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Exploration collective du concept d'interprétation (retour sur le séminaire des Nouvelles Pratiques Philosophiques, Peyriac, 4-8 juin 2018

Gaëlle Jeanmart, Johanne Domaine, Anne Herla. Dossier établi par Johanne Domaine..

Cet article, issu du séminaire international de Peyriac, présente nos réflexions collectives sur la question de l'interprétation, selon trois temps, que nous présenterons dans l'ordre chronologique de leur réalisation :

1) Petit essai : L'empire des signes, enquête sur la nature de l'interprétation dans la pratique philosophique, Johanne Domaine

2) Exercice : Lectures croisées du réel, Gaëlle Jeanmart

3) Exercice : Lire et délirer le monde, Anne Herla

Première approche : L'empire des signes, enquête sur la nature de l'interprétation dans la pratique philosophique

Johanne Domaine, docteur en philosophie, responsable de la Maison de la philosophie à Romainville

Introduction

Lundi 4 juin, 9h, Peyriac

En cette matinée ensoleillée, nous sommes rassemblés à Peyriac avec pour unique objectif de mener des réflexions et pratiques qui enrichiront notre pratique de la philosophie avec les enfants. Nous ? Gaëlle Jeanmart, Anne Herla, Axel Pleek (Belgique), Nathalie Frieden (Suisse), Michel Tozzi et moi-même (France). Attablés autour d'un grand bureau en bois ancien, nous sommes prêts à entamer notre première journée de séminaire d'une semaine, et nous décidons de la consacrer à l'interprétation. En effet, nous avons été interpelés par les travaux de François Galichet1, qui défend l'idée que l'interprétation doit occuper une place centrale dans la discussion philosophique avec les enfants. Selon lui, le triptyque défendu par Michel Tozzi souffre d'un manque : en plus de la conceptualisation, de la problématisation et de l'argumentation, la didactique de la philosophie doit intégrer la compétence de l'interprétation, afin de permettre la mise en place d'un véritable exercice philosophique. François Galichet adopte une approche critique de la Discussion à Visée Démocratique et Philosophique, en tant qu'elle donne une place prépondérante à l'argumentation. Pourquoi cela semble-t-il dérangeant ? Parce que cela risque de transformer l'atelier philosophique en champ de bataille où chacun défend une thèse, alors qu'il peut être un moment d'échange autour de nos interprétations du monde. Nous avons oublié la "dimension herméneutique du philosopher"2, qui consiste, selon François Galichet, à appliquer la faculté de penser sur un fragment du réel, à adopter "une attitude de déchiffrement et d'interprétation des phénomènes du monde pour y décrypter ce qui pourrait conforter la validité des thèses défendues"3. Il apparaît que les enfants, en déchiffrant le sens des choses du monde, expriment leurs divers points de vue et révèlent aussi leurs différentes représentations du monde et convictions qui les animent.

Plus précisément, pourquoi est-il si important de comprendre la nature de l'interprétation pour la pratique philosophique ? Parce que toute réflexion philosophique intègre des processus d'interprétation à divers endroits :

  • aux moments où l'on analyse un exemple ;
  • aux moments où l'on écoute la parole d'autrui et qu'on en cherche le sens : la construction d'un dialogue philosophique ;
  • aux moments où l'on découvre une fiction, une histoire, une expérience de pensée.

Afin de découvrir ce qui se cache derrière cette notion, et de découvrir plus avant la nature de l'interprétation, nous décidons de nous poser six questions :

liste ordonnée

  • Quels sont les traits caractéristiques de l'interprétation
  • Quels sont les objets de l'interprétation ?
  • Quels sont les gestes spécifiques de l'interprétation ?
  • Quelle est la visée de l'interprétation ?
  • Quels les sont les aspects positifs de l'interprétation ?
  • Quels sont les aspects négatifs de l'interprétation ?

Afin d'explorer ces questionnements, nous avons mené une réflexion individuelle écrite puis un échange oral. En vue de canaliser notre réflexion théorique, nous avons constamment été guidés par deux exemples parlants pour tous, en raison de leur proximité. Le premier, malheureux, concerne les récents évènements terroristes qui ont eu lieu à Liège, en Belgique : le mardi 30 mai 2018, Benjamin Herman a abattu trois personnes, en prenant deux armes de service de policières, et en les brandissant en l'air, les bras au-dessus de sa tête. C'est ce geste qui nous a frappés et qui sera pris en exemple dans notre étude de l'interprétation. Ce geste sera notre exemple en fil rouge durant cette réflexion Le deuxième, plus amusant, s'est produit au moment même où nous étions attablés autour de cette fameuse grande table en bois ancien : une dame, que nous nommerons Madame Denise, est apparue subitement de l'autre côté de la grande porte vitrée. Elle s'est tenue là, un temps, tout sourire, avant de frapper à la porte et de dire : "je cherche des philosophes belges car je suis de la famille de Frédéric Léon". Ce moment fera l'objet de l'exercice proposé par Gaëlle Jeanmart.

1) Quels sont les traits caractéristiques de l'interprétation ?

