Dossier - Philosopher à l'école : quelle place pour les pratiques d'écrit ?

La littérature dans l'atelier philo, du tumulte à la trace

Fontaine Stéphane, diplômé de l'Université Libre de Bruxelles en philosophie, travaille en Belgique au pôle Philo, service de Laïcité Brabant Wallon, comme animateur et formateur en Nouvelles Pratiques Philosophiques (NPP).

Il y a tout d'abord la littérature de la connaissance, et secondement, la littérature de la puissance. La fonction de la première est d'enseigner ; la fonction de la seconde est d'émouvoir

(Thomas de Quincey)

Toute littérature est assaut contre la frontière

(Franz Kafka)

I) Mises au point axiomatiques

Parler de littérature quand, lors d'ateliers philosophiques, on travaille avec des groupes réputés en délicatesse avec cette vénérable discipline, qu'il s'agisse d'enfants, d'adolescents ou d'adultes plus ou moins en marge, pourrait presque passer pour un blasphème. D'autant plus si, comme pour s'excuser, l'on y adjoint le prétexte pédagogique qui plane sur les Nouvelles Pratiques Philosophiques, et qui paraît par essence antinomique avec l'idée qu'on se fait de la littérature, qui se doit d'être pure création.

Pourtant, nous nous risquerons à conserver ce prestigieux substantif, même pour les productions les plus modestes. D'abord pour valoriser l'engagement de ceux qui jouent le jeu d'écrire dans le cadre d'un atelier philosophique (surtout ceux qui en ont le moins l'habitude) ; ensuite, comme on est bien en peine de la définir et de la distinguer de ce qu'elle n'est pas, autant dire qu'on est face à de la littérature, afin d'éviter de passer devant et de l'ignorer ; enfin, dès lors qu'il y a intention de dire, de convaincre, d'expliquer ou de partager, il me semble légitime de considérer qu'il s'agit de littérature - on parle bien de peinture pour les peintres amateurs.

II) Créativité, engagement, certes, mais surtout permanence

L'atelier philosophique est en soi un acte créatif au sens que Chomsky définit dans un entretien avec Foucault, c'est-à-dire "un acte humain normal"1, indépendamment de la valeur qu'on lui confère habituellement. Ce n'est pas nécessairement quelque chose de prodigieux ni d'absolument nouveau pour tous, mais de nouveau pour le groupe, voire pour l'individu qui s'applique à décrire ou à expliquer ce qui peu de temps auparavant était pour lui un impensé ou tout au plus une vague idée.

Le participant fait un pas non sur le chemin de la vérité, mais sur son chemin de la vérité, et il est sans doute important que lui soit reconnu ce mérite, car en cela il s'engage au double sens du parcours et du risque, si minime soit-il. Toutefois, si la créativité et l'engagement sont généralement à l'oeuvre lors d'une discussion, en revanche, ce qui fait le plus fréquemment défaut à la pratique d'atelier philo, jusqu'à frustrer les participants voire les animateurs, c'est la permanence de ce qui vient d'avoir lieu.

Si au cours de la discussion une multitude de trouvailles sont mises au jour, réjouissantes ou même géniales, elles subissent le sort des feux d'artifice : l'émerveillement quelquefois, l'oubli la plupart du temps. Certes, cette évanescence participe de la dynamique même de la discussion qui nous échappe toujours déjà, mais faire disparaître la frustration de l'oubli derrière le prétexte de la méthode, la poser comme une chance ou une fatalité et répéter comme un mantra que ce "savoir-faire" pourra être réinvesti lorsque le besoin s'en fera sentir, ne console souvent que fort partiellement. Il ne s'agit en aucun cas de déplorer la part d'oubli inhérent à l'exercice, il n'en va pas autrement dans un match de foot ou une improvisation théâtrale, mais de ne pas tout perdre, d'utiliser la grâce de l'instant, pour créer autre chose qui n'appartienne pas à la discussion, mais qui néanmoins s'en inspire, en témoigne, ou mieux encore la dépasse en la conservant.

