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Cameroun - La philosophie pour enfants en contexte camerounais : une pratique éducative encore inconnue

Clément Aladji Godjé, professeur de l'enseignement secondaire général, doctorant en didactique de la philosophie à la Faculté des Sciences de l'Education (FSE) de l'Université de Yaoundé I. Email : c.godje@yahoo.com

Résumé

À l'heure où la philosophie pour enfants investit progressivement le monde et s'avère plus avancée dans les pays qui l'ont institutionnalisée, elle demeure regrettablement inconnue au Cameroun. En effet, rien qu'à la prononciation de son nom, cette nouvelle pratique éducative induit déjà une interrogation angoissante chez les professeurs de philosophie de l'enseignement secondaire, puis suscite une crispation de plus en plus douloureuse chez ceux du supérieur. L'objet du présent article consistera donc à rendre compte de la raison de cette inexistence, et plaide en faveur d'une première implantation de cette pratique éducative.

Mots clés : Philosophie pour enfants, enseignement, apprentissage, nouvelle pratique éducative

Introduction

Nous apercevons au gré de la situation camerounaise que la philosophie pour enfants n'est pas, pour parler comme Descartes (1637) "la chose du monde la mieux partagée". Car, même après cinq décennies d'existence dans le monde, elle demeure absente au Cameroun. Pour comprendre le fond du problème, il importe de prendre en considération ce qui suit : lorsqu'il m'était donné de soumettre à l'audit mon projet de thèse, dont le sujet porte sur la philosophie pour enfants, le jury, resté longtemps perplexe, n'a pas manqué de supposer qu'il ne s'agirait que d'une utopie. L'un d'eux a retenu mon attention en avançant nettement que : "ce sujet est une invention de votre part pour instaurer une discipline nouvelle, imaginaire à l'Université. Il serait heureux que cela fût, mais cela n'est pas". C'est dire pour eux que cette nouvelle pratique qu'ils dédaignent n'a jamais existé ! Assurément, ils ne laissèrent aucun lieu pour disputer sur ce sujet. En poursuivant l'enquête auprès des enseignants du secondaire, nous nous rendons compte que leur conviction est plus proche de ceux des universités, étant donné que leurs opinions à ce sujet se sont orientées vers l'idée selon laquelle l'enfant n'est pas en mesure de poser habilement des questions philosophiques et d'argumenter une opinion. Toutefois, cette situation demande à être interrogée : à quoi tient l'inexistence d'un tel domaine et à quelles conditions la mettre en place ? Il sera alors commode d'exposer en premier la cause de l'inexistence de cette nouvelle pratique au Cameroun pour prendre appui sur elle.

I) À l'origine, l'ignorance concernant le domaine

Nous ne pouvons pas sincèrement contester le fait que l'absence de la philosophie pour enfants au Cameroun tient à l'ignorance concernant le domaine. Lorsque nous disons qu'à l'origine de cette inexistence se trouve l'ignorance, ce n'est pas pour présupposer que tous les Camerounais ne savent rien du tout, ou qu'ils sont dans une pauvreté extrême d'esprit tel que le prétendraient ceux qui prennent mal cette vérité plausible et qui s'opposeraient à nous. Mais par ignorance, c'est bien le fait que beaucoup n'aient aucune idée de l'existence de cette nouvelle pratique qu'il faut entendre. Ce d'autant plus qu'elle ne s'enseigne pas plus qu'elle n'est en aucun cas évoquée dans les discours, ni des professeurs des lycées, encore moins ceux des universités. Certes, l'enseignement de la philosophie aménage une place importante à bon nombre d'auteurs classiques, au rang desquels Emmanuel Kant (qui émet l'idée de l'apprentissage du philosopher à l'école) et Platon (qui fait de la maturité d'esprit le critérium du philosopher). Mais depuis l'adoption des programmes scolaires suivant la loi d'orientation scolaire du 07 octobre 1998 portant définition des programmes de philosophie en classes francophones dans les établissements d'enseignement secondaire général, aucune innovation n'est envisagée jusqu'ici, comme si les décideurs du secteur éducatif n'étaient pas informés sur les défis de leur propre société et aussi de leur temps. En effet, ces enseignements ne traitent que des thématiques dans leur généralité et présentent une flopée d'auteurs et de leurs pensées, sans pour autant explorer la piste qui mène à la philosophie pour enfants. Ces enseignements, qui se trouvent être des prescriptions systématiques et tenaces ne sont nécessaires que pour nourrir l'esprit. On peut donc voir que l'enfant est marginalisé, dans la mesure où on lui a refusé l'apprentissage du philosopher. En tant que discipline scolaire, la philosophie ne s'enseigne qu'en classe de Terminale et à l'université. Et ce n'est que très récemment, c'est-à-dire durant l'année scolaire 2018-2019, qu'elle est inscrite au programme de seconde littéraire.