Interpréter, ce serait une façon spécifique de donner un sens à une parcelle complexe du réel, qui consisterait à faire une lecture de ce réel grâce à certains codes, outils, repères. C'est un discours qui cherche à expliciter, élucider la signification d'un phénomène. En revanche, bien que cette élucidation soit éclairante, elle n'est pas neutre : lorsqu'on interprète, on a tendance à utiliser des clefs de lecture qui nous appartiennent : on mobilise notre culture, notre expérience, nos codes habituels. Par exemple, lorsqu'on tente d'interpréter le geste de Benjamin Herman, on pense aux cowboys dans les films de western qui avance face aux indiens avec deux revolvers, l'un dans chaque main, en tirant en l'air. En voyant cela chez le terroriste, on projette sur lui notre culture cinématographique. On opère donc un mélange entre notre conception du monde et l'apparition dans le monde. Ainsi, dans ce frottement entre l'objet extérieur et l'intériorité du sujet, on tend à vouloir insérer l'étrangeté, la bizarrerie de l'interprétable à notre cadre habituel. Par exemple, en parlant du terroriste belge qui a les bras levés et armés de pistolets, on sent bien que nous l'interprétons en disant qu'il se comporte comme un personnage de western. Il ne s'agit pas simplement de chercher à décoder le réel, comme en s'offrant à lui. Cela dit, il ne s'agit pas non plus de masquer la réalité avec son individualité. L'interprétation risquerait alors de devenir une projection : pour éviter cet écueil, elle exige de revenir au fait interprété, afin qu'il ne soit pas recouvert par les projections de l'individu. Est-ce que Benjamin Herman lève ses armes en l'air parce qu'il a vu des westerns et qu'il se prend pour un cowboy ?

L'interprétation se distingue donc de la projection, mais aussi de l'explication : elle cherche le sens, mais elle n'est pas une enquête sur les causes. Expliciter n'est pas expliquer.Dans le cas du terroriste belge, il ne s'agit pas de s'interroger sur son histoire individuelle, de se demander quelles circonstances sociales, psychologiques et politiques ont engendré son acte, tout cela appartient au domaine de la compréhension des mécanismes de causalité. L'interprétation se concentre davantage sur le phénomène présent pour le décrypter sans aller au-delà de lui-même : elle vise à dévoiler les significations cachées dans l'objet ou dans l'acte.

Afin d'apporter davantage de précision dans notre conceptualisation de l'interprétation, nous avons explicité un à un ses traits caractéristiques. Voici ces traits, en tant qu'ils dessinent les contours de ce concept :

  • Frottement entre l'extérieur achevé, cerné, délimité et l'intériorité d'un sujet qui interprète.
  • Pouvoir d'évocation : le phénomène que nous interprétons résonne en nous et peut éveiller des représentations, des impressions, des émotions.
  • Façon spécifique de donner du sens
  • Pouvoir d'équivocité : une pluralité de sens possibles surgit.
  • Usage d'un référent théorique pour comprendre, possession d'une ou plusieurs clefs d'interprétation.
  • Réalisation d'un parcours autour de la chose (contexte, culture, etc.).
  • Construction d'un discours qui cherche à expliciter la signification : distinction entre expliciter (rechercher le sens) et expliquer (rechercher les causes).
  • Élucidation du sens caché et dévoilé.
  • Recherche d'adéquation entre l'interprétation et les choses.
  • Élaboration d'un genre de compréhension spécifique, à partir d'un travail de compréhension d'une complexité, en mobilisant des outils intellectuels et individuels.
  • Choix d'un sens dans ce qui nous interpelle.
  • Conscience d'elle-même : l'interprétation consciente d'elle-même et de ses grilles de lecture. C'est ainsi qu'elle acquiert un statut épistémologique particulier.
  • Regard sur les phénomènes dans leur précision et non sur les évènements dans leur globalité (mais cette question sera le coeur d'une polémique ci-après, au moment de réfléchir aux objets de l'interprétation).

2. Quels sont les objets d'interprétation ?

Étrangement, la question qui a enclenché le débat le plus polémique est la question des objets d'interprétation. Pour commencer, il peut sembler que tout peut s'interpréter : oeuvres, objets, évènements, paroles, actions. Tout phénomène extérieur à nous. Mais nous en venons rapidement à l'idée qu'il s'agit moins de désigner les objets possibles de l'interprétation, que d'établir lesquels sont des objets dignes d'interprétation. C'est-à-dire que très vite, nous parvenons à l'hypothèse suivante : bien que tout semble pouvoir être interprétable, nous ne passons pas notre temps à tout interpréter. Ce que nous avons tendance à interpréter, ce sont les objets, évènements, faits et gestes qui nous posent difficulté, qui ont un pouvoir d'évocation ou d'équivocité, qui nous semblent étonnants, inhabituel, voire dérangeants. C'est le cas par exemple du geste de Benjamin Herman : on éprouve le désir d'interpréter ses armes brandies en l'air car cette image nous dérange. On a l'impression qu'il s'amuse à tuer des gens, en singeant des films de cowboys. Le mélange entre tragique et parodie nous étonne. On ne consacre pas un temps d'interprétation à un objet du quotidien, à une parole inintéressante ou à une vérité évidente ou absolue. En revanche, si l'on voit une personne agir mystérieusement (jouer à être John Wayne en massacrant des femmes, dans le cas du terroriste de Liège), là, on part en quête de signification. Pourquoi lève-t-il ses armes ? Est-il fou ou inconscient de la gravité de ses gestes ? Est-ce que M. Herman confond la réalité et la fiction ? Interpréter, ce serait réagir à ce qui nous semble inhabituel. Ce qui est clairement évident, univoque ou limpide ne requiert pas l'interprétation. Par son attraction à l'inhabituel, l'interprétation semble donc se rapprocher de l'étonnement philosophique : en effet, elle se penche sur l'étrangeté. Or, dans sa définition aristotélicienne, le Stagirite4 disait que l'étonnement consistait à retrouver l'étrangeté dans la banalité : "C'est en effet par l'étonnement que les humains, maintenant aussi bien qu'au début, commencent à philosopher, d'abord en s'étonnant de ce qu'il y avait d'étrange dans les choses banales". Mais s'il s'agit de creuser pour trouver l'étrangeté, on peut considérer que sous l'évidence ou la clarté, il y a peut-être toujours à interpréter. Pour autant, nous avons tendance à nous engager dans une interprétation lorsque nous sommes pris par le désir de réagir intellectuellement à un fait qui déclenche notre désir de donner sens à un élément qui nous semble rugueux. Sur ce point nous sommes d'accord.