Il n'est donc pas question d'être totalement fidèle à la discussion, comme si l'on voulait jalousement la conserver in extenso sur un support d'enregistrement ; ce qui reviendrait à dénaturer le caractère éphémère de l'atelier et dans le même mouvement déroger à l'impératif esthétique et à la dimension formelle, essentiels à la littérature. Emprisonner le kairos - moment opportun du philosopher - est illusoire, au moins peut-on faire témoigner ses petits, afin d'apporter cette plus-value qui peut-être manque à l'atelier philo classique, celle de défier le temps.

III) Devant la feuille, profits et pertes

C'est en écrivant, éventuellement dans la solitude, mais toujours face à ce que j'ai produit à partir de mon interaction avec le monde - en l'occurrence le groupe - et dans l'engagement que s'accomplit peut-être le plus durablement la boucle réfléchissante qui va de l'entendement à la raison, de la pensée sans préjugé à la pensée conséquente en passant par la pensée élargie2. Parce que devant la feuille, dans le silence, je peux au calme rassembler et organiser mes idées comme je l'entends, me souvenir en paix de ce qui m'a inspiré, et enfin m'exprimer dans un rythme qui me correspond.

Car, s'il est vrai que lors de la discussion, tout est mis en oeuvre pour que chacun écoute l'autre et soit compris de lui dans une certaine idée de la pragmatique universelle3, il n'en reste pas moins que la noble intention qui vise à ce que chacun prenne voix au chapitre a ses limites. On n'a pas toujours la facilité, le courage ou l'envie de s'exprimer. Le stylo en main, il nous devient loisible de dire enfin ce qui a pour nous de l'importance, sans subir la pression ou le regard d'autrui.

De la même manière, la concentration, condition sine qua non de la cohérence d'une animation, nous quitte souvent lorsque, dans le "tumulte" de l'échange, on reste sur ce qui nous questionne ou qu'un insecte vient nous perturber ou que l'on se trouve simplement au bout de l'effort. A contrario, parce que le rythme de la discussion s'oppose parfois au nôtre, le moment de l'écriture devient celui de l'échange véritable, dans le respect de sa propre cadence.

Le temps de l'écriture est également celui de la mémoire. Il arrive qu'en tant que participant, l'on se découvre bien en peine de retisser le fil de ce qui s'est joué, incapable de retracer l'essentiel. C'est encore dans ce moment de temporisation où l'on prend le stylo que l'esprit peut rassasier sa faim de synthèse4.

Mais ce temps d'arrêt, ce colloque avec soi-même, comporte aussi quelques inconvénients. Si le moment de l'écriture permet autre chose que celui de la discussion, ceci a un prix.

Paradoxalement, il est souvent plus facile de lire entre les lignes dans un discours oral. Le stylo en main, l'interlocuteur n'est plus là qui réconforte. Penché sur le papier, ce qui nous apparaissait comme ce qui distrait, l'accessoire, le futile, devient un recours qui désormais nous manque. Tout à coup, cette indigence de moyens nous pèse - quoiqu'elle nous offre peut-être une manière d'expérimenter même un tout petit peu ce qu'éprouvent ou ont éprouvé les philosophes que l'on lit -, quand on n'a que les mots pour exprimer sa pensée et vouloir la partager avec un interlocuteur qu'on ne voit pas. Et l'on se retrouve, à condition de jouer le jeu, indépendamment de nos compétences et de notre talent, dans la peau d'un écrivain, dans cette solitude si parfaitement résumée par Marguerite Duras quand elle écrit "la solitude de l'écriture c'est une solitude sans quoi l'écrit ne se produit pas [...]5".

