Dans la Cité

Café philo, pour qui ? pour quoi ?

Christophe Baudet, responsable de l'association "Les artisans de la philo"

Au sein de l'association "Les artisans de la philo"1, nous nous sommes penchés sur l'objet "café-philo", en essayant de le décrire, de le penser, d'en imaginer les contours de demain, de le conceptualiser. En France, les cafés-philo ont été la première expression de la philosophie pratique. Aujourd'hui ils en sont dans ce pays un des symboles majeurs. Certes de nouvelles formes ont vu le jour (ciné-philo, rando-philo...) ainsi que d'autres dispositifs : atelier-philo, université populaire, consultation philosophique, coaching philosophique...Mais n'y a-t-il pas toujours du"café-philo"dans ces différents dispositifs ? Réfléchir sur les cafés-philo, leurs enjeux et leurs modes de fonctionnement, c'est, à notre sens, cheminer vers une meilleure compréhension des questions que pose la philosophie pratique.

Cet article s'inspire donc des travaux2, des échanges que nous avons eus à ce sujet dans cette association qui regroupe des animateurs et des participants de café-philo et d'atelier-philo3. Bien évidemment, la formalisation proposée ici, l'accent mis sur telle ou telle approche, les différents ajouts n'engagent que l'auteur.

Nous avons souhaité démarrer notre réflexion en recueillant, d'abord, de manière élargie, au-delà des membres de l'association, la perception et le ressenti de participants de trois cafés-philo4. A cette fin, j'ai animé chacun des trois cafés-philo à partir d'une même question : "Un café-philo pour qui ? Pour quoi ?". L'assemblage de verbatims5 issus des échangesnous a permis d'identifier des pistes et de dégager les premières thématiques.Ainsi, les participants de ces trois cafés-philo ont fait part de visions convergentes quant à leur finalité, qualifiant le café-philo d'"espace de paroles d'où émerge du sens". A contrario, des conceptions et des attentes distinctes, notamment pour ce qui est de la place de l'animateur et du "savoir" philosophique au sein du café-philo,se sont exprimées.De fait, chacun s'accorde sur le sens porté par le café-philo, bien que cela soit sous-tendu par des conceptions différentes.

L'article se propose de mettre en perspective ces différents regards et pratiques des cafés-philo en vue de les interroger, de les articuler, de les mettre en dynamique et en tension.En effet, les cafés-philo,et plus généralement la philosophie pratique,sont des entités en mouvement, en constante métamorphose.Il ne s'agit en aucune manière d'établir ici des modèles, d'édicter le bon et le mauvais.Le café-philo aun goût d'inachevé, comme par ailleurs le suggère Montaigne 6 à propos de l'existence même. Ce désir de mouvement, d'informel, d'approximation, d'incertain, cette défiance vis-à-vis de toute institutionnalisation,rejaillit au travers de certains verbatims :"Comment repérer les assauts de la normalisation et être en veille pour rester vivant ?", "Le café-philo s'est inventé dans sa pratique ; cela est à maintenir ; le café-philo est un mai 1968 en acte" ou encore "Comment les cafés-philo peuvent-ils et doivent-ils accepter le hasard ?".

C'est dans cet esprit que l'article propose de mener une réflexion autour de cinqthématiques qui figuraient déjàimplicitement dans les verbatims :

  • De l'horizontalité et de la verticalité dans un café-philo
  • La genèse de la pensée dans un café-philo
  • La question du savoir et des connaissances dans un café-philo
  • L'évènement, l'actualité et le café-philo
  • L'animateur, l'âme du café-philo ?

I) De l'horizontalité et de la verticalité dans un café-philo

Le café-philo est traversé à la fois par une dynamique horizontale, à savoir une expression spontanée, une interaction directe de participant à participant, et par une dimension verticale constituée par les règles du débat7, les apports de connaissances, les références philosophiques et, d'une certaine manière, par l'animateur lui-même. Comment marier ces deux dynamiques, l'effet réfléchissant et l'effet déterminant ?Comme évoqué en introduction, les avis et attentes des participants des trois cafés-philo, qui ont débattu sur "Un café-philo pour qui ?, Pour quoi ?", sont partagés sur cette question. Certains attendent des apports philosophiques, des références, notamment de la part de l'animateur. D'autres y voient là un risque de corruption de l'idée initiale du café-philo ou encore le risque de voir surgir des animateurs "professeurs". En filigrane, la question de la place de l'animateur est posée. Certains se réclament de l'horizontalité, d'autres souhaitent introduire une dose (ou plus) de verticalité.Au coeur des cafés-philo gît depuis toujours cette polarité : d'un côté l'innocence et la vérité d'une expression spontanée, personnelle, non corsetée par des références, de l'autre côté une pensée documentée, qui s'appuie sur des ouvrages. Marc Sautet insistait, et cela dès la naissance des cafés-philo, sur deux écueils : le risque de tomber dans "on se raconte, le psychologisme" ou le risque d'une conceptualisation érudite et cérébrale. Observons que cette polarité traverse l'ensemble de la société : parfois un "anti-intellectualisme"opposé àun "savoir" abstrait, rendu peu accessible. Et réciproquement. Boris Cyrulnik a raison de souligner qu'"un savoir non partagé humilie ceux qui n'y ont pas accès"8.