Au moment de réfléchir à la largesse des phénomènes interprétables, un clivage surgit : sont-ils restreints ou immenses ? Se dessinent alors deux visions distinctes de l'interprétation : d'un côté, certains (Axel et moi) considèrent que l'interprétation repose sur une action de découpage du réel par lequel on délimite un fragment, souvent imagé, de réalité. Pour d'autres, Michel, Nathalie, notamment, on peut interpréter des objets beaucoup plus larges. Pour Michel Tozzi, on peut notamment interpréter une notion : dire ce que signifie la mort pour nous, c'est donner son interprétation de la mort.

3) Les gestes spécifiques de l'interprétation

En quoi consiste l'interprétation ? Il semble que l'acte d'interprétation contienne une multitude d'autres gestes intellectuels que nous pouvons décortiquer.

  • Apprendre à voir, à observer et à percevoir l'élément à interpréter.
  • Lire et décoder les signes et les détails afin de chercher le sens.
  • Cibler les éléments symboliques qui veulent (nous) dire quelque chose.
  • Mobiliser notre culture pour rechercher le sens des éléments symboliques.
  • Deviner une intention, tenter d'accéder à l'intériorité d'autrui.
  • Poser une hypothèse de sens.
  • Rechercher la validité de l'hypothèse de sens par rapport au réel
  • Soigner le lien entre l'interprétation et l'objet interprété, dans un va-et-vient constant entre l'objet et le sujet.

Une nuance importante est à établir : l'interprétation peut être une démarche spontanée, voire intuitive, mais peut aussi être élaborée sous le mode d'une compétence. Or, on peut penser que dans ces deux modalités, l'ensemble des micro-gestes ne seront pas nécessairement investis.

4) Les visées de l'interprétation

La première visée claire de l'activité d'interprétation est la recherche de sens, la compréhension d'un phénomène en étant conscient de sa spécificité. Or nous avions établi que l'interprétation surgissait face aux phénomènes étranges. Ainsi, la recherche de sens peut consister à ramener une bizarrerie à un cadre de compréhension confortable. L'interprétation ramènerait l'étrangeté à la familiarité.

Pourtant, elle est aussi liée à une volonté de séjourner dans la complexité, si bien qu'il ne s'agit pas seulement d'avaler le phénomène dans un sens familier. Mais aussi de compléter ce sens familier. Cela dit, elle vise à distinguer la recherche de sens et la projection de sens : la projection de soi sur le phénomène serait précisément une façon de dissoudre la singularité captivante de l'objet interprété.

Cela est lié à l'une de ses visées essentielles : celle qui consiste dans la volonté de construire une vision plus épaisse du réel. Il s'agit d'éviter les raisonnements abstraits et les discours hors-sol, de trouver le sens dans la sphère concrète.

Les activités d'interprétation peuvent avoir une visée éthique : en effet, elles engagent chacun à adopter une posture de compréhension, et non une posture de défense et d'opposition.

Au fur et à mesure de cette discussion sur les visées de l'interprétation, deux points polémiques apparaissent : pour certains (notamment Axel Pleeck), la finalité réside également dans la réaction et l'action, dans une forme d'adaptation à l'objet d'interprétation. Par exemple, en tentant d'interpréter les faits et gestes d'une personne, on peut se rendre sensible à son humeur, et se comporter en concordance avec celle-ci. Il s'agirait d'interpréter pour comprendre et agir, pour réagir au-delà du phénomène, pour s'en saisir et prendre position dans l'action. Pour d'autres, l'action n'est pas nécessairement une finalité de l'interprétation, et ne l'est même que très rarement.

5) Quels sont les aspects positifs de l'interprétation ?