Et puis, on dépose sur le papier quelque chose qui pourrait bien durer et cette permanence peut revêtir pour certains un caractère pour le moins inhibant. "Les paroles s'envolent et les écrits restent" dit-on ; aussi, est-il intéressant de constater qu'au temps des interventions à l'emporte-pièce sur les réseaux sociaux, dans le contexte particulier d'un atelier philo, avec la sacralité ou la hauteur qu'on peut y mettre, tout prend une importance parfois démesurée. Que dire ? Comment le formuler ? Comment le préparer ? Dans un jet où, à la manière de Cioran, qui disait écrire parfois plusieurs pages pour aboutir à un aphorisme acceptable à ses yeux ? Et mon orthographe ? Et ma syntaxe ? Et ma ponctuation ? Et l'on s'inquiète même de sa calligraphie que l'on trouve maladroite, trop hésitante, trop penchée ou trop raide à son goût6.

IV) Du problème à la question

Dans tous les cas, écrire c'est résoudre des problèmes, plus encore peut-être lorsqu'il s'agit de littérature. Queneau, Perec et les autres membres de l'Oulipo7 se mettaient délibérément des contraintes pour la simple satisfaction de relever un défi, mais plus sûrement au nom du bénéfice créatif qu'ils espéraient susciter par leurs expérimentations. Avant eux, Raymond Roussel, à partir de son "procédé très spécial8", s'engageait dans un processus problématique dans lequel problèmes et solutions se trouvaient inextricablement mêlés. Sans problème - aiguillon privilégié de l'imagination -, peut-il y avoir de création ?

Le dispositif du post-it9 - qui peut tout aussi bien constituer le coeur de l'animation que l'entame ou l'aboutissement de celle-ci - est tout à fait à propos pour explorer ces potentialités ; pour ne pas rester à l'orée de la pensée dans l'éclatante et insipide évidence et, à peu de frais, se créer des problèmes potentiellement philosophiques.

Concrètement, il s'agit de consigner une idée par petit rectangle et multiplier les occasions de les faire interagir : en partant de la première proposition inscrite sur le premier post-it, on change les directives pour le second et l'on engage ainsi une mécanique de réflexion.

Les consignes sont multiples, que l'on amende sa propre proposition ou celle d'un autre. On peut partir d'à peu près n'importe quel sujet (la vérité, la liberté, le sacré, le bonheur, la réalité, la violence, etc.), et demander que chacun inscrive une position qu'il pense vraie sur ce thème, ensuite faire tourner les post-it dans le groupe et inviter les participants à composer une question à partir de l'affirmation qu'ils ont reçue. La cueillette de questions ainsi effectuée, il n'y a plus qu'à discuter. Mais on peut multiplier les tours de post-it, demander, par exemple, de répondre à la question et voir si la réponse correspond à la première affirmation. On peut aussi partir directement d'une question ou considérer que l'assertion de départ est une réponse pour laquelle il faut trouver une question. On peut à discrétion varier les consignes afin de répondre à tel ou tel objectif.

Pour ce qui concerne le côté plus formel, qui permet l'approfondissement d'une pensée singulière, on peut également, à partir d'une première proposition, demander de trouver sa contradiction, de changer un mot par un autre, qu'il s'agisse d'un synonyme, d'un antonyme, d'un terme qui dise la même chose plus ou moins intensément, trouver le style en contradiction avec le propos, etc. Enfin, il est opportun de prendre un temps pour débriefer et re-parcourir le chemin de la pensée (qu'est-ce qui a mené d'une chose à l'autre ?).

Avec l'exercice du post-it, on se confronte toujours à la fois à la matière du langage écrit et à ses propres certitudes. L'identification des présupposés, tout comme la mise en question de préjugés de toute nature, sont encouragés par le fait même de les coucher sur le papier ; lequel tout à coup devient miroir. Car il faudra justifier chaque mot, proposer des tentatives de preuves qui le légitiment à cette place-là, dans cette proposition-là, et ainsi accéder à la conscience que l'argument sert moins à convaincre qu'à examiner. À première vue, rien de très différent avec le traitement réservé à une proposition lors d'une discussion orale, excepté que l'on a la preuve matérielle que c'est de cette manière-là, définitivement inscrite, avec toutes ses ambiguïtés, qu'elle a été présentée au groupe.

