Dossier - S'exercer en philosophie

Présentation du dossier

Coordination Odile Gilon, didacticienne de la philosophie à l'Université Libre de Bruxelles (ULB).

Les 14 et 15 novembre 2018 ont eu lieu, dans le cadre des 17es Rencontres internationales sur les nouvelles pratiques philosophiques, deux journées consacrées au thème "S'exercer en philosophie" au sein du chantier "Philo-Pratiques", coorganisé et animé par Anne Herla (université de Liège), Gaëlle Jeanmart (université de Liège), Anne Staquet (université de Mons) et Odile Gilon.

S'exercer en philosophie, c'est d'abord s'exercer à la philosophie, au sens où il s'agit bien de se préparer psychiquement et physiquement à un art de penser, qui suppose au moins la maîtrise préalable d'une habileté langagière et conceptuelle, au mieux l'exercice antérieur, pour les Anciens, d'une gymnastique corporelle (comme y insiste notamment le Timée de Platon).

Mais c'est aussi reconnaître que l'activité philosophique est elle-même un exercice, comme le manifestent les dialogues socratiques, la disputatio scolastique ou d'une autre manière encore les Recherches logiques de Husserl. En ce sens, la philosophie est elle-même un exercice propédeutique, qu'elle conduise à la sagesse, à la vision de l'Idée, à la réception des formes intelligibles de l'Intellect Agent, à la vision de Dieu, à l'absolu schellingien, ou qu'elle se donne comme ouverture radicale à l'inconnu.

Le thème de l'"exercice" en philosophie a acquis une notoriété depuis les études devenues populaires de Pierre Hadot et de Michel Foucault. Pierre Hadot emprunte, à la suite de Paul Rabbow, l'expression d'"exercices spirituels" à Ignace de Loyola pour traduire l' askesis, c'est-à-dire l'entraînement à la sagesse qui définit la philosophie antique. Cet entraînement se manifeste par une pratique orientée vers la contemplation, bousculant ainsi le schéma d'opposition entre théorie et pratique imposé à l'entreprise théorique qu'est devenue la philosophie dans le monde moderne occidental. Michel Foucault préférera parler de "techniques" ou de "technologies" de soi plutôt que d'"exercices spirituels", dans la mesure où la subjectivité s'éprouve elle-même comme activité dans son exigence de vérité.

Quoi qu'il en soit, l'expression "exercices spirituels" renvoie à la dimension pratique et expérientielle de la démarche philosophique chez les Anciens, fondée sur une analogie entre la médecine du corps et la médecine de l'âme. De la même manière qu'existe une santé du corps, il existe une santé de l'âme (la sagesse) et de la même manière qu'existent des maladies du corps, l'âme souffre de perturbations (passions). La philosophie se présente alors comme un remède thérapeutique, une médecine de l'âme qui exige comme toute médecine, la collaboration et l'entraînement du malade.

L'"exercice" emprunte d'ailleurs à un champ sémantique et conceptuel polysémique, puisqu'il est par définition une pratique (s'opposant au théorique), qu'il fait appel à une certaine forme d' entraînement censé conduire à l'acquisition des bonnes habitudes par la répétition; il représente pour cette raison un ensemble articulé de techniques, empruntant aux arts du langage mais parfois aussi à une ascèse corporelle. En ce sens, l'exercice prend du temps, se stratifie en habitude et se thématise en expérience. Outre cette temporalisation, il suppose également une spatialisation et donc une mise en situation.

C'est à l'étude de ce riche terreau conceptuel ( exercitia spiritualia, askesis tes psychès, art, technè, méthode, praxis, pratique, entraînement, habitude, conditionnement, drill, etc.) que se sont attachées ces deux journées de réflexion au cours desquelles le sens des "pratiques philosophiques" a été interrogé sous un nouvel angle, depuis l'histoire de la philosophie mais aussi depuis l'expérience pédagogique.

En effet, si l'on se réfère à l'expérience philosophique en classe, que signifie s'exercer à philosopher et en philosophie ? Quelles sont les disciplines préparatoires au raisonnement philosophique ? Le raisonnement philosophique serait-il le fruit d'un certain conditionnement (langagier, conceptuel, argumentatif) ? Peut-il être comparé à un habitus ? La philosophie est-elle elle-même un exercice ?

Par ailleurs, à quoi s'exerce-t-on ? A cultiver des vertus et/ou une pensée autonome ? L'entraînement réduit-il l'autonomie ou permet-il au contraire l'émancipation ? Permet-il de progresser non seulement intellectuellement mais aussi moralement ? La philosophie est-elle dès lors le lieu d'exercice d'une éthique (citoyenne, par exemple) ? Comment, dans les multiples formes qui manifestent cet habitus, distinguer la simple virtuosité intellectuelle du véritable questionnement philosophique ?

Enfin, de quels types d'exercices parle-t-on ? Les exercices philosophiques sont-ils assimilables à des méthodes ? Quelles sont les modalités d'expression de ces exercices (l'écriture, l'oralité, la lecture, le corps) ?

Les trois premiers articles de ce dossier traitent de l'exercice philosophique dans son horizon philosophique. Le stoïcisme romain exploite le lien entre l'exercice de la philosophie et l'exercice de la médecine en conférant à la philosophie une dimension thérapeutique, dans la mesure où son exercice transforme l'âme et la perfectionne, en la conduisant de l'état de disposition à la maladie (passions) à l'état de santé (sagesse). La philosophie n'est pas seulement une façon de penser, mais une façon de vivre. Dans son article"La philosophie comme thérapie de l'âme. Quels exercices pour soigner quelles pathologies ?", Gaëlle Jeanmart rappelle à ce sujet que l'étude de l'histoire de la philosophie ravive des possibles oubliés, puisqu'elle nous force à penser la notion de "pratique" hors des cadres contemporains de l'approche par compétences. L'écart attisant le renouveau, les exercices spirituels des Anciens ne constituent pas seulement un bloc d'archives académiques venant accréditer la thèse de la déspiritualisation de la philosophie occidentale, mais des sources vives d'expérimentation philosophique. En effet, se tourner vers soi, n'est-ce pas exercer la dynamique attentionnelle de l'exercice philosophique ?