À l'analyse, le cloisonnement serait également établi dans les programmes universitaires d'enseignement. Là encore, des domaines nouveaux ne sont pas en train d'y éclore, étant donné que ceux-ci n'ont opéré aucune révolution. Ils ne sont guère empruntés aux pratiques nouvelles et sont loin d'élargir leurs horizons au vu de l'attitude narcissique qui prévaut. L'enseignement-apprentissage dans un tel contexte représente un défi pour le Cameroun dont les programmes sont encore très classiques. Ce qui présuppose l'attachement passionnel et morbide de certains enseignants de philosophie, aussi bien du supérieur que du secondaire, au courant de l'élitisme philosophique, nourri d'un fatras de préjugés envers l'enfant. Les adeptes de ce courant, qui conteste la capacité de l'enfant à s'interroger, soutiennent qu'il n'existe pas de génération spontanée en philosophie. Pour eux, la maturité d'esprit et le décollage conceptuel sont les conditions du philosopher. Or les enfants restent englués dans le primitivisme par l'absence de force intellectuelle : ils ne peuvent philosopher dans cette condition de grande pauvreté d'esprit. Cette représentation courante et classique de la philosophie par les professionnels relève d'un "isomorphisme pédagogique" (Aladji Godjé, 2017). Pourtant, une telle mentalité n'a pas prise sur le contexte didactique en pleine évolution, ainsi que les innovations dans le domaine de la philosophie proprement dite, étant donné que les travaux dans ce domaine ont prouvé que l'apprentissage du philosopher n'est pas exclusivement réservé aux adultes (Lipman, 1992).

Ce système éducatif Camerounais comporte donc une limite et un risque. Une limite parce qu'il nie la liberté de pensée de l'enfant. Un risque parce qu'il vise à faire de celui-ci une sorte d'automate, c'est-à-dire un dispositif programmé pour restituer les acquis. C'est d'ailleurs en ce sens que Fabre (2009) pouvait penser que ce genre d'éducation vise la formation d'une statue. Par voie de conséquence, cet état d'esprit, sans tenir compte du développement de l'intelligence de l'enfant (Clairelise et al., 2012), implique de façon plus radicale que l'idée d'un enfant capable de penser par lui-même et d'exercer son libre jugement est inconcevable par les acteurs de l'éducation nationale du Cameroun. Parce qu'il met l'enfant en-dessous du seuil de la pensée, ce système éducatif ignore le rôle de la philosophie dans l'éducation de base, pourtant souvent considérée ailleurs comme le "socle de l'éveil des enfants et des élèves à la pensée réflexive" (UNESCO, 2007). Au bout du compte, la philosophie pour enfants est pour le Cameroun tout à la fois une nécessité et un enjeu : une nécessité si l'on veut révolutionner les programmes scolaires et suivre l'évolution du monde ; un enjeu dans la mesure où elle doit s'imposer compte tenu des formes multiples de crises sociales auxquelles ce pays fait face actuellement.

II) La triple nécessité de l'implantation de la Philosophie pour enfants au Cameroun

La philosophie pour enfants est une pratique éducative qui peut transformer la société camerounaise. Sa mise en oeuvre impliquera au moins trois choses :

1) Contribuer à la croissance cognitive et à l'émancipation du jeune écolier camerounais