Que nous apporte l'interprétation ? En quoi serait-elle une pratique intellectuelle féconde pour la recherche philosophique de sens ? De nombreuses pistes se dessinent, dont nous allons simplement faire l'inventaire (de même que pour ses aspects négatifs) :

  • Éviter le dogmatisme : ce dernier serait une façon d'être dans l'évidence du sens, dans une grille de lecture inamovible, insensible à la particularité de l'évènement.
  • Préserver une posture de modestie face au monde : le considérer comme un objet qui recèle une infinité de sens. On n'aura jamais fini de lire le monde, de décoder la condition humaine et d'explorer les phénomènes humains.
  • Se sentir responsable de la compréhension du monde : lorsqu'on propose une interprétation, on effectue un saut car toute interprétation comporte un risque. On se dévoile soi-même, au travers du sens perçu. Ainsi, se joue là une forme d'engagement intellectuel, d'investissement de l'individu par une sorte d'audace dans la créativité herméneutique. En conséquence de cet engagement, on voit surgit la nécessité d'une attitude critique : la personne qui interprète sera tenue par le devoir de vérifier son hypothèse de sens.
  • Entretenir le pluralisme : étant donné que la pratique collective de l'interprétation permet que se rencontrent diverses lectures, elle ouvre le débat à la divergence. Un espace de partage des interprétations peut être vu et vécu comme un espace démocratique, qui exige de chacun une posture de travail collectif et d'ouverture à la multitude de sens. L'interprétation élargit notre vision du phénomène, et aiguise, par là-même, notre sensibilité à la pluralité. In fine, cette démarche coopérative peut même engendrer un plaisir du partage des interprétations.
  • Se maintenir dans la complexité : éviter la platitude. En donnant à voir ce qui se passe sous le phénomène, on cherche à dévoiler ce qu'il contient d'exceptionnel.

6) Quels sont les aspects négatifs de l'interprétation ?

L'interprétation est féconde en tant qu'elle offre du sens, mais cette création de sens peut comporter certains écueils.

  • Particularisme : le premier écueil auquel nous pousse l'interprétation serait l'immersion dans la particularité d'un phénomène. On se plonge, en quelque sorte, dans la singularité. On analyse le sens d'une situation dans son ipséité, si bien qu'il est important de maintenir une question : est-ce que la singularité révèle une vérité plus large ou est-ce qu'elle la masque ?
  • Relativisme : les gestes spécifiques de l'interprétation ont montré à quel point l'individu mobilisait son cadre de pensée : sa culture, sa vision des choses, sa façon de décoder. Ainsi, si l'on philosophe en tentant de comprendre le sens spécifique d'un phénomène en fonction d'un individu qui interprète, on pense selon un prisme individualiste. Il semble que l'interprète se mette au centre de la création de sens. Par suite, on peut se demander : l'interprétation est-elle relative à l'interprète ? Le sens dégagé est-il valable au-delà de sa vision ? Comment rester fidèle à l'objet interprété ? Il semble que l'interprétation contienne le risque de décrocher de la visée de vérité. Comment maintenir une exigence d'objectivité ? Comment échapper au relativisme ?
  • Pédantisme : l'interprétation des signes peut être empêchée si elle s'enferme dans des lectures savantes, instruites. En outre, certains objets d'interprétation peuvent être tributaires d'une culture et exclure certains individus : certaines oeuvres d'art, par exemple, ne peuvent être comprises qu'avec la connaissance de l'Histoire de l'art. Dans ce cas, la possession d'une culture plus ou moins étendue déterminerait la capacité à interpréter.
  • Complotisme : il existe certaines pathologies de l'interprétation, certaines postures par laquelle on interprète le monde sous un seul prisme, et souvent ce prisme décrit le monde comme une entité qui complote à notre encontre. On pourrait parler tout d'abord de la paranoïa : cette maladie nous incite à lire le monde à partir de clés de lecture qui voient le monde comme une attaque permanente, un complot permanent dirigé contre le sujet interprète. Il s'agit de prendre garde aux moments où l'on considère que le monde "veut me dire quelque chose", à moi, et à moi seul.

Ces pathologies nous révèlent l'essence même de l'interprétation : une disponibilité à ce que le phénomène veut dire, par lui-même. C'est cela qu'il s'agit d'enquêter. Interpréter, c'est partir en quête d'un sens qui pourra contenir une nouveauté, un apprentissage. Les objets que l'on considère dignes d'interprétation sont ceux qui nous déplacent.

Deuxième approche : Lectures croisées du réel

Gaëlle Jeanmart, maîtresse de conférences à l'Université de Liège (Belgique), titulaire du cours de Didactique de la philosophie et citoyenneté à l'Université de Louvain-La-Neuve, responsable de PhiloCité. Elle dirige la collection Pratiques Philosophiques chez Vrin.

Nous proposons ici un exercice d'écriture d'un texte interprétatif, dont l'enjeu est la compréhension d'un événement, d'un geste singulier, éventuellement un peu anodin. On gagne en tout cas à ce qu'une même situation, vécue ensemble, soient choisie par plusieurs personnes et éclairée de leurs regards différents.

L'objectif que chacun peut se donner dans l'écriture, c'est de comprendre cet évènement singulier. Il s'agit à la fois de décrire précisément, minutieusement, ce qui s'est passé et de cerner mieux le sens qu'on pourrait donner à ce qu'on décrit ainsi, à partir de l'analyse de la signification des traits saillants de la situation. Il faut donc se faire attentif à la bizarrerie, s'étonner des petites choses singulières de la situation qui lui donne son grain particulier.