Poursuivant le thème sans la thèse, l'article "La philosophie soigne-t-elle aujourd'hui comme elle a prétendu le faire dans l'Antiquité et dans un passé plus récent ?" de Jean-Pierre Cléro jette un soupçon sur la pertinence de l'idéal thérapeutique philosophique. Si Wittgenstein en évoque le thème, les clarifications grammaticales ont-elles encore quelque chose à voir avec les exercices spirituels des Anciens ? Surtout, sait-on de quelle maladie la philosophie guérit ? Et par quels moyens ? Si c'est par la vertu de son discours, n'est-elle pas sérieusement concurrencée par la rhétorique, la grammaire, ou les disciplines philologiques ? Si c'est par ses actes de réflexion, est-elle la seule à pouvoir y prétendre ? Ne devrait-on pas rappeler à l'inverse la vertu paradoxalement curative de la maladie ? L'enjeu de la philosophie est-il vraiment de guérir, ou la guérison n'est-elle qu'un effet collatéral à la recherche de la vérité ?

Offrant un autre usage de la réflexion philosophique sur la notion d'exercice, Sébastien Charbonnier avance dans son article "S'exercer à ne pas contredire dans l'apprentissage du dialogue philosophique : conformisme ou courage ?" l'idée selon laquelle l'exercice de ne pas contredire l'autre dans l'échange philosophique - à l'inverse, donc, des pratiques de dialogue par opposition - laisse émerger progressivement la présence d'autrui et permet une véritable rencontre. Ou plutôt : la présence d'autrui se construit en moi lorsque je lui laisse une place autre que celle de la réduction catégoriale des systèmes de pouvoir - tendance caractéristique de certains dispositifs d'apprentissage qui transforment l'apprenant en individu "théorisé", lui ôtant par la même occasion la liberté d'être autre chose que "théorisant". C'est là une pratique malheureusement courante de la récognition, ou répétition du même, qui fige la perception de l'autre dans une grille catégorielle, mais aussi une pratique du mépris, au sens de la perception d'autrui sous le registre du manque - l'autre comme ce qu'il n'a pas. A l'inverse, une pédagogie que l'on pourrait qualifier de "spinoziste", désobjective l'autre pour le laisser m'affecter, comme le dit l'auteur de l'article, "joyeusement par ce qui est positivement là".

Venons-en à présent à interroger l'exercice en classe. Quels sont les dispositifs possibles ? Qu'est-ce qui est, au final, réellement opératoire dans la philosophie ?

Dans son article"Colloque et procès, deux formes de débat oral en classe pour s'approprier les problèmes et les savoirs philosophiques : le rôle de l'analyse réflexive", Nicole Grataloup aborde de manière concrète les rapports entre exercice philosophique et émancipation, en se donnant pour enjeu de répondre à deux questions essentielles : l'exercice en philosophie vise-t-il la formation d'un habitus, ou l'accès à l'autonomie ? Par ailleurs, quel est le facteur permettant l'appropriation des savoirs ? La répétition est-elle la seule ressource ? L'analyse de deux séries d'exercices du GFEN (Groupe Français d'Education Nouvelle) tente d'y répondre : le "colloque des philosophes" et le "procès" montrent comment l'expérience concrète de la conceptualisation et de la problématisation permet de s'approprier la démarche philosophique. Si l'on ajoute la dimension réflexive de ces deux exercices, l'appropriation peut être aussi la voie vers l'émancipation grâce à l'expérience du décentrement.

Les dispositifs didactiques utilisés en classe pour philosopher mettent d'ailleurs en valeur un phénomène paradoxal : l'artificialité du dispositif rend celui-ci plus efficace pour atteindre le "réel", comme le rappelle Nathalie Frieden dans son article"Le rapport au réel ou de quoi parle la philosophie ?", qui insiste sur la nécessité de la médiation dans l'approche éducative. Cette artificialité peut s'appuyer sur des expédients scéniques, narratifs, imitatifs, émotifs parfois plus efficaces qu'une approche strictement conceptuelle. L'ensemble de ces procédés vise à construire une expérience commune du "réel", vécue comme un exercice attentionnel et comme l'expérience de l'exigence de vérité, permettant aux élèves de se familiariser avec des thèmes philosophiques, mais aussi d'exercer leur étonnement.

L'efficacité des dispositifs d'exercice philosophique pourrait même s'appuyer sur une forme d'inconscience dans le geste d'appropriation, ou disons sur une forme de transmission indirecte rendue possible par une ruse nommée dans les arts martiaux "Petite Idée". Alexis Filipucci montre dans son article "La pratique de la 'Petite Idée'" qu'un ensemble de formes codifiées, nommé "Petite Idée" donne à l'apprenant tout à la fois les techniques et le principe de l'apprentissage, formant ainsi un principe d'autocorrection qui peut être déployé durant tout le temps de l'apprentissage, sans s'imposer frontalement à la liberté de l'apprenant.

Diotime, n°82 (10/2019)
Coordination Odile Gilon, didacticienne de la philosophie à l'Université Libre de Bruxelles (ULB).

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