Dossier - Philosopher à l'école : quelle place pour les pratiques d'écrit ?

Une pratique de l'écrit en philosophie en MS au Liban

Sandra Saccal Kaloust, psychologue social et socio-pédagogue Sandra_saccal@hotmail.com

I) Le contexte

Le Liban est un pays multiculturaliste et multiconfessionaliste. La démographie du pays devient de plus en plus compliquée depuis le début du printemps arabe. Dix-huit confessions différentes qui divisent le pays, les différentes religions qui s'accaparent le système éducatif pour diviser notre démocratisation de l'enseignement en école privée catholique et école privée islamique, mise à part l'intégration des réfugiés syriens dans les écoles publiques séparés des élèves libanais : cette diversité culturelle crée de plus en plus de rancune, de violence et une inégalité des chances à l'éducation entre les individus, qui se regroupent par appartenance identitaire ou plutôt confessionnelle.

En tant que psychologue social et socio-pédagogue, je crois au pouvoir de la pratique de la philosophie avec les enfants pour créer un changement social radical capable d'accepter autrui. Je considère aussi que l'un des agents de socialisation les plus importants est l'école. Pour cela, le fait de créer une atmosphère de réflexion, d'expression, de conceptualisation, d'argumentation, de problématisation, de liberté durant les ateliers de philosophie... incarne en eux un sens critique sans tabou et sans stéréotype, qui leur permettra de critiquer ce que les adultes n'osent plus critiquer. Une transmission de culture qui favorise la démocratie, la liberté d'expression...

Tout changement commence par l'éducation et par l'école, et si nous revendiquons un changement social non révolutionnaire mais implicite, c'est cette pratique de la philosophie qui en est capable. La pensée existentielle innocente et la réflexion créative des enfants s'imposent et peuvent assurer un nouveau socle commun de valeurs dans une société conflictuo-confessionnelle : "L'impact de la philosophie sur les enfants pourrait ne pas être immédiatement apprécié. Mais l'impact sur les adultes de demain pourrait être tellement considérable qu'il nous amènerait à nous étonner d'avoir refusé la philosophie aux enfants jusqu'à ce jour" (Matthew Lipman).

Le 15 novembre 2018, je fus invité par la chaire Unesco "La pratique de la philosophie avec les enfants pour une transformation sociale et un dialogue interculturel", pour participer aux journées mondiales de la philosophie au siège de l'UNESCO à Paris. Mon intervention était intitulée : "Du mythe à l'écrit, une pratique de la philosophie en M.S. au Liban". Elle élaborait différents outils d'apprentissage et comment utiliser le mythe comme outil pédagogique adapté à l'âge des enfants. Voilà les bienfaits de la pratique de la philosophie dans une société pluraliste pour les enfants :

  • une socialisation sans stéréotype et sans préjugé.
  • Une diversité culturelle positive et épanouissante.
  • Un esprit critique rigoureux.
  • Une liberté d'expression réclamée.
  • Un changement social afin de créer une harmonie sociale.
  • L'anti-discrimination.

La pratique de la philosophie avec les enfants au Liban n'est pas très connue. La situation socio-culturelle du pays m'a poussé à aller plus loin dans mes recherches de la philosophie à la maternelle et de rédiger une thèse de doctorat. "Enjeux politiques et éducatifs du système scolaire au Liban pour un changement social".

L'établissement scolaire où je travaille a accepté de lancer des ateliers de philosophie au cycle des maternelles (PS, MS), après lui avoir présenté mon projet et les bienfaits de la philosophie à long terme. Les ateliers que je prépare durent 30 min par semaine avec 18 enfants, et tournent dans 14 sections (500 élèves) tout au long de la semaine. Ils continueront l'année prochaine (2018-2019), en GS et MS. Ils ont pour objectifs d'amener les enfants à développer un sens critique, à apprendre à se poser des questions, à s'ouvrir au débat, à respecter les autres et à inculquer des valeurs humaines. Ils ne sont pas conçus pour apporter des réponses, mais pour les faire naître par la confrontation aux autres (débats), par les échanges d'avis et de point de vue.

Les Discussions à Visée Philosophique proposent aux enfants de réfléchir sur des questions et des notions diverses, et leur permettent d'apprendre à problématiser, à argumenter, à débattre, à réfléchir, à se questionner mais également à conceptualiser. Nos enfants ont besoin de cet espace d'échange et de partage, pour se poser des questions de métaphysique, de ce qui est bon ou mauvais.