V) De la métaphore comme argument, de l'aphorisme comme concept

Arrêtons-nous à présent sur ces deux formes particulières que sont l'aphorisme et la métaphore (considérant que la métaphore puisse être un aphorisme).

Le post-it demeure l'approche par excellence pour les formes brèves, mais il existe d'autres dispositifs, tel Philographie10, qui met en scène de manière organique la réunion de ce qui a inspiré l'écrit et ce qui a été écrit. Cet exercice circulaire part d'un aphorisme pour arriver à autant d'aphorismes qu'il y a de participants. Le premier est celui d'un personnage illustre, philosophe pourquoi pas, poète, romancier, homme de science ou politique, qui s'est fendu d'une phrase étonnante, dérangeante, paradoxale, toujours contestable et qui vaut par elle-même, les seconds appartiennent aux participants et viennent comme couronner l'animation.

Celle-ci consiste à discuter de l'aphorisme de départ (qui peut le cas échéant être une citation11, puis composer soi-même et chacun pour soi un aphorisme inspiré par ce qui a été dit, entendu ou compris. La liberté est laissée à chacun de construire une petite phrase esthétique et cinglante, descriptive ou synthétique à partir de ce qu'il a retenu, compris ou cru comprendre. Lorsqu'il se trouve devant sa feuille, le participant est pris dans une multitude de dilemmes, entre la fidélité à la discussion et la créativité, la beauté de ce qu'on écrit et la congruence avec ce que l'on pense, ce qui a été dit, et ce qu'on a voulu dire, ce qui a été dit et ce qu'on peut en dire, etc. En somme, mille modalités pour jouer et expérimenter.

Ceux qui s'engagent véritablement dans l'entreprise de dire au mieux ce qu'ils pensent avec toute la précision possible, s'apercevront que chercher un mot, le trouver parfois, ne suffit jamais si l'on veut s'approcher au plus près de sa pensée (qui plus est quand il est question de l'exprimer correctement ou joliment). On doit toujours en chercher d'autres et juger, définir, peser le pour et le contre et pour ce faire, il faut encore des mots dont on devra explorer les paradoxes et les usages. Ceux-là qui ne renoncent pas face à l'épreuve et qui, loin s'en faut, ne sont pas toujours ceux qui ont le moins de contentieux avec le langage, se retrouvent la plupart du temps enthousiastes - et ce, au bénéfice de leur estime d'eux-mêmes, par ce qu'ils ont été capables d'écrire ; car ils savent, eux, la richesse de sens concentrée dans leur proposition.

À l'issue de l'exercice, lorsque chacun a rédigé avec plus ou moins de coeur et d'investissement son aphorisme à partir de critères et de choix qui lui sont propres12, on rassemble les productions et on les affiche sur un support commun (on peut aller jusqu'à prendre en photo l'auteur arborant son oeuvre), afin de symboliser l'ensemble du processus : on a discuté et pensé ensemble, à partir de quoi chacun a pensé seul, il a abstrait, universalisé, catégorisé, dialectisé comme tout autre, et retourné dans la solitude introspective de sa pensée, puis produit quelque chose d'intégré à nouveau dans un ensemble. Dans ce processus, l'écriture est la phase de ralentissement puis d'affirmation claire, base plus ou moins stable sur laquelle appuyer un nouveau moment d'investigation, une balise sur le trajet ininterrompu de la pensée ou un miroir réfléchissant pour reprendre des métaphores que j'ai entendues en atelier13.