Les consignes :

  • Décrire les traits saillants, les singularités.
  • Tenter de les comprendre ; d'en donner une lecture.
  • Dans celle-ci, utilisez des métaphores : définissez un ensemble d'images qui vont permettre de cerner une atmosphère, un sens global de la situation évoquée.

Il est laissé un petit temps de cinq à dix minutes pour choisir un évènement qui soit commun à quelques-uns, puis 15' d'écriture. Le texte ne doit pas être bien long. Nous lisons ensuite collectivement les textes, lisant à la suite ceux qui portent sur la même situation.

Exemples - En voici trois portant sur une situation vécue en commun lors du séminaire 2017 de Peyriac :

a) "Elle sourit derrière la vitre. Très fort. Elle sourit toujours, si bien qu'elle attire l'attention. C'est alors qu'elle entre et déclare de façon exagérément enthousiaste : "Je cherche des philosophes belges". "Oui c'est nous". Le sourire s'accentue encore et semble douloureux, au moment même où surgit en elle une claire jouissance, lorsqu'elle pose cette question extrêmement étonnante : "Je cherche les philosophes belges car je voulais savoir si la fondation Frédéric existait encore ; je fais partie de la famille". Tout s'illumine : son enthousiasme est issu d'une envie narcissique.

Deux paires de lunette, l'une sur le nez, l'autre dans les cheveux. Des vêtements verts et jaunes, fluo, une multitude folle d'accessoires. Un putsch sur la vue. Elle se sent autorisée. Légitime pour être et déranger. Et en même temps elle cherche à être légitimée : la façon de déclarer son appartenance à cette grande famille est un appel à l'admiration, à l'intérêt, à la curiosité car elle est suivie d'un silence. Elle reste debout, à la porte. Cette dame est comme un orage qui, après la fin d'une tempête ratée, attend dans le ciel, pour les applaudissements. Le sentiment de légitimité, dans sa forme la plus naïve, c'est considérer qu'on a le droit non seulement d'être soi-même, mais de déborder hors de soi jusqu'à oser intervenir sur l'être d'autrui."

b) "Il est midi, nous sommes en plein travail à Peyriac. Une dame frappe à la porte, ou peut-être même pas : elle ouvre, passe une tête, s'y engouffre "Y a-t-il ici des philosophes belges ?". Interloqués : "Oui , c'est nous". S'ensuit un long monologue sur les liens de cette personne avec un illustre savant dont une fondation belge porte le nom. "Frédéric, fondation Frédéric, cela ne vous dit rien ?!" Parente de celui-là et cousine avec telle sommité d'une sphère très huppée, elle tient visiblement à nous en faire part, et à tout prix. Peu importe que l'on ne connaisse pas cette fondation, que l'on se foute de ses aïeux, que nous soyons plongés dans le travail, attablés, affairés, visiblement concentrés sur tout autre chose. Il faut, sur le champ, que nous sachions qui est Léon Frédéric, quelle est cette fondation qui porte son nom, et qu'elle se rend d'ailleurs à Gand ce week-end. Cela doit impérativement être dit, là tout de suite, en rejetant une mèche en arrière, sur ses doubles lunettes, sur un ton châtié. L'orgueil ne souffre pas la moindre retenue, le moindre temps d'attente. Elle se presse à la porte comme on se presse aux toilettes et nous, indifférents, nous la laissons se soulager avant de reprendre notre travail"

c) "Une dame frappe à la porte, entre sans attendre vraiment et fait irruption dans notre petite bulle. "Je cherche des philosophes belges". Et sans rapport direct, sauf l'origine belge et le côté intello peut-être, elle évoque son aïeul, Léon Frédéric et la fondation qui porte son nom, dont elle voudrait manifestement nous entretenir. Elle doit avoir 60 ou 65 ans, un âge proche du mien, un âge où l'on se permet parfois d'imposer ses marottes sans trop de précautions. Je suis un peu comme elle, sans doute. Et je mesure à la réaction de mes compagnons d'aventure philosophique - silence et retenue, teintés d'une légère réprobation (ils attendent manifestement qu'elle s'en aille pour que nous puissions poursuivre nos travaux) - que ce n'est pas nécessairement accueilli avec une grande patience ! L'âge et l'approche de la mort nous dispense-t-il du souci de déranger ? Dans le fond, elle est comme moi, une assoiffée qui étanche goulûment sa soif, alors que la source de vie commence peu à peu à se tarir."

Ces lectures se sont faites à Peyriac dans un climat de curiosité à l'égard de la façon différente de "lire" un événement vécu en commun. Nous avons aussi ri de ce voile levé sur le regard acéré que plusieurs portaient sur une même situation. L'avantage de ce type d'exercice, c'est de cultiver une curiosité ouverte et bienveillante à l'égard d'une interprétation différente de la réalité. S'exercer à interpréter ainsi le réel - contre une idée répandue aujourd'hui selon laquelle c'est mal de "juger" les autres - c'est prendre l'occasion de mesurer que les autres ont une autre lecture de la situation. C'est précisément mesurer ce que notre jugement sur la situation a de singulier, c'est-à-dire de non évident. Et ce que notre rapport au réel a d'impossible : nous ne pouvons le connaître comme tel et pour lui-même, comme le dit Kant. Entre nous et le réel, il y a toujours un film, une pellicule plus ou moins mince, qui est celle de notre interprétation. D'un côté, elle nous empêche de voir le réel et d'un autre, elle nous le révèle.

