de l'Un, théologie négative) et les pensées bouddhistes (qui réfutent la possibilité que quoique ce soit puisse être permanent) ont exigé de chacun la formation d'arguments forts.

Au Tibet, en revanche, les choses se sont passées très différemment. Il est de coutume de dire que, en 792, le roi Tri Song Dé Tsen a invité un grand maître de bouddhisme indien et un grand maître du bouddhisme chinois pour débattre à la Cour... L'enjeu de ce débat ? La conversion du Tibet tout entier (qui s'étendait à l'époque de l'Ukraine jusqu'à une part de l'Est de la Chine). Pendant deux ans, le débat a battu son plein, ponctués par des combats. Au terme de ce vif débat, le bouddhisme indien a triomphé face au bouddhisme chinois. Le Tibet s'y est donc converti et l'on peut dire que cette conversion ne s'est jamais défaite d'une forme de bouddhisme subitiste... Suite à ce débat, le bouddhisme indien va régner en maître sur le Tibet, sans jamais connaître de réel adversaire. Peu à peu, le risque de sclérose se fait sentir. On ne vit plus la doctrine : le cadre est très rigide, fait d'évidences incontestables. C'est en partie pour lutter contre cette tendance que la pratique du débat s'y est développée.

Au sein des écoles, la pratique du débat est perçue comme un lieu de liberté au sein d'une tradition qui n'est plus remise en cause. On connaît quatre grandes écoles : Nying-na pa, Ka-gyü pa, Sa-kya pa et Gé-lou-pa. Ces derniers placent le débat au coeur même de leur école. L'examen pour obtenir le titre suprême, Geishe (signifiant "ami de bonne vertu"), est un exercice de débat très spécifique, une mise en scène particulière : au milieu d'une foule d'opposants, un individu - celui qui passe l'examen - doit défendre une thèse. N'importe qui peut le questionner et cela peut durer longtemps ! C'est une pratique intense qui se rapproche à de nombreux égards du sport. Concevoir le débat tibétain comme un sport permet d'insister sur l'intensité des passions qui rythment ce débat. Soulignons donc que, dans ce contexte, le débat n'implique pas la mise à l'écart des passions : bien au contraire, il les stimule.

I) État d'esprit et technologies intellectuelles

Toute scolastique tibétaine s'érige d'une part sur un état d'esprit et d'autre part sur des technologies intellectuelles spécifiques. L'état d'esprit requis combine la liberté d'enquête et l'autorité. Il met précisément ces deux tendances en tension. Les technologies intellectuelles, quant à elle, sont des outils pour modeler les esprits, pour en faire les véhicules adéquats de la tradition. Dans le modèle tibétain, ces technologies intellectuelles sont au nombre de trois : la mémorisation des textes racines, le commentaire et le débat.

A) La mémorisation des textes racines

Les textes racines sont les textes de base. Pour décrire les technologies intellectuelles et, plus largement, le phénomène du débat tibétain, nous pouvons nous baser sur les témoignages de G. Dreyfus. Il est le premier à avoir obtenu le titre de Geishe. Il a donc une expérience personnelle de ces technologies et en a fait le récit dans l'ouvrage The Sound of two hands clapping (2003). Il raconte que la mémorisation des textes racines est une tâche ardue et rébarbative qui s'appuie uniquement sur l'audition (pas de mémoire écrite). Les textes à mémoriser sont réputés profonds, difficiles, presque incompréhensibles... mais c'est voulu ! La mémoire, en plein exercice, ne doit pas être facilitée par la compréhension. Elle est d'autant plus puissante qu'elle parvient à retenir quelque chose d'incompris.

B) Le commentaire

La seconde technologie intellectuelle est celle du commentaire. Au Tibet, on étudie par coeur les Sastra (grands traités canoniques) et leurs commentaires... mais aussi les commentaires des commentaires (le Nâgârjuna par exemple). Les trois plus grands commentateurs doivent être lus dans le détail. Autant dire que l'accès à la vérité de Bouddha est loin d'être direct tant les niveaux de commentaires de textes se multiplient2.