Parfois l'aphorisme se mue en métaphore. La forme imagée est préférée naturellement par certains, comme truchement pour expliquer la réalité. La métaphore invite à puiser dans des dimensions symboliques et iconographiques, qui ajoutent encore à la plurivocité de ce qui est pensé. À ce titre, elle exige parfois davantage de créativité qu'une proposition plus conceptuelle ; son ambiguïté requiert, si l'on veut se faire comprendre ou du moins ne pas se faire mal comprendre, une précision toute horlogère. Mais surtout, si elle offre une plus-value intéressante en général, c'est au sein des publics les moins familiers avec la littérature qu'elle s'avère peut-être plus pertinente encore ; je pense plus particulièrement aux personnes illettrées et à celles ayant peu de goût pour l'écrit.

La métaphore permet éventuellement de réenchanter leur relation à la lettre. Pour eux, l'écrit ne suscite pas l'image, dès lors, pourquoi ne pas partir de l'image pour motiver l'écrit ? Il s'agira de traduire l'image que l'on a d'emblée en tête plutôt que de lire quelque chose que l'on devra traduire par une image14. Lors de ces ateliers particuliers, les thématiques sont le plus souvent choisies en commun et la rédaction toujours plus ou moins collégiale.

VI) De l'archétype à l'incarnation

Pour aller plus loin encore dans cette idée d'écriture collective à partir d'ateliers philosophiques, évoquons une expérience d'écriture théâtrale menée dans une classe de rhétorique15 d'une école de Tubize, sous la houlette de leur professeur de morale. Au départ de ce projet, il était question de faire trace, de réifier en quelque sorte les ateliers philo, et pour ce faire d'approfondir la thématique assez vaste, et combien ressassée, du sens de la vie. Mais il fallait, en plus de discuter du problème, trouver la forme la plus adéquate pour l'évoquer. La forme théâtrale s'est imposée pour différentes raisons : d'abord, elle perpétue le travail de groupe, ensuite, elle permet de donner chair au concept, autrement-dit de rendre visible toute une série d'impossibilités, de contradictions, de nuances, enfin, elle soumet les concepts devenus personnages à une manière de dialectique pour qu'advienne un résultat souvent stupéfiant.

Mais avant d'arriver au texte finalisé et avant que soit joué "Les sept assiettes", titre de l'oeuvre en un acte, il a fallu en passer par un travail philosophique sérieux, en l'espèce sept ou huit ateliers philo passés à explorer la thématique :

  • cueillette de questions au départ ("Est-on sur terre pour accomplir quelque chose ?", "Est-ce important d'avoir un sens à sa vie ?", etc.) ;
  • cartes conceptuelles où furent mis en tension les termes évoqués (signification, direction, bonheur, mort, immobilité, intelligence, etc.) ;
  • jeux d'analogie, d'hypothèse et de raisonnement hypothétique (si... alors...) ;
  • réflexion sur les jeux de langage (inspirées de Wittgenstein), au cours desquelles furent décortiqués les usages que l'on fait des expressions usuelles tel que "sens" (sens unique, sens giratoire, sens interdit, le bon sens, les 5 sens, 6e sens, sens commun, tomber sous le sens, sens de la marche, etc.) ;
  • enfin, évocations d'expériences personnelles, davantage dans l'esprit du dialogue socratique : "Oui je peux vivre sans sens quoique je connaisse déjà la direction vers laquelle je me dirige.", ou "Il n'y a pas de sens et je m'en réjouis.", ou encore "Ma vie a un sens c'est celui que je me suis choisi."

En ressort une série de positions plus ou moins contradictoires comme : "Il faut vivre au jour le jour selon ses envies ou selon les obligations.", " Ceux qui ne pensent pas au sens de la vie vivent bien alors que ceux qui y pensent vivent mal.", "Il est impossible d'avoir des objectifs sans sens", etc.16.

Le tout assaisonné d'explication de théories ou de positionnements de philosophes reconnus, au gré des nécessités de notre prospection. Ainsi, avons-nous convié à la table de nos spéculations d'illustres personnalités telles que Camus, Nietzsche, Spinoza, Kierkegaard, Lévinas et quelques autres.