Dans le cours normal de l'existence, les occasions de mesurer les différences d'interprétation du réel sont plutôt problématiques : nous n'avons pas lu et décodé tel geste ou parole de l'autre selon l'intention qu'il y mettait lui-même par exemple ; nous avons compris autre chose. Ces situations, généralement désagréables, ne nous conduisent pas à manifester de la curiosité à l'égard des lectures différentes, que nous pourrions ainsi être amenés à craindre et à vouloir nier. Il est donc capital que des moments existent pour qu'un tel exercice se fasse dans la bonne humeur, et sans vouloir réduire ici la différence des lectures pour signaler qu'il y en a une qui serait "la bonne".

Troisième approche : Exercice "Lire et délirer le monde"

Anne Herla, professeure de didactique de la philosophie à l'université de Liège (Belgique)

Il s'agit d'un exercice étendu dans le temps (au moins 3 ou 4 jours) et dans l'espace (c'est le monde qui est un partenaire de pensée, et plus uniquement les autres), collectif (le problème choisi est commun au groupe) et entièrement interprétatif (il ne s'agit que de lire des signes et de les interpréter en usant largement de métaphores et d'images frappantes).

I) Consignes

Le groupe se donne une question philosophique de départ, qui est comme le commencement d'une enquête. Cette question peut être éthique, politique, épistémologique, voire métaphysique. Elle gagne à avoir une teneur existentielle forte (les participants ont un besoin fort d'y répondre, elle touche à leur vie même ou à la situation dans laquelle ils se trouvent à ce moment-là).

Ils partent ensuite dans la vie quotidienne en quête de réponses à cette question, ou au moins de pistes. Il faut dès lors se rendre attentif aux signes: tout élément étonnant, disruptif, déplacé, doit attirer l'attention, être observé avec minutie, être décrit très précisément et, seulement dans un second temps, faire l'objet d'une interprétation en lien avec la question initiale.

Chacun aura intérêt à consigner ses observations et interprétations dans un carnet ad hoc. Il s'agit de laisser aller son imagination, son inconscient, mais aussi son savoir, ses références, sa culture. Mais ensuite, c'est précisément le choc entre ces éléments qui semblent nés du hasard et la question de base, qui doit nous forcer à penser, à repérer les liens possibles, les effets de sens ou de non-sens, et nous permettre de penser quelque chose d'inédit pour nous, même si cette chose nous échappe encore en partie. Il s'agit de se laisser interpeller par le monde, le laisser nous étonner, se surprendre à le regarder dans son étrangeté. C'est donc moins ici une activité purement rationnelle et maîtrisée, qu'une sorte de rêverie philosophique censée éclairer la pensée de biais sans viser à la dominer, ni à l'organiser selon des règles strictes de logique.

La force de l'interprétation, c'est qu'elle est entièrement libre, subjective, mais on doit aussi viser à ce qu'elle soit hautement communicable, sans quoi elle enferme dans un monde clos. Or le but est ici de partager des interprétations au sujet d'événements tous différents, mais qui concernent et sont censés éclairer une même question. Il y a donc au bout du temps d'enquête imparti un moment d'échange où chacun lit la description fine des quelques signes repérés et sélectionnés, et donne ensuite l'interprétation qu'il en fait concernant la question qui occupe le groupe.

2) Mise à l'épreuve

Nous l'avons testé dans un groupe de 6 personnes en résidentiel à Peyriac durant plusieurs jours. L'exercice s'est étalé sur 3 journées. La question de base était : "Qu'est-ce qui dans ma vie est de l'ordre de la seconde vie ?" (Allusion à l'ouvrage de François Julien : Une seconde vie, Grasset, 2017).

3) Difficultés

Nous avons rencontré plusieurs difficultés au moment du retour en groupe :

a) Nous n'avions pas la même conception du signe

Moi qui avais proposé l'exercice à la suite d'une relecture de Nadja de Breton, j'y voyais quelque chose d'inattendu, d'étrange, qui attire l'attention, qui porte un message (dans une perspective ici tout à fait profane, athée) qu'il s'agit de décrypter, et ce message s'adresse à moi (ou à nous, parfois) pour nous éveiller, nous rendre attentifs à quelque chose d'essentiel qu'on a tendance à oublier ; un petit morceau du monde nous parle pour nous pousser à agir ( Breton parle de "mission" ), nous éclairer sur qui on est, ce qu'on a à faire... Les signes s'allient pour dessiner une constellation de messages convergents. Ils ne doivent pas toujours être traduits en langage rationnel, ils peuvent rester poétiques, métaphoriques, mais doivent être vus (ils se cachent) ; ils annoncent qqch. Le monde quotidien est à lire, à interpréter comme un texte. Il y a là en arrière fond toute une conception du monde bien particulière, teintée de mystère et de magie.

"Communication personnelle avec un morceau de la réalité qui me pousse à réfléchir", "révélation prophétique qui me parle de moi", avait dit une autre personne du groupe, en ajoutant que le sens était toujours donné au final par elle-même, qu'il n'existait pas indépendamment d'elle. Dans ma version du signe, au contraire, le sens s'impose à moi, le signe me dépasse, le monde transcende ma subjectivité et la bouleverse.