En face de l'apprentissage systématique qui modélise le système éducatif camerounais, la philosophie pour enfants permettra à l'écolier Camerounais de s'affranchir de la tutelle de son maître à penser (son instituteur ou sa maîtresse), de sorte qu'il éprouve l'exercice difficile de sa liberté. Kant (1784) voyait dans cette tutelle un frein majeur à la formation de l'être humain, l'être capable de penser par lui-même, c'est-à-dire d'accéder à la formation et à l'autonomie du jugement. À cet effet, Hegel (1811) constate également que "le but de l'éducation est de faire de l'homme un être autonome, c'est-à-dire un être du libre vouloir". Dès lors, non seulement le jeune Camerounais ne sera pas soumis à l'automatisation, mais pourra librement penser et émettre son opinion sur une question donnée. Car comme le pensait Descartes (1637), l'homme a pour essence la pensée, n'est véritablement humain que s'il pense, c'est-à-dire réfléchit, conçoit, s'interroge, raisonne, argumente, sent, imagine, perçoit, etc. L'apprentissage du philosopher permettra davantage au jeune Camerounais de savoir comment et que penser. Pour plus de clarté, il y a lieu de préciser qu'il ne s'agira pas ici de présenter des catalogues d'auteurs, encore plus de réciter des cours reçus, mais d'une pensée dynamique, qui se construit dans le dialogue avec d'autres pensées. En ce sens, l'émancipation de l'enfant Camerounais doit être l'oeuvre des décideurs de l'éducation nationale. Si nous partons de l'idée que l'enfance est "l'âge des grandes questions" (Heizen & Caputo, 2017), le jeune Camerounais pourra apprendre à "mieux se connaître", et "comprendre l'autre", pour reprendre les mots de Tozzi (2017). On peut voir dans cette conception la thèse fondamentale de diverses recherches telles que celle de Tozzi (2009) et bien d'autres, à savoir que, grâce à la discussion, l'apprentissage du philosopher à l'école aide à accroître la faculté mentale de l'enfant. Cette définition rejette évidemment le courant élitiste de la philosophie qui voit en celle-ci une activité réservée aux adultes. Quoiqu'on dise, la mise en oeuvre de la philosophie pour enfants au Cameroun visera à rompre également avec les programmes classiques dans l'éducation de base qui proposent uniquement des contenues à apprendre par coeur. Une telle éducation se fait même par des menaces, dans la mesure où l'enfant ne parvient pas à mémoriser systématiquement la leçon du jour. Mais la pensée n'est qu'un jalon de la philosophie pour enfants qui s'accompagne d'un esprit critique.

2) Amener l'écolier camerounais à prendre des distances critiques vis-à-vis des mauvaises coutumes

Face au degré qu'a atteint l'attachement des jeunes aux convictions nourries sans examen, il est opportun de dire que le Cameroun a besoin de favoriser l'esprit critique dès le bas âge. Car la pensée critique constitue une valeur au nom de laquelle on peut prendre position à l'égard des coutumes au sein de notre société (Daniel & Mauriac, 2011). Cette idée doit trouver toute sa place au Cameroun, qui est une société hantée par le tribalisme et en corollaire le népotisme et la corruption ascendante. Ces fausses valeurs s'imposent comme des normes auxquelles certains individus ou groupes de personnes se conforment. Ce sont d'ailleurs ces écarts qui mutilent cette société, puisqu'ils ont engendré tant d'inimitiés dangereuses dans ce pays, et ont fait perdre sa crédibilité au niveau international, surtout à cause de la corruption. Mais nous avons raison d'espérer qu'avec l'instauration de la philosophie pour enfants, l'écolier camerounais apprendra à dire non, n'aura plus tendance à céder aux préjugés et pourra adopter des distances critiques vis-à-vis de ces coutumes, voire les transgresser : "la pensée critique est un outil qui peut s'opposer aux pensées et aux actions irréfléchies", assurent à cet effet Daniel et Mauriac (2011). Certes, les enseignants de philosophie y oeuvrent, mais à partir de la Seconde. Ces enseignements, certes nécessaires, ne sauraient suffire car, à vrai dire, la bonne éducation commence à la base et point n'est besoin d'arriver en classe de seconde pour avoir une conduite guidée par la seule raison et se garder de cultiver ces mauvaises moeurs. L'enfant pourra, par conséquent, examiner librement et avec discernement ces anomalies sociales pour en faire la critique et montrer leurs inconvénients. Au-delà de ces rôles individuels, nous pouvons y lire aussi une valeur sociale fondamentale.