C) Le débat

Il s'agit de développer une acuité intellectuelle suffisante pour aborder les thèmes clés des grands textes. Quand on débat, on cherche à développer une habileté. On gagne un débat parce qu'on est le plus habile intellectuellement et pas parce qu'on a la position la plus vraie. Dans un tel débat, il y a deux positions majeures : le défenseur (en tibétain, "celui qui a une thèse") et le challenger (en tibétain, "celui qui réclame la raison"). Une fois que l'on a cerné de quoi on parle par un jeu de questions-réponses, on entre dans le débat proprement dit. Si on entre dans un débat, quelle que soit notre position, cela suppose que l'on est rationnel, intègre et capable de reconnaître notre tort (et de remercier ceux qui nous l'ont montré). Le débat est une technologie intellectuelle en soi où plusieurs personnes s'entraident en vue de la sagesse. Même celui qui perd (et particulièrement lui en réalité !) gagne, car il a appris quelque chose. Le débat a trois objectifs majeurs : réfuter les mauvaises vues (c'est-à-dire les illusions), dissiper les objections et défendre la bonne vue. Pour ce faire, le challenger doit tirer les conséquences des thèses avancées par le défenseur pour y manifester les fautes ou les présupposés logiques et l'amener à préciser voire modifier sa position - notons que le challenger a une tâche purement logique dans le débat, au contraire du défenseur, il n'est jamais tenu pour responsable de ce qu'il dit3".

II) Un mot sur la logique indo-tibétaine-bouddhique

Dans un tel débat, l'importance de la logique est donc capitale et celle-ci se développe particulièrement sous la forme des syllogismes et d'inférences4. En Inde et au Tibet, le grand maître à penser en matière de logique est Dharmakirti (V-VIe siècle). Il réduit la logique à la perception (c'est-à-dire l'intuition directe et immédiate de quelque chose qui est là) et à l'inférence (perception indirecte, l'objet n'est pas présent mais la connaissance produite sera tout de même valide si notre raisonnement est bien fait). Dans cette tradition, le problème le plus fondamental de la logique est celui des universaux (sont-ils réels ? irréels ?). Traditionnellement, chaque raisonnement tend à s'accompagner d'un exemple, d'une comparaison de l'ordre de l'expérimentable (ex : "Sur la montagne là-haut, il y a du feu car il y a de la fumée, comme dans la cuisine"). Tout résultat d'un raisonnement doit permettre d'appréhender un objet qui, en droit, peut être perçu.

Voyons un syllogisme classique en Inde :

Ce qu'il faut prouver : "Il y a du feu sur la montagne".

Syllogisme : "Sur la montagne, il y a du feu car il y a de la fumée, comme dans la cuisine".

"Sur la montagne" : Sujet

"il y a du feu" : Prédicat

"car il y a de la fumée" : Raison

"comme dans la cuisine" : Exemple

Le débat tibétain traque les raisonnements faux et incite, le cas échéant, à la réforme. C'est au défenseur d'adapter sa position si son raisonnement a été mis à mal par les conséquences logiques lancées par les challengers. Le challenger ne déploie pas les raisonnements lui-même. Sa seule charge est de défier le défenseur à coups de "il s'en suit que", "si... alors...". Dans ce débat, il n'est tenu ni de s'engager ontologiquement dans une réponse, ni de découvrir une vérité nouvelle. C'est au défenseur de réagir aux oppositions des challengers afin de s'engager dans une réponse tenable.

III) Échanges et gestuelle du débat tibétain

Dans cette vidéo ( Tibet - debating monks and gesturing)5, celui qui est assis est le défenseur, ceux qui sont debout sont les challengers (qui attaquent, en tapant dans les mains, c'est très animé et bruyant). Ils provoquent, pressent, insistent pour que le défenseur renforce sa position. Le débat accorde une place importante aux gestes : les challengers tapent des mains et du pied au sol. La main droite est la main de la méthode, celle qui, par son geste, coupe le fil de l'ignorance. La main gauche est la main de la sagesse. Ils tirent la conséquence à la fin d'un 'clap', marquant l'union de la sagesse et de la méthode. Les mauvaises vues sont ainsi réfutées et les objections (que l'on pourrait adresser à la bonne vue) dissipées. Le geste du pied, quant à lui, sert à empêcher les mauvaises transmigrations (on se transmigre parce qu'on est ignorant). Ses gestes s'accompagnent d'un cri "Tsa !" qui signifie en quelque sorte "tu es fini !" (L'argument "est fini").

Face aux conséquences lancées par les challengers (ex : "Socrate a une barbe parce qu'il est un homme"), le défenseur a quatre possibilités de réaction :

  • soit il demande "Pourquoi ?" (En tibétain, ce terme équivaut peu ou prou à un "non, je n'accepte pas la formulation", "non, ce n'est pas ma thèse")
  • soit il accepte le lien de conséquence (c'est-à-dire "oui, Socrate a une barbe parce qu'il est un homme") ;
  • soit il dit que la raison n'est pas établie (c'est-à-dire qu'on conteste le fait que Socrate soit considéré comme homme - Socrate et 'être homme', ce n'est pas la même chose) ;
  • Il n'y a pas d'implication (ce n'est pas parce que Socrate est un homme qu'il a une barbe - ce qui serait ici la bonne réponse pour le défenseur).