Pour d'autres encore, le signe ne surgit pas par effraction, mais est ce que l'on recherche activement dans sa vie pour éclairer le passé, rétrospectivement, "ce qui dans le réel fait sens pour moi après réflexion", ce qui indique un tournant.

Ce sont là deux (voire trois) conceptions fort différentes du signe.

b) Nous n'avions pas non plus tout à fait compris de la même façon le travail d'enquête

Pour moi, il s'agissait avant tout de se rendre disponible aux signes qui vont surgir ("le monde va (me) parler") ; pour d'autres, il s'agissait d'aller prélever dans l'entourage - de manière consciente, volontaire, active - des éléments qui aident à penser la question initiale. Prélever, isoler, donner sens. J'ai une idée de ce que je cherche et je le trouve. Le réel vient illustrer de façon inventive l'idée que je (découvre que je) me fais de la réponse au problème.

On pourrait faire ici une différence entre le signe, qui peut être choisi volontairement comme objet commun d'interprétation par un groupe (l'arrivée de Denise - cf. l'exercice interprétatif précédent), et le signal, qui, lui, s'impose à nous de façon toute personnelle, intimement (Breton), et qui suppose une conception du monde. Dans cet exercice-ci, il faudrait alors parler de "signal" et non de "signe". Cette distinction fait mieux apparaître une nouvelle difficulté dans l'exercice : n'est-ce pas paradoxal de donner pour consigne d'être ouvert à ce qui va s'imposer à nous ? Comment s'exercer à trouver sans chercher ? Il s'agit bien de développer une posture d'accueil par rapport au réel, mais sans jamais pouvoir décréter que celui-ci doit nous parler maintenant.

c) Enfin, nous avions choisi une question de départ pleine d'ambigüité

Elle portait déjà elle-même à interprétation par la référence à un ouvrage de François Jullien ( Une seconde vie, Grasset, 2017) (que certains avaient lu et d'autres pas) apportant un nouveau concept, celui de seconde vie ; et elle était tournée de façon très personnelle ("Qu'est-ce qui, dans Ma vie, est de l'ordre de la seconde vie ?"). Il aurait été intéressant de tester l'exercice sur une question départie de ce type d'ambigüités de départ et plus universelle.

4) Points forts

Malgré ces difficultés qui indiquent clairement que les consignes doivent être revues et clarifiées, et davantage explicitées devant le groupe avant l'exercice, plusieurs éléments apparaissent comme intéressants :

1) L'exercice nous place dans un rapport d'activité face au réel, de décodage ("le pélican est le signe de...") ; il ne s'agit plus juste d'accueillir le réel dans sa platitude ("le pélican c'est le pélican"). Le signe est là en tant qu'il représente autre chose. Il n'est pas là pour lui-même, mais comme messager. Les oiseaux sur leurs piquets distants sont là comme signe et symbole de la solitude, par exemple.

2) L'exercice entretient un état de veille (nous sommes "aux aguets") qui rend le réel plus complexe et plus riche. Les micro-détails du quotidien, a priori banals, se teintent d'un sens nouveau : l'exercice nous oblige à nous arrêter sur tous les petits décalages pour les interpréter en fonction d'une question qui touche profondément à notre vie.

Il permet une conscience plus aiguë de la pluralité des interprétations du monde (on y est intensément ouvert, c'est captivant, contrairement aux arguments et objections qui parfois nous bloquent, nous opposent et nous enferment).

3) Il provoque une sorte d'humanisation d'autrui : je comprends mieux l'autre quand je rentre dans sa façon de regarder le monde ; nous nous sentons participer d'une même humanité pensante et réfléchie. C'est en ce sens que François Galichet fait de l'interprétation une compétence clé pour la citoyenneté en démocratie. Il y a un effet de réenchantement du monde (le monde n'est plus juste un objet pour la pensée, mais un partenaire actif, qui me "parle") et, conjointement, d'extension de la pratique philosophique à tous les moments de la vie, jusque dans le plus anodin et le plus trivial.

4) Des questions de fond demeurent : ce type d'interprétation du monde relève-t-il bien de la démarche philosophique ? N'est-ce pas plus proche d'une technique de développement personnel ? Ou d'une démarche poétique ? Et si c'est tout de même de la philosophie, quels seraient les liens avec la problématisation ? Fait-on autre chose que problématiser à partir d'éléments du réel ? Et n'était-ce pas enrichissant surtout parce que nous étions tous déjà très formés à/déformés par la pratique de la philosophie (beaucoup de docteurs en philosophie autour de la table) ?