3) Philosophie pour enfants, gage de la démocratie et instrument pour la prévention de la violence au Cameroun

En quel sens peut-on dire que la philosophie pour enfants est une nécessité sociale pour le Cameroun ? Cette question peut être abordée sous deux angles étendus à titre social : la promotion de la culture démocratique et la prévention des conflits (violence et division sociale).

3.1. Grâce à la discussion à visée philosophique, peut naître une culture démocratique de base au Cameroun

Un regard bien porté sur le Cameroun invite quiconque à croire qu'il s'agit d'un espace démocratique. Mais il est tout aussi vrai qu'au fond, cette démocratie n'existe pas. Il suffit, à cet effet, de constater que l'État emploie des procédés commodes à son pouvoir, pour obturer la liberté d'expression de chacun, y compris celles des presses, créant ainsi le Conseil National de la Communication pour contrôler celles-ci. Rien n'est donc plus déshumanisant que d'empêcher un citoyen de s'exprimer librement. Dès lors, si dans un État les citoyens ne s'expriment pas librement parce qu'ils sont contraints au silence, il y a lieu de dire qu'il n'y existe pas de démocratie. Cette situation démontre de façon tangible que le Camerounais n'a pas suffisamment assimilé la culture démocratique, quand on sait que c'est la liberté d'expression qui organise les conditions d'exercice de la démocratie.

Nous pensons dès lors, que l'instauration de la discussion à visée philosophique (Tozzi, 2007) qui promeut le débat libre dès le bas âge, fera du Cameroun un État de droit fondé sur le respect des libertés civiles et contribuera fondamentalement à jeter les bases d'une véritable culture démocratique, en ce sens que la démocratie ne s'improvise pas, elle se construit et se perfectionne au jour le jour au gré des échecs rencontrés çà et là : c'est l'aboutissement d'un long effort et d'un grand dévouement. Elle stimulera le dialogue et l'échange sur les situations de crises ou de conflits. Dans ce cas, l'esprit de discussion s'impose au Cameroun dans l'exacte mesure où il encouragera la parole publique libre et favorisera la réflexion en tant que véritable base du dialogue social, pour harmoniser les aspirations individuelles. En d'autres termes, en éveillant l'écolier camerounais à l'exercice de la pensée, à la confrontation des opinions, la discussion permettra de bâtir une société plus démocratique et plus respectueuse des libertés civiles. Et si nous admettons avec Sasseville et al. (2006) que le dialogue est l'un des grands idéaux et l'une des conditionnalités de la démocratie, alors la mise en oeuvre de la philosophie pour enfants s'avère nécessaire pour que l'esprit du dialogue règne au Cameroun, en tant que meilleur moyen pour faire également face à la violence qui le caractérise.

3.2. La philosophie pour enfants pour faire face aux problèmes de violence et de division sociale au Cameroun

Aujourd'hui, le vivre ensemble est le sujet d'une vive préoccupation au Cameroun, parce qu'il est greffé sur un sentiment diffus d'insécurité, amplifié par des propagandes haineuses. Qu'il nous soit permis, en ce sens, de reprendre à notre compte l'idée de prévention de la violence par la discussion, afin de montrer le rôle social fondamental que peut jouer la philosophie pour enfants au Cameroun.

En effet, vu la violence généralisée qui touche aussi bien les pays démocratiques que ceux non démocratiques, la philosophie pour enfants devient inévitable, encore plus pour le Cameroun. Dans la mesure où elle comporte une vertu d'apaisement et constitue un "outil de prévention de la violence" (Sasseville et al., 2006 ; Tozzi, 2017), la philosophie pour enfants devrait également intéresser le Cameroun, parce qu'on ne saurait se leurrer sur les divisions sociales parsemées dans ce pays. La situation est telle que la vie sociale se réduit à l'antagonisme des sphères tribales, le terrorisme rhétorique se déploie à l'échelle nationale, puis perturbe la vie sociale. C'est ce qui explique l'avènement d'une guerre de sécession qui bat son plein dans les zones dites anglophones. À l'origine de cette situation, le gouvernement accuse "l'immaturité" des jeunes qui a dérivé vers la manipulation par des forces de désordre extérieures visant la déstabilisation du pays. Ce disant, il n'a pas hésité à désapprouver l'attitude des jeunes, en relevant leurs mauvaises conduites et leur irresponsabilité d'envergure débordante, qui porte préjudice tant à eux-mêmes qu'à leur nation. Pourtant, à y regarder de près, l'éducation à la citoyenneté et à la morale s'enseigne au secondaire, au même titre que la philosophie. Il est même arrivé de penser que l'éducation à la citoyenneté puisse s'imposer d'elle-même et que son enseignement est suffisant pour dissiper l'irrationalité dans les comportements. Seulement, elle n'aborde pas les questions d'autrui, de justice, de droit, de responsabilité, de liberté, etc. Malgré tout, d'où vient-il que l'incivisme perdure ? En cela, la philosophie qui ne s'enseigne qu'au secondaire tend vers l'échec. Et la question fondamentale est alors celle de savoir pourquoi l'enseignement de la philosophie au secondaire n'a pas servi de moyen utile à la résolution du problème. La réponse semble résider dans la fragilité de ses exploits, car elle n'a pas une répercussion suffisamment collective et idéologique, étant donné qu'elle est beaucoup plus éloignée de la population.

Pourtant, par une "éducation de base de qualité" (UNESCO, 2007), l'enfant peut cultiver à la base les valeurs éthiques fondamentales. Rien de plus rationnel à première vue pour que la philosophie pour enfants intervienne directement auprès des enfants pour endiguer les sentiments haineux ou de représailles susceptibles de naître chez les victimes de la violence ou non, à l'école et même hors de l'école, d'autant plus qu'elle cherche à "permettre aux enfants de se questionner et de dialoguer entre eux sur les critères qui régissent une société meilleure", notent à ce propos Sasseville et al. (2006). Ainsi, le rôle de l'éducation à la citoyenneté et aux valeurs républicaines s'avère capital pour toutes les nations, et invite à l'intermède plus importante de la philosophie pour enfants, dans le processus de socialisation, tout comme dans l'éducation précoce des jeunes Camerounais. Dans ce cas, la philosophie aura pour fonction d'introduire la réflexion éthique dans les programmes scolaires, en plus de l'éducation morale qui est dispensée dans presque toutes les écoles. Il y a donc lieu de mentionner que l'éducation à la citoyenneté tient une part essentielle dans la construction de la démocratie comme le remarque Cazenave (2008), étant donné qu'elle "vise à la fois l'éducation aux valeurs : respect de soi, respect de l'autre, devoir de responsabilité, écoute et prise en compte de la parole de l'autre, et le développement de pratiques où les élèves apprennent dans des situations d'échange et de coopération à fonctionner sur les principes démocratiques des institutions de la République". De la sorte, l'"apprentissage des règles de vie en société" et le développement du "sens de la responsabilité de chacun à travers l'éducation aux valeurs fondamentales de la démocratie" s'avèrent nécessaires (Cazenave, 2008). Cette auteure pense même que "la préparation à la vie de citoyen commence dès l'école primaire avec la connaissance des règles fondamentales de la vie démocratique". Dans cette perspective, l'instauration de la discussion à visée philosophique à l'école va, selon l'heureuse formule de Tozzi (2017) permettre aux jeunes Camerounais d'"aborder les concepts clefs de la morale : la valeur (ce qui permet d'orienter moralement ma vie), le bien et le mal, la liberté, la responsabilité, la culpabilité, la justice...". Cette pratique éducative réussira dès lors à renforcer les institutions camerounaises et à soutenir la culture démocratique, puis à atténuer la responsabilité des enfants pour lesquels la misère sociale pourrait engendrer de mauvaises consciences, eux qui ne sont que des victimes d'un système politique qui soulève le dégoût. Elle fournira des valeurs dont dépendra le vivre ensemble (le respect, la tolérance, la justice, l'égalité), c'est-à-dire elle contribuera à consolider les principes fondamentaux de la coexistence pacifique.

Si donc la violence peut pousser ces jeunes Camerounais à s'attaquer et à se détruire réciproquement, l'approche de la philosophie pour enfants leur permettra également de se rapprocher et de vivre dans la fraternité et la cordialité, à travers le dialogue et des réflexions concordantes. C'est à partir de ce moment que cette pratique interpelle la conscience camerounaise, en tant qu'élément indispensable à la paix, à l'harmonie sociale, comme l'a fait voir Tozzi (2008), à savoir que la philosophie "prend soin de l'âme". L'urgence est d'abord pour le Cameroun de dépasser ces obstacles de bas étage, puis de tourner le regard vers l'avenir et en regardant en face l'évolution du monde. Si donc la philosophie pour enfants est un impératif pour le Cameroun, déterminons à présent sous quelles conditions sa mise en oeuvre peut être un succès.

