Formation

Mettre en place progressivement une DVDP (Discussion à Visées Démocratique et Philosophique) : une animation minimale à complexifier

Michel Tozzi, didacticien de l'apprentissage du philosopher

La DVDP dans sa forme la plus achevée, à partir du cycle 3 et au-delà, comprend un certain nombre de rôles : animateur, président de séance, reformulateur, synthétiseur, discutants et observateurs non seulement sur ces fonctions mais sur les processus de pensée ; et parfois maître du temps, scribe au tableau, journalistes à froid... Cette complexité des fonctions et des exigences intellectuelles peut effrayer les débutants. On peut donc, s'il ne s'agit pas d'une intervention ponctuelle, mais continue dans le temps, la mettre en place progressivement, à partir d'une animation minimale que l'on va complexifier peu à peu.

Le dispositif est à adapter à l'âge des enfants : pour les fonctions, président et reformulateur dès la Grande section et le CP, synthétiseur et observateur des fonctions dès le CEI, des processus de penser dès le CMI... Pour le temps 10' en maternelle (+ 5' d'analyse), 1/2h en cycle 2 (+ 10' d'analyse), 50' en cycle 3 (+ 10 à 15' d'analyse)...

Une animation minimale consiste, après avoir mis les élèves en rond pour qu'ils se voient (sans table rend celui-ci plus petit), à proposer une " question qui marche ", c'est-à-dire dont on sait qu'elle va intéresser les participants (portant par exemple sur l'amitié, l'amour, grandir, les filles et les garçons, la violence etc.) ; par la suite, on peut avoir une boite à questions, et, après avoir éliminé les questions à réponse unique ou demandant peu de réflexion, en faire choisir une par vote.

On peut aussi choisir un support adapté à l'âge des participants (album de jeunesse, histoire, mythe, BD, petit film etc.), qui soulève une ou des questions intéressantes, et on en choisi une par vote.

On peut commencer par un dispositif allégé : demander un (ou une) président de séance, qui gère sur la forme la parole selon des règles démocratiques à expliquer, alors que l'animateur s'occupe du fond. Se mettre à côté du PS, pour l'aider si nécessaire dans cette répartition. Ce n'est que par la suite que l'on introduira un reformulateur, sollicité de temps en temps pour redire ce qu'il a compris de ce qu'il a entendu ; puis un synthétiseur, qui prend des notes pour restituer (au milieu et) à la fin ce qu'il a compris et eu le temps de noter ; puis des observateurs, d'abord sur les rôles introduits pour les analyser et les préparer, ensuite sur les processus de pensée.

On pourra s'appuyer dans sa préparation sur une liste de questions pour relancer et approfondir les échanges, dont le seul enchaînement introduit une progression dans la réflexion. Exemple dans une discussion sur la religion : exemples de religion ? Quels éléments communs ? Définition d'une religion ? A quoi ça sert ? Qu'est-ce qu'une croyance ? La foi ? Différences avec la science ? Quel rapport à la vérité ? Quelle différence entre croire et savoir ? Qu'est-ce qu'un dogme ? Un texte "sacré" s'interprète-t-il ? Si oui ou non pourquoi ? Etc.

On peut avoir aussi un plan de discussion, avec des questions sur chacun des points. Sur la violence : exemples de violence (physique : bagarre ; verbale : injures, harcèlement) ; types de violence (interpersonnelles, collectives - guerres) ; définition de la violence à partir de ces exemples ; conséquences de la violence (physiques et psychiques, matérielles) ; causes de la violence (humaines, économique, politique...) ; moyens d'éviter ou d'atténuer la violence (discussion, empathie, médiation, négociation, non violence)...

On peut aussi s'appuyer pour préparer sur une carte conceptuelle qui existe déjà (qui montre la relation entre des notions, ou/et une question et différentes réponses possibles avec pour chacune des arguments. Puis que l'on se construit, pour baliser les pistes possibles à explorer : par exemple dans le cas ci-dessus : dieu (x), la croyance, son contenu, les dogmes, la foi, la communauté de croyants, le lien avec dieu (prière), et entre croyants, les rites, le sens de la vie et de la mort, les textes sacrés, leur interprétation, la morale et ses pratiques, le rapport à la vérité, à la science, de la croyance au savoir, la question de leur contradiction ou complémentarité etc.

On le voit, il y a un travail en amont de la discussion : disposition spatiale, temps total prévu ; cavaliers pour les rôles avec cahier des charges au verso face au participant qui tient le rôle ; préparation du fond (questions, cartes). L'introduction des fonctions est progressive dans le temps.