Enfin est venu le moment de transformer en personnages de chair et de sang les positions qui avaient été prises durant les discussions ; à partir de, par exemple, "celui qui vit sans connaître le sens de sa vie mais qui veut en trouver un" ou "celui qui a renoncé à en trouver un et qui vit bien", puis de les habiller en les dotant d'un curriculum vitae : nom, prénom, âge, profession, activités, hobby, particularités vestimentaires, alimentaires, situation familiale, cadre de vie, etc. Et nous avons vu naître et grandir Laure Mansart : 30 ans, célibataire, secrétaire dans une société de produits cosmétiques ; Roger Mansart : 75 ans, retraité de l'éducation nationale, marié à Christine Lacroix et père de trois enfants, etc. Six personnages sont nés de nos réflexions, chacun à partir d'un positionnement qui se rattachait à un concept, des arguments et au moins autant de pistes de réflexion. Et nous les avons regardés vivre lors d'un repas de famille un an après l'enterrement du fils de la famille qui s'était suicidé.

En pratique, la construction des personnages à partir des concepts nous a confrontés à des limites, qui très vite se sont révélées fécondes - quoique frustrantes pour les plus rigoureux d'entre nous. Si lors des multiples séquences de conceptualisation, nous avions expérimenté non seulement la plurivocité des visions, mais aussi l'impossibilité de contraindre tout à fait un concept, sinon dans des limites artificielles qui laissaient la plupart perplexes (on ne peut faire dire n'importe quoi à une notion), nous nous retrouvions face à des difficultés semblables lorsqu'il s'est agi de créer des personnages. Ces derniers souffraient en effet de se retrouver enfermés dans une idéalité qui les rigidifiait au point de leur faire perdre toute crédibilité. Or nous voulions éviter la caricature, et par conséquent l'écueil de vouloir illustrer ; de personnifier l'idée de liberté ou celle de culpabilité. Avec l'incarnation vient la dissonance. L'archétype, lui-même généré par le concept, ne tient plus, sa pureté se craquelle selon qu'il se meut de telle ou telle manière, qu'il a tel ou tel débit de parole, tel ou tel accent, qu'il a ou non de l'esprit, qu'il souffre et qu'il le montre. La contradiction s'épanouit dans l'incarnation, on ne peut plus tenir une ligne, le monstre aura des émotions, l'extraverti des pudeurs, le fort aura des faiblesses, etc. Tout ceci nécessitant des choix, négociés âprement avec une visée finalement assez simple : créer une oeuvre théâtrale, avec des impératifs narratifs et esthétiques où les enjeux se lisent en filigrane, mais sans assurance d'être compris comme on a voulu les dire.

Paradoxalement, le moment de l'introspection et du repli que nous évoquions plus haut ne fut pas totalement absent de cette expérience. Le temps pour le secrétaire de noter une idée donnait à chacune d'entre-elles un poids supplémentaire, une résonnance avec ce qui avait précédé, en même temps qu'une occasion pour chacun de s'y arrêter attentivement, de la peser, voire de la digérer. Le temps de la relecture, même d'une seule phrase, afin d'éviter que quelque chose soit manqué, occasionnait le même bénéfice. Nous avons vécu là une discussion dont le rythme pourtant commun convenait à tous, sans que quiconque ne fût abandonné dans son incompréhension, sans que nul ne fût rattrapé par l'ennui. Les conditions presque idéales d'une discussion éthique, dans une visée commune, se trouvaient réunies.

Conclusion prospective

Ce petit article n'a d'autre ambition que de faire une photographie sur le thème de l'intégration de l'écriture dans une pratique essentiellement orale et de la commenter avec cette intuition confirmée par l'expérience que ce temps de l'écriture dans le cadre de l'atelier philo - qu'il vienne au début, au milieu ou à la fin - est un moment privilégié pour philosopher autrement ; c'est-à-dire, dans une durée (au sens bergsonien), un temps singulier, personnel, vécu lors d'une activité pratiquée en commun.

