Editorial

Editorial du n° 82

Michel Tozzi, rédacteur en chef

On voit se développer actuellement, dans les nouvelles pratiques philosophiques, en particulier dans l'enseignement primaire, un croisement fréquent entre pratiques artistiques et pratiques à visée philosophique, dont nous rendons compte à travers certains articles de ce numéro ("approche sensori-réflexive" selon Romain Jalabert).

Par ailleurs, émerge en Belgique, notamment avec l'équipe de PhiloCité et les didacticiens de la philosophie des universités de Liège, Bruxelles, Mons, une tentative intéressante de fonder la didactique de la philosophie sur la philosophie elle-même et non, ou pas seulement, en s'appuyant sur les sciences de l'éducation, ainsi que d'introduire l'histoire de la philosophie dans la philosophie avec les enfants. Il s'agit ici, dans la tradition des "exercices spirituels" (P. Hadot) de l'Antiquité, de "s'exercer en philosophie". D'où un dossier à cet effet dans ce nouveau numéro de Diotime.

Signalons enfin que le colloque international sur les Nouvelles Pratiques Philosophiques (NPP) se tiendra à la Faculté de Psychologie et des Sciences de l'Education de l'Université de Genève les samedi 23 et dimanche 24 novembre 2019. Nées dans des démocraties, ces NPP mettent au centre de leur pratique le dialogue, comme la démocratie a besoin de son côté de discussions dans l'espace public. Se pose alors la question de la relation entre les NPP et la démocratie.Or, philosophie et démocratie se sont rarement rencontrées dans l'histoire : par exemple Platon l'aristocrate plaidait pour un Philosophe-Roi dans la Cité, Aristote s'accommodait de l'esclavage, Hobbes ne voyait une coexistence apaisée entre les hommes que dans un régime autoritaire, Hegel admirait dans Napoléon l'Esprit absolu chevauchant l'Europe, et Heidegger était inscrit au parti nazi... D'autres philosophes (ceux des Lumières et nombre de philosophes contemporains) pensent au contraire que la philosophie a tout son rôle à jouer dans une démocratie, notamment pour la formation d'un citoyen éclairé. La philosophie avec les enfants ou dans la Cité (ex : cafés philo) s'empare souvent de cette perspective...

Le colloque sur les NPP à Genève aura pour objectif de problématiser cette relation :

- NPP et démocratie entrent-elles dans leurs pratiques en tension, voire parfois en contradiction, par leurs fondements et leurs objectifs, leur rapport au pouvoir, à la parole et à la pensée, leurs régimes de vérité différents ?

- Ces tensions sont-elles ou non articulables en pratique? Si non pourquoi, si oui comment ? Pour certains, la philosophie ne doit pas être instrumentalisée par la démocratie et ses programmes de citoyenneté, et garder le vif de sa critique indépendante. Pour d'autres, il est souhaitable de la mettre en perspective démocratique, par exemple en rendant possible l'accession de tous au philosopher.

- Par leur pratique du dialogue et de la discussion, les NPP peuvent-elles ou non contribuer à l'éducation d'une citoyenneté réflexive ? Si non, pourquoi ? Si oui, à quelles conditions ?

- Par leur éthique communicationnelle, vont-elles ou non jusqu'à s'inscrire dans une éducation à la paix, par leur habitus de confrontation apaisée d'idées divergentes ?

- D'un autre côté, la démocratie peut-elle avoir des exigences propres sur les pratiques philosophiques ?

Ce questionnement sera travaillé par différents chantiers, qui croiseront aussi leurs regards sur la problématique : Philoécole, PhiloCité, PhiloPratiques et PhiloFormation.

Diotime, n°82 (10/2019)

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