On peut commencer par une discussion sans analyse postérieure. Puis on introduira après la discussion un temps d'analyse, qui permet de comprendre ce qui s'est passé, à prévoir dans le temps global, inférieur et proportionnel au temps global de la discussion. On commence pour analyser par demander au(x) participant(s) qui tien(nen)t un rôle comment il(s) pense(nt) avoir tenu son (leur) cahier des charges, et puis ce que pense l'observateur de la façon dont le rôle a été tenu. Les participants peuvent se donner des conseils pour s'améliorer.

En ce qui concerne les gestes professionnels de l'animateur philosophique (voir ci-après en annexe), on peut au minimum lancer des questions au fur et à mesure, qui assurent par leur seul enchaînement une progression, et laisser le président donner la parole à ceux qui veulent répondre ; puis s'affirmer davantage, en reformulant périodiquement ce qui a été dit par un participant (on introduira alors après un reformulateur), esquisser une brève synthèse de ce qui a été dit dans les dix dernières minutes (on introduira alors après un synthétiseur).

Quand aux exigences intellectuelles, il faut aller de la modestie à l'ambition. On peut se contenter au départ d'échanges représentant les réponses aux questions posées, avec des reformulations-"écho". Puis les reformulations des propos des participants peuvent devenir un peu plus abstraites ; on peut poser une question nominative pour qu'un participant approfondisse sa position, donne ou précise une définition (conceptualisation), lui demander pourquoi il dit ce qu'il dit (le faire argumenter), demander si quelqu'un n'est pas d'accord avec lui pour amener de l'argumentation contradictoire... L'animation se fait plus présente, passe des exemples à une définition, met les interventions en relation avec la question traitée et entre-elles, devient plus pointue sur les processus de penser, pour les provoquer (questionne, définis, argumente), ou quand ils émergent en sautant sur l'opportunité (le kairos disaient les grecs) pour les approfondir...

ANNEXE : Gestes professionnels de l'animateur de discussion pendant la DVDP

(Typologie d'observation établie par Virginie Vederine)

Aménager l'espace (en rond, carré, U, avec ou sans table, assis ou par terre, dans la classe ou une autre salle).

Expliquer le déroulement, l'organisation de la discussion (structure interactive).

Expliquer les différents rôles aux élèves (y compris celui de discutant) et le cahier des charges précis de chacun.

Attribuer les différents rôles (si possible sur la base du volontariat, sinon accompagner pour sécuriser).

Mettre en place le dispositif de coanimation et réaménager l'espace : animateur entourant le président (pour l'étayer si nécessaire) et le reformulateur (pour le solliciter). Synthétiseur de l'autre côté du président. Pas de trou entre participants, observateurs derrière le cercle, avec des aides pour observer.

Expliciter les attendus intellectuels : (se) poser des questions, définir les notions, faire des distinctions, argumenter ses propos pour valider rationnellement, faire une objection ou y répondre.

Installation de chacun dans sa fonction : demander aux participants quel est leur rôle : Président, reformulateur, synthétiseur, observateurs et discutants (avec précision de ce que cela implique afin de remplir correctement son rôle).

Lancer le sujet, préciser la question, expliquer son intérêt.

Inviter à une réflexion silencieuse dans un premier temps, avec possibilité d'écrire.

Demander de temps en temps de reformuler au reformulateur.

Demander aux participants de venir en aide au reformulateur si besoin.

Reformuler soi-même certains propos afin d'être sûr qu'ils soient clairs pour tout le monde.

Faire une mini synthèse de plusieurs interventions.

Etayer le président dans la répartition de la parole si nécessaire.

Demander aux participants d'éclairer certains propos par des exemples précis.

Demander des contre-exemples

Relever certains mots dans les propos des participants afin de préciser un point en particulier.

Demander aux participants de réagir face à certains propos ("d'accord ou pas d'accord ?")

Si désaccord entre discutants, demander d'argumenter.

Objecter, se faire l'avocat du diable si nécessaire!

Aider à l'avancement dans la discussion en amenant les participants à définir les concepts en jeu, à faire des distinctions conceptuelles (de mots).

Lors de blocages : rappeler les propos déjà dégagés / poser une question plus précise / éclairer à l'aide d'exemples précis, apporter un contre exemple.

Apporter des précisions sur le sujet, du vocabulaire.

Citer un philosophe qui éclaire un point de vue

Faire le point sur les questions qu'il reste à traiter.

Après la discussion, demander leur analyse critique à ceux qui avaient des rôles, et faire compléter par leurs observateurs.

S'appuyer sur les observateurs chargés des processus de pensée (questionner, définir, argumenter) pour les analyser.

Diotime, n°82 (10/2019)

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