C'est d'abord le temps du respect. Il s'agit peut-être moins d'un temps pour tous que d'un temps pour chacun, mais que tous acceptent et respectent par le silence. Un temps de la patience, objectivement égal pour tous mais vécu singulièrement. Un moment de grâce ou un instant angoissant ; un temps qu'on perd pour en gagner sur l'avenir, où l'on rétrécit le temps de la discussion pour qu'elle dure peut-être indéfiniment.

Ce temps est aussi comme un nouveau palier, consolidé, assuré, avant de retourner dans le tumulte de la discussion avec ses aléas, ses digressions, son allure plus ou moins saccadée. C'est le temps où chacun, selon son propre rythme, reprend la maîtrise sur ce qu'il a tiré des échanges qu'il vient de partager, se confronte en même temps aux difficultés spécifiques de la pratique de l'écriture, et s'offre une manière différente de penser ; car si l'on en croit Aragon lorsqu'il nous dit : "Je crois encore qu'on pense à partir de ce qu'on écrit et pas le contraire17", il y a dans l'écriture quelque chose qui dicte à la pensée un élément qu'elle n'aurait pas pensé seule.

Mais c'est aussi le temps de la trace. Celui d'un engagement plus profond puisqu'il survivra à l'éphémère de la discussion. Il en acquiert, quand on y songe, une qualité toute particulière. Qui peut savoir la résonnance de sa production sur ceux qui l'ont écouté lire ? Qui se doute de l'effet d'une phrase que l'on laisse affichée sur un poster dans le couloir d'une école ou d'une maison de quartier ? Qui peut s'imaginer l'impact de ce que l'on a déposé sur le papier quand il sert d'illustration dans un article comme celui-ci ? Ainsi en va-t-il de la potentielle durabilité de l'écrit ; on ne rédige pas - à condition de le faire avec un minimum de conscience - tout à fait aussi légèrement que l'on parle. On s'expose toujours plus, à tout le moins plus longtemps, lorsqu'on écrit.

Pour conclure, quoique l'écriture soit dans le cadre des pratiques philosophiques quelquefois malaisée à mettre en oeuvre, il apparaît essentiel de convoquer toutes les imaginations pour l'incorporer voire l'amalgamer avec la structure dialogique de nos ateliers. Puisqu'il paraît, nous dit Wittgenstein, que ce dont on ne peut parler, il faut le taire, alors écrivons-le.


(1) Noam Chomsky, Michel Foucault, De la nature humaine : justice contre pouvoir, Paris, L'Herne, 2006, p.35.

(2) Emmanuel Kant, Critique de la faculté de Juger, Paris, GF Flammarion, 2000, p.278-28.

(3) Jürgen Habermas, Morale et Communication, Paris, Le Cerf, 1997.

(4) Il est loisible de le faire chacun pour soi, mais aussi, à l'issue de la discussion, permettre de partager les souvenirs de ce qui vient d'avoir lieu et, pour ceux qui en ont besoin, de prendre note. Cette conjonction des mémoires peut pallier les absences. Profitons-en, même avec les partialités, lacunes et partis pris. Profitons de ces mémoires toujours tronquées, non pas nécessairement pour obtenir un compte rendu exhaustif mais, là encore, pour ouvrir le champ des possibles, des insoupçonnés. Pour autant, ne soyons pas dupes, tout ceci raccourcit d'autant la discussion proprement dite. À nous de jauger au cas par cas si cela vaut le sacrifice.

(5) Marguerite Duras, Écrire, Paris, Folio, 2005, p.14.