5) Deux exemples

1) Premier exemple de signes sélectionnés (ici sans la description complète) et d'interprétation par rapport à la question de base ("Qu'est-ce qui dans ma vie est de l'ordre de la seconde vie ?") :

a) Signes : une horloge folle qui tourne à toute vitesse et sans arrêt, trois pélicans sur l'étang salin, l'intrusion de Denise au beau milieu de notre séminaire, l'escargot écrasé sous le pied, la cage vide sur une gravure dans la chambre, le "faucon-pèlerin" et ses bébés chez Denise qui voyage.

b) Interprétation - Je ne sais pas encore ce qu'est pour moi cette seconde vie. Je sais seulement une chose depuis Peyriac : il y a urgence ; il y est question de s'autoriser à entrer, d'avoir cette audace de venir se présenter à des inconnus : en lien avec ses aïeux, par eux, mais au-delà d'eux ; il y est question de perdre sa maison, ses repères, ses habitudes, son cocon ; de fuir la cage aussi ; de voyager, en pélerinage, d'aller au-delà de ses frontières, tout en n'oubliant pas de nourrir ses bébés, pouvoir à la fois s'échapper et être nourricière, ne plus étouffer dans la cage, être plus libre, et plus pourvoyeuse de bonnes choses. Et les trois pélicans ? Sérénité et sacrifice suprême ?

2) Deuxième exemple

a) Signes :

- Sur l'étang du Doul devant nos yeux, il y a une série de vestige des étangs salins, dont une suite de piquets dépassant de l'eau à intervalles réguliers. Sur chacun de ces piquets éloignés de 15 ou 20 mètres au moins, un oiseau séjourne. Et on voit comme ça une sorte d'enfilage d'oiseaux alignés et très espacés.

- Nous rentrons de notre apéro sur la plage du Doul et Anne revient pieds nus, affrontant gaillardement l'asphalte et les petits graviers tranchants sur plus d'un km.

b) Interprétation :

Dans le premier cas, l'espacement régulier des oiseaux tranche avec la façon classique dont les oiseaux font habituellement groupe.

Évidente impression de solitude, de vies parallèles, lié au contraste entre ce tableau et ce qu'est une nuée (qui est précisément la façon dont nous percevons la façon classique que les oiseaux ont d'être ensemble, comme nous dirions volontiers des poissons qu'ils forment un banc).

L'expérience des risques vitaux comme ouverture d'un nouveau rapport à la solitude. Non seulement, l'expérience de la mort prochaine ou possible, nettement possible, ne peut être rencontrée du dehors, mais généralement personne ne souhaite la cerner par procuration. Elle forme donc un écran de solitude épais qui n'est aucunement lié à l'absence de sollicitude des autres. L'image de cet espacement des corps, contre la logique apparente de la nuée, est l'image la plus juste que l'expérience de la mort nous renvoie.

Dans le cas de la marche pieds nus, c'est une question récente qui m'est adressée encore à nouveau : le vieillissement est-il forcément l'expérience du déclin des possibilités du corps ? La première expérience du vieillissement est celle de la perte : je ne fais plus ceci ou moins vite. La seconde vie du vieillissement est l'ouverture à la possibilité qu'il ne s'agisse d'une perte que sous certains rapports (moins vite, moins puissants, moins efficace, plus douloureux, plus malade...), mais que l'expérience que notre corps nous permet de faire de ce qu'est la vie qui coule, qu'on touche et savoure de tous nos sens, peut s'ouvrir à de nouvelles possibilités, permises ou dévoilées peut-être aussi par la perte de capacités plus évidentes. Marcher pieds nus est une telle expérience. Non seulement, il m'est toujours possible de la vivre, mais probablement d'une façon bien plus intense que lorsque j'étais enfant et qu'il ne s'agissait que de la traverser, au plus vite, parce que remettre ses chaussures eut été une contrainte plus importante qu'éprouver la pique aigue du petit caillou sur la plante de mes pieds.

Scories

Regarder le réel de cette façon m'oblige à m'arrêter sur les événements que j'ai perçus dans un léger écart avec le normal, le banal et à me demander ce qu'ils symbolisent. C'est intéressant parce que tout d'abord c'est un rapport au réel qui oblige à retenir ces petites choses en décalage (peut-être est-ce le plus intéressant : je suis particulièrement sensible à l'humanité qui naît entre nous parce que nous parlons d'une anecdote, d'un micro événement de notre vie ensemble). C'est intéressant ensuite parce que je dois rapporter ce signe à moi (comme signe d'une façon nouvelle que j'ai d'expérimenter la vie, qui est précisément ici ma seconde vie).

Anne : le signe à décrypter, comme la pythie ou un devin devrait décrypter ce qui à tous apparaît sous une forme banale, mais à eux sous la forme d'une réponse précise à une question. Vais-je gagner la guerre ? L'envol d'un pigeon signale que non.

Peut-être qu'ici il serait intéressant de mettre en ligne une question et une constellation de signes et voir comment chacun voit dans cette constellation la réponse typée à cette question. Signe au sens de signal : un signal m'est envoyé pour que je comprenne et devine ce qui va m'arriver.


(1) Son ouvrage sur l'interprétation est publié début 2019 : Galichet François, Philosopher à tout-âge. Approche interprétative du philosopher, Paris, Vrin, Collection "Pratiques philosophiques", 2019.

(2) Galichet François, Pratiquer la philosophie à l'école, - 15 débats pour les enfants du cycle 2 au collège, Paris, Nathan, 2004, p. 11.

(3) Ibid.

(4) Aristote, Métaphysique, A10, trad. fr. M.-P. Duminil, A. Jaulin, Paris, GF, 2008, p.7.

Diotime, n°80 (04/2019)

Diotime - Exploration collective du concept d'interprétation (retour sur le séminaire des Nouvelles Pratiques Philosophiques, Peyriac, 4-8 juin 2018