Sur base de la réponse du défenseur, le challenger est forcé de réagir dans la foulée et de proposer à nouveau des liens de conséquences qui demanderont à leur tour une nouvelle prise de position de la part du défenseur. De conséquence en conséquence, le challenger tente d'amener le défenseur à la contradiction. Voilà comment les débats tibétains se structurent.

IV) Exercices

Avant de pouvoir aborder des questions profondes, les Tibétains s'entrainent sur base de manuels qui proposent dix-huit points préparatoires. Parmi ceux-ci, il y a la thématique du lien. C'est précisément celle à laquelle nous allons nous exercer aujourd'hui. Pour les Tibétains, il n'y a que 4 liens possibles :

Exemple : classons les mots "bateau" et "maison". Si je dis qu'ils sont mutuellement exclusifs (3e schéma), il faut le justifier. Imaginons que je définisse la maison comme "quelque chose dans lequel on habite" et le bateau comme "quelque chose qui flotte". Le challenger doit aussitôt me donner tort en répliquant, par exemple, "donc la péniche n'est pas un bateau", etc. ('clap' des mains et pied au sol, "Tsa !"). Si le défenseur parvient à contrer tous les propos du challenger, alors il parvient à démontrer la validité de sa thèse. Pour mieux cerner l'évolution des échanges, il est opportun de se forcer à formaliser !

Propositions d'oppositions pour lancer l'exercice :
Bébé - adulte
Goût - son
Goût - Goût du chocolat
Avion - Bateau
Émotion - Conscience
Être - Néant
Vérité - Illusion
Machine - Animal.

Ce type de débat ne s'appuie sur aucune ressource externe. Le défenseur vient avec ce qu'il sait. Il ne doit pas commencer à inventer n'importe quoi pour défendre sa thèse à tout prix. Les challengers, eux, peuvent faire preuve de créativité, car ils doivent déjouer le défenseur. Cela nécessite de bien retenir toutes les étapes de la discussion... car parfois un contre-exemple n'agit qu'après plusieurs échanges. C'est une pratique qui doit donc être travaillée. Il y a une forme d'investissement et de rigueur. Il peut être éclairant de concevoir le schéma réflexif qui se déploie dans la discussion comme un arbre : on coupe les branches qui ne tiennent pas face à l'argumentation. Il faut donc avoir l'arbre en tête pour pouvoir remonter vers les branches qui survivent au débat. C'est un exercice très rigoureux qui nécessite d'avoir une fine compréhension du développement de la discussion (comme un animateur ou un synthétiseur dans un atelier philo).

Notons qu'il est bien entendu impossible de faire une véritable expérience du débat tibétain en dix minutes, avec une compréhension si partielle de ce mode de discussion et de son contexte.

Référence : Georges B.J. Dreyfus, The Sound of two hands clapping, 2003.


(1) Alexis Filipucci est docteur en philosophie de l'Université de Liège. Ses recherches portent principalement sur la philosophie indo-tibétaine et sur la philosophie comparée. Il est actuellement membre du service de didactique de la philosophie de l'Université de Liège et travaille comme formateur et animateur à l'ASBL PhiloCité.

(2) Foucault distingue les commentaires et la discipline. Avec la discipline, on ne s'encombre pas de textes qu'il s'agirait de comprendre mot à mot (ex : on ne lit pas Newton mot à mot pour comprendre la physique). Le commentaire, quant à lui, s'enracine dans un texte à maîtriser. En ce sens, nous pourrions dire que le commentaire prime sur la discipline au Tibet.

(3) Les Tibétains considèrent que l'attitude la plus éminente pour un challenger consiste à tirer un maximum de conséquences sans pour autant s'engager ontologiquement dans le débat. Il n'a pas de thèse à défendre, juste des conséquences à tirer. Cette absence d'engagement témoigne avantageusement du fait que le challenger comprend la vacuité de toute chose. C'est ce qu'on appelle le courant "conséquentialiste".

(4) Pourquoi des inférences dans le bouddhisme ? C'est ce qui permet de démontrer la validité du karma (non visible et pourtant au coeur du bouddhisme). En droit, on doit pouvoir en avoir une intuition vraie.

(5) https://www.youtube.com/watch?v=yTG0jU3q9f0&gl=BEhttps://www.youtube.com/watch?v=QLEQ2aA8leQ

Diotime, n°84 (04/2020)

Diotime - Le débat tibétain