Les programmes curriculaires des établissements homologués au Liban respectent les compétences du BO que nous procure l'AEFE. Mais ce que les coordinateurs pédagogiques et les conseillers pédagogiques ne perçoivent pas, c'est que les ateliers et les DVP sont au coeur de tous les domaines, compétences et apprentissages, dont le domaine de l'ECRIT en maternelle. Compétences développées :

  • Écouter de l'écrit et comprendre.
  • Découvrir la fonction de l'écrit.
  • Commencer à produire des écrits et en découvrir le fonctionnement.
  • Commencer à écrire tout seul.

II) La place de l'écrit dans des ateliers de philosophie en MS (moyenne section de maternelle au Liban)

A) Le mythe, un outil d'apprentissage inédit que les enfants adorent

1) Qu'est-ce qu'un mythe pour un enfant de 4-5 ans ?

Le mythe et l'enfant s'associent. Le mythe est au sein de la philosophie et l'enfant est au sein de l'imagination, de l'étonnement. Tout sujet abstrait, ambigu, impalpable, invisible est un mythe pour un enfant en M.S. (le bonheur, la peur, la liberté, la mort, la solitude...). À partir du questionnement sur des concepts de son vécu, l'enfant peut réfléchir et conceptualiser par lui-même.

D'habitude, les enfants élaborent un débat très libre dans lequel ils réfléchissent en collectif suite à la formulation de la problématique de départ. L'atelier est lancé pour une discussion de 10 min. N'ayant aucun support, l'enfant doit compter sur son imagination afin de définir, de conceptualiser et d'argumenter une opinion (Ex : "C'est quoi la liberté?").

2) Comment aider l'enfant à concrétiser l'abstrait ?

Par des saynètes de marionnettes ; la photo.

La littérature permet d'explorer l'imaginaire et apporte de la complexité à la réflexion, les albums permettent à l'enfant de rêver, d'imaginer, de vivre une fiction.

Le mythe s'adresse à l'imagination et à la sensibilité, alors que le logos est le discours/la parole rationnelle qui cherche à faire voir la réalité du monde. Avant de philosopher, les hommes se sont appuyés sur les mythes pour trouver des réponses aux innombrables questions que leur posait leur présence sur terre.

3) Comment adapter le mythe à la maternelle?

Du fait de leur caractère descriptif et narratif, les mythes parlent de façon concrète et symbolique à la sensibilité et à l'imagination des enfants, facilitant les identifications aux personnages. Mais si le récit mythologique permet d'introduire facilement l'activité philosophique, il y a une "séduction du mythe qui risque d'obnubiler la raison" (Michel Tozzi, Débattre à partir des mythes, à l'école et ailleurs, p. 8).

En effet, les enfants, sous le charme du récit, peuvent avoir du mal à s'en dégager, le risque est qu'ils restent dans la fiction sans qu'il soit possible d'amorcer la discussion philosophique. Or, le mythe n'a pas ici vocation à plaire, mais à donner à penser.

S'il peut séduire et endormir la raison, ce n'est pas pour autant qu'on ne puisse pas s'en servir comme d'un outil pédagogique. Il s'agit de trouver le bon usage du mythe comme support pour la pensée et, pour cela de trouver la façon de briser la magie du récit mythique pour en expliciter le contenu rationnel et engager la discussion.

4) Qu'est-ce qu'un écrit pour un enfant de 4-5ans?

Un enfant de 5 ans est incapable de pouvoir rédiger un récit. Mais il est capable de pouvoir s'exprimer par un dessin, une peinture... La dictée à l'adulte est très valorisante, car l'enfant découvre au fur et à mesure du temps qu'il est l'auteur de cette trace écrite.

Le dessin mythique figure les repères, la situation adaptée et une interprétation personnelle.

Le mythe au niveau oral et écrit est au coeur de toutes les compétences pédagogiques du cycle 1. Il faut prendre un mythe adapté aux enfants, tel que l'allégorie de la caverne ou le mythe de Gygès de Platon, les enfants adorent ce genre de mythe qui les fait rêver et réfléchir en même temps.

B) Ecouter de l'écrit et comprendre

La littérature de jeunesse, les albums, les contes... participent à l'acquisition de cette compétence. Les albums philosophiques amènent les enfants à se poser des questions, à formuler des hypothèses, à donner un avis, surtout les histoires qui n'ont pas de morale. Ils poussent de façon implicite les enfants à imaginer, réfléchir et créer.