Cette notion d' "horizontalité/verticalité", qui traverse de nombreux secteurs de la société (entreprise, management, éducation, parti politique, citoyenneté, Etat...) a été conceptualisée par deux philosophes : Régis Debray9et Paul Ricoeur10. L'examen de leur réflexion devrait nous permettre d'enrichir notre analyse concernant les cafés-philo. Il est intéressant de voir que les deux philosophes convergent quant à la définition de l'axe vertical, divergent quant à la qualification de l'axe horizontal et donc proposent une articulation très différente deces deux dimensions.En fait tout se joue sur les vertus allouées à l'horizontalité.

La verticalité est associée, pour les deux philosophes,à ce qui préexiste avant la naissance et l'émergence de chaque personne (et donc du sujet que nous sommes) : l'histoire, la tradition, l'héritage, le territoire, les connaissances, nos origines.En conséquence de quoi, Régis Debray relie la verticalité à la notion de transmission11 (l'histoire, les habitudes, les connaissances...),ce que, je crois, Paul Ricoeur n'aurait pas renié, à une nuance près et même à un sérieux écart près :Régis Debray réserve le pouvoir de transmettre(de la connaissance, de la citoyenneté, du sens...)exclusivement à la verticalité. En effet, l'horizontalité, pour ce philosophe, est du domaine de la communication, de l'immédiateté, de l'instant présent.Or, nous dit-il, cette horizontalité, soutenue par les nouvelles technologies et le tout libéral, a ringardisé la verticalité (source exclusive de la transmission) qui apparaît ennuyeuse, poussiéreuse, voire est perçue comme une entrave à l'épanouissement de soi.Là se situerait une des crises actuelles de notre époque : la transmission est en panne (la crise actuelle de l'école, le rejet des institutions...). Le désir aurait dévoré la norme, colonne vertébrale de la transmission. Les cafés-philo,d'après ce même philosophe12, seraient un des symptômes de cet effet de substitution de la connaissance (et de la verticalité) par de la simple communication horizontale et hédoniste.

L'analyse de Régis Debray, empreinte d'une "dévalorisation jacobine" de l'horizontalité, conçoit les deux dimensions (horizontalité et verticalité) comme concurrentielles, opposées ou séquentielles : d'abord j'apprends les fondamentaux, ensuite je parle.

Nous sommes, pour le coup, très éloignésdu "café-philo" et de la conception que déploie Paul Ricoeur13. Celui-ci associe l'horizontalité au projet, à un espace et une source de créativité, d'invention singulière et collective, bien au-delà donc d'une simple communication interactive entre participants hédonistes. L'horizontalité serait le lieu14 d'une certaine construction collective et pas simplement l'addition de singularités.Par conséquent, ce philosophe déploie un cadre conceptuel où la verticalité et l'horizontalité sont à la fois en synergie et en tension.Le désir combat la norme tout autant qu'il en a besoin. Il y a donc un équilibre à chercher, qui reste toujours à refaire. Le café-philo n'est-il pas au coeur de cette dialectique féconde ?

Admettre ce cadre de réflexion a plusieurs conséquences. D'abord le café-philo est par "essence" une entité en déséquilibre, un équilibre qui se cherche entre les deux dimensions : verticalité et horizontalité. Ce compromis est sans cesse à réélaborer, à redéfinir.Il n'est donc pas étonnant que c'est sur cette articulation instable que les conceptions et attentes des participants sont les plus contradictoires. Ces écarts se traduisent par des perceptions différentes quant à la place à octroyer aux apports de références philosophiques, de connaissances, et par làau rôle de l'animateur. L'art de l'animateur est-il le dialogue et la synthèse, par exemple en commentant ou interrogeant les interventions des participants avec la préoccupation de "valoriser et hausser l'échange", d'amener des références, de dégager ou susciter des problématiques, d'amener les conditions d'une "dialectique anagogique"15, ou est-il d'abord au service d'une fluidité plus spontanée du débat, juste la garantie d'une bonne circulation du micro et de la parole ?

Au centre de cette polarité, le café-philo tâtonne, essaