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Suisse - Une classe, un monde en soi, aux confins de mille mondes : la pratique du dialogue philosophique

Claire Descloux, enseignante à l'école primaire dans le canton de Genève claire-henriett.descloux@edu.ge.ch

Un monde aux multiples facettes où l'étonnement est sous-jacent, les joies et les tourments également. Notre "petit monde" se situe entre le lac et le Jura, un lieu charmant où tout peut sembler très important. J'enseigne dans une classe à triple degrés 6P 7P 8P (élèves de 10 à13 ans), et je pratique le dialogue philosophique avec toutes les classes de l'école (dès 4 ans). J'ai été formée à la pratique du dialogue philosophique d'après Matthew Lipman, Michel Tozzi, Michel Sasseville, Matthieu Gagnon, Alexandre Herriger, et souvent par les enfants et les adultes avec lesquelles nous "enseignons".

Dans ma classe, chaque enfant évolue dans une dynamique de triple degrés, il aura toujours un plus petit ou un plus grand que lui, pourtant sa taille n'y est pour rien. Ce n'est pas si différent, et pourtant... Si la différence est constitutive d'apprentissages multiples, de recherches et de réflexions, je veux, en tant qu'enseignante, absolument continuer à chercher ensemble, à chercher à comprendre et surtout à "s'enseigner" ensemble.

"S'enseigner" ensemble semble être une posture étonnante, alors que notre rôle est par ailleurs connu en tant que passeurs de savoirs. La pratique du dialogue philosophique accompagnée et soutenue par plusieurs formations est la principale responsable de vraies nuances au gré de mes diverses postures et casquettes professionnelles. Je ne peux plus être "enfermée" dans le seul triangle pédagogique : le savoir, l'enseignant et l'apprenant. Il me semble que ce triangle peut se transformer en une montagne où chaque cheminement révélera une éclosion de découvertes savantes, d'interrogations et d'émerveillement possibles.

La pratique du dialogue philosophique au sein de la classe n'est pas seulement un moment où les enfants échangent à propos de concepts qui les intéressent. C'est rencontrer, exercer notre "petit monde", une mini société, aux dimensions non moins importantes que celles qu'ils rencontrent et rencontreront peut être. Ce moment hebdomadaire fait partie intégrante de la vie de la classe, dans le sens où les sujets, les thèmes restent en lien avec les préoccupations et les activités vécues et évoquées par les élèves. Plusieurs fois dans l'année, nous faisons notre tour de table "ça va, ça va moyennement, ça ne va pas et j'ai besoin de"... Ils savent que nous n'allons pas engager un échange sur les faits énoncés succinctement, mais je prends note et cela guidera en priorité nos choix de supports et de thèmes à venir. Ainsi, nous n'aborderons pas une situation précise mais simplement, plus tard, un thème en lien. Faut-il encore leur laisser un espace de parole régulier, je ne suis pas celle qui sait mais juste celle qui soutient, s'interroge, relance en puisant avec eux dans la boite à outils des habiletés de pensée. Plusieurs élèves ont des rôles précis au sein du dialogue : le président donne la parole en s'appliquant à l'offrir à celui qui la prend le moins (priorité) ; il peut également demander de l'aide au reformulateur afin de tenter de clarifier ou simplement de répéter une intervention. Deux observateurs s'attachent à relever quels sont les exemples, les contre-exemples, les hypothèses qui selon eux ont fait avancer le dialogue. Un participant s'attache à demander une recherche de définition d'un concept ou d'un mot qui lui semble peu clair pour la communauté. Je suis très souvent impressionnée par les facultés parfois insoupçonnées dont ils font preuve, leur souci de raisonner ensemble, de partager, de comparer et d'écouter, de chercher à définir selon plusieurs critères, de dégager des présupposés et vraiment de penser par et pour eux-mêmes. Depuis deux ans, parfois selon les sujets et maintenant à leur demande, je construis en direct une carte mentale au gré de leurs propos. Le côté visuel de l'évolution du dialogue semble pour certains se révéler une aide afin d'approfondir, d'aller plus loin, et même parfois de soutenir une controverse, d'affiner un questionnement, ce qui nous engage parfois à poursuivre la semaine suivante. Trois "grands" de la classe, installés séparément en dehors du cercle, s'essayent, depuis peu, à l'élaboration de la carte mentale selon les propos de leurs camarades (voir en annexe leurs cartes). Cet ajout au processus habituel se révèle un appoint surprenant pour "les retours" sur le dialogue philosophique, qui revenait auparavant aux seuls observateurs. Les élèves ont relevé qu'ils pouvaient également ajouter des liens entre les concepts évoqués et ne pas partir exclusivement du concept ou de la question centrale. Nous continuons à "nous enseigner"!

Offrir un espace de paroles, penser ensemble, s'interroger et au sein de l'expérience précédente, "passer la main" et continuer à "s'enseigner", me semble être, au gré de mes expériences dans notre "petit monde", un véritable cheminement toujours parsemé d'interrogations et peut être, une utopie pour notre présent et futur en devenir.

Annexe : Trois cartes mentales faites par certains enfants sur le thème "De mon temps"

Carte 1

Carte 2

Carte 3

Diotime, n°81 (07/2019)

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