Non seulement l'enfant comprend et écoute l'histoire, mais il l'interprète et la critique s'il le faut. C'est pour cela que le choix des albums, de la littérature de jeunesse est essentiel. J'utilise les histoires de l'école des loisirs, de Pomme d'api...). De plus les enfants distinguent les différentes écritures lorsque que c'est une BD ( Les p'tits philosophes) ou un texte.

La littérature de jeunesse les pousse à rechercher l'écrit et faire des recherches bibliographiques pour découvrir. Par exemple pour traiter le thème de la discrimination, j'ai choisi l'histoire L'homme de couleur, de Jérôme Ruiller, éd. Bilboquet. Les enfants, après la lecture de cette histoire, ont eux-mêmes conceptualisé le thème en utilisant leur propre mot (ils sont "différents"). Au lieu d'insister sur le repérage des mots de l'histoire, j'ai écrit sur un grand papier leur champ lexical. Et je leur ai demandé de me trouver des livres du coin lecture au sujet de la différence. Il est normal que certains ciblent le sujet et d'autre non. Mais en lisant les titres des albums qu'ils ont choisis, les enfants constatent directement si leur choix était correct. D'autres sont même revenus le lendemain avec des albums de la maison ( Le vilain petit canard, L'éléphant Elmer ...), voulant que je lise à leurs amis ces histoires-là.

C) Découvrir la fonction de l'écrit à la maternelle

Les enfants manifestent une curiosité par rapport à l'écrit. Ils regardent, feuillettent les écrits et fréquentent spontanément l'espace lecture, le considérant comme une recherche bibliographique. Suite à cet atelier, les enfants se posent des questions sur les albums qu'ils choisissent, ils découvrent le besoin de lire le titre pour cibler le bon choix du livre. Pour finaliser ce travail, les enfants découpent et choisissent les 1res de couverture qu'ils ont lues sur la différence et les affichent sur un grand papier dans le coin philo de la classe.

D) Commencer à produire des écrits et en découvrir le fonctionnement

Cette compétence est celle que tout animateur de philosophie utilise pour laisser une trace écrite sur les sujets traités en classe. Après la lecture, nous passons au sein du moment favori de l'animateur, lorsque les enfants ont à donner leur avis sur la différence, le pourquoi des choses, si c'est bon ou mauvais, comment chacun d'entre eux se différencie de l'autre ?

C'est là où l'écrit prend vraiment place à partir de la dictée à l'adulte : les enfants commencent à comprendre que leur propos a un sens et réclame que l'animateur écrive leurs idées. L'enfant devient l'auteur de ses propres idées. Et le meilleur moment est lorsqu'ils découvrent que tout a vraiment été inscrit (émerveillement, estime de soi). Car le début de la 2eme séance de DVP est la récapitulation et la lecture de leurs suggestions, argumentations, conceptualisations... inscrites dans le coin philo. Ensuite l'animateur écrit toutes les discussions et les envoie aux parents afin de les intégrer.

Pour finaliser ce thème, toutes les sections ont participé pour laisser une trace écrite concernant la différence et le respect d'autrui (Empreinte de la main, dessin de gentillesse pour toute personne marginalisée, différentes silhouettes en peinture, tous les enfants du monde...).

Anti-discrimination, différence, respect, accepter autrui..., des termes que nos petits ont expliqué à leur façon, sans stéréotype. La littérature de jeunesse les a aidés à conceptualiser ces idées. Des discussions profondes sur la différence ont été élaborées durant les ateliers philo, où les enfants nous ont épatés avec leur maturité et leur empathie. Pour finaliser ce projet pédagogique, une grande toile a été peinte avec les petites mains de nos élèves (PhiloArt), et chacun d'entre eux a dessiné sa propre différence et un acte de gentillesse pour toute personne rejetée et non acceptée. Pour donner encore plus d'espace à l'écrit, un cahier de philosophie a été distribué aux enfants, contenant tous les dessins des sujets traités pendant l'année. Ce cahier est un lien entre la philosophie, les enfants, les parents et l'animateur.

Conclusion : des activités et des outils pour donner place à l'écrit durant les ateliers philos

La littérature de jeunesse.

La recherche bibliographique (dans le coin lecture).

Le coin philo en classe (avec les traces écrites).

La dictée à l'adulte.

Les dessins (expression verbale et écrite).

Mon cahier de philosophie, un lien entre les parents, les enfants et l'animateur.

Mais aussi la musique et l'écrit...

Diotime, n°81 (07/2019)

Diotime - Une pratique de l'écrit en philosophie en MS au Liban