(6) À noter que c'est habituellement l'orthographe qui suscite la plus grande peur et ce, jusqu'à l'obsession, au détriment justement du style et de la ponctuation. Pour beaucoup, il est préférable de montrer une phrase sans faute qu'une phrase brillante. Quitte d'ailleurs à préférer un mot qu'on sait écrire plutôt que celui qui convient précisément. Il est dans ce cas peut-être utile de rappeler que l'orthographe est un outil, elle n'est pas la pensée et qu'il faut se garder qu'elle devienne une divinité - celle des sots affirmait Stendhal dans Lettre à Pauline en 1804.

(7) Cf. Oulipo, Atlas de littérature potentielle, Paris, Folio, 1988.

(8) Raymond Roussel, Comment j'ai écrit certains de mes livres, Paris, 10-18, 1963, p.11.

(9) Brice Droumart, Identifier dans un café philo nos croyances, in Diotime n° 73/2017, p.5.

(10) Stéphane Fontaine, "Philographie : de la création d'aphorismes à l'issue d'ateliers philosophiques", in Penser et créer (coord. Mélanie Olivier), Wavre, Laïcité Brabant wallon, 2015, p.76-84.

(11) Le premier est une sentence qui a été prévue pour valoir par elle-même indépendamment d'un texte qui la contextualise, tandis que la citation est isolée voire quelque fois arrachée à son environnement.

(12) Il est possible, pour rendre l'exercice plus pédagogique ou plus cohérent avec ce que les participants viennent de vivre durant la discussion, de leur demander de manière explicite que cet aphorisme qu'ils vont s'appliquer à composer soit une synthèse de la discussion préalable - quoique le travail de synthèse soit le plus souvent effectué sans qu'on s'en aperçoive avant la rédaction ; quand bien même la phrase ne porterait que sur un moment anecdotique de la discussion. Il s'agit donc d'en énoncer la consigne plutôt que de la suggérer. De la même manière, si l'on veut insister sur la conceptualisation, elle a lieu systématiquement lors du choix des mots, quand il n'a pas déjà eu lieu lors de la discussion durant laquelle certaines notions se sont retrouvées chargées de sens inattendus pour l'un ou l'autre. À noter que lors de la phase d'écriture, la forme aphoristique pousse nécessairement à l'universalisation, inutile donc de demander qu'elle réponde à cette exigence.

(13) On obtiendra ainsi des propositions telles que : "La liberté c'est la vie sans contraintes pour ceux qui sont contraints de vivre." (Anonyme), "La famille c'est comme un boomerang ; quoiqu'il arrive elle revient toujours!" (Anonyme) ; "Le temps : à peine compris, déjà passé." (Nelly) ; "Être libre c'est avoir de l'estime pour ses rêves." (Coralie) ; "On finit par être contrôlé par ce que l'on contrôle." (Anonyme) ; "La question, c'est l'esquive d'une réponse." (Elisa) ; "L'amour n'est éternel que durant un instant" (Cédric).

(14) Une illustration parmi d'autres, lors d'un atelier sur la normalité : "Un bateau baptisé norme s'est abîmé dans un océan mort". Une autre avec des réfugiés lors d'un atelier sur l'identité : "L'exilé renaitra d'un morceau de papier" : la consigne était pour ceux-là de visualiser l'atelier, de concevoir une image puis de la traduire en mots ; quant à la signification je vous en laisse l'interprétation.

(15) Ce qui correspond à une classe de terminale dans le système français.

(16) La notion de vie a été travaillée de la même manière quoique moins longtemps à partir des questions "Quelle est la signification de ma vie ?", "Quelle est la direction de ma vie, mais a-t-elle une direction ?", "Est-ce que penser sa vie permettrait d'en changer la direction ?", "Pour quelle(s) raison(s) vis-je ?".

(17) Louis Aragon, Je n'ai jamais appris à écrire ou les incipit, Paris, Robert Laffont, 1969, p.157.

Diotime, n°81 (07/2019)

Diotime - La littérature dans l'atelier philo, du tumulte à la trace