III) Quelques suggestions

Aussi longtemps que le Cameroun aura des programmes classiques et qu'il sera toujours en bute à l'élitisme philosophique, il sera toujours menacé par les problèmes auxquels il est confronté aujourd'hui. La mise en oeuvre de la philosophie pour enfants pourra alors se ramener explicitement aux trois conditions suivantes :

A) Tout d'abord, il est indispensable que les décideurs de l'éducation nationale camerounaise envisagent de révolutionner le système éducatif. Les Camerounais ont beau penser qu'il s'agit d'un bon modèle, il ne suit guère l'évolution qui a affecté la philosophie et son enseignement. S'arrimer à l'évolution du monde revient à disposer des innovations pédagogiques, même si nous pouvons aussi admettre que ces innovations ne puissent pas totalement coïncider avec les spécificités culturelles et certains besoins de la société camerounaise. Devant l'apparition de nouveaux domaines en philosophie, le Cameroun devrait être frappé par le changement, il ne s'agit plus d'entretenir des contenus en déphasage avec le profil d'homme à construire dans le monde actuel. Mais de se dégarnir de ces épaves et de la mentalité rétroactive pour parvenir à une véritable révolution du système éducatif. Cette mentalité qui est à l'origine du manque d'intérêt manifeste vis-à-vis des pratiques innovantes nécessite une conversion, car elle prend ses sources indubitablement dans ce système qui ne favorise aucune ouverture ni aucun progrès. Contre cette obsolescence des programmes, nous proposons des programmes d'enseignement dans l'éducation de base, de façon à intégrer la discussion à visée philosophique. Le Cameroun gagnerait à ouvrir la voie à cette nouvelle pratique éducative, c'est-à-dire à se plier à la lourde tâche d'offrir aux enfants la possibilité de penser, de s'exercer à façonner l'oral et de construire leur personnalité dès le bas âge, gage du progrès social.

B) Également, il importe que l'instauration de cette pratique provienne de la formation initiale des enseignants de l'éducation de base, c'est-à-dire des Instituteurs de l'enseignement général primaire et maternel. En effet, plusieurs parmi ces instituteurs n'ont aucune idée de la philosophie, à défaut de n'avoir pas atteint la classe de terminale. D'ordinaire, l'État les recrute à l'École Normale d'Instituteurs de l'Enseignement Général avec le niveau de Brevet d'Étude du Premier Cycle. Pourtant, ce diplôme ne sanctionne que la fin du premier cycle du secondaire. Il est alors indispensable que le gouvernement Camerounais veille à la formation de ces enseignants à la philosophie. Pour ce faire, il est nécessaire d'introduire ce domaine dans les programmes des écoles de formation d'instituteurs et d'y affecter des formateurs spécialisés dans le domaine.

C) Enfin, il est indispensable que le gouvernement camerounais implante profondément ce nouveau domaine dans les programmes de formation des enseignants du secondaire, ainsi qu'à l'université. Cela impliquera en premier lieu une adhésion massive, ensuite elle aura une résonnance nationale. Toutes ces mesures doivent s'accompagner de la formation continue des enseignants du secondaire déjà sur le terrain et ceux des universités, qui se présentera sous les traits de séminaire et recyclage, pour qu'ils soient imprégnés de la nouvelle pratique.

Conclusion

Si nous sommes partis du postulat que l'apprentissage du philosopher à l'école est nécessaire pour le Cameroun, c'est parce qu'il peut augmenter l'efficacité de la formation et renforcer les valeurs démocratiques fondamentales, ainsi que les institutions de la République. Bien entendu, il faut nécessairement que cette pratique éducative soit, au préalable, implantée à la maternelle et au primaire. Certes, la mise en oeuvre de la philosophie pour enfants ne peut se faire sans difficultés. Mais il suffit que le gouvernement camerounais consente à certains efforts

Bibliographie

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Diotime, n°81 (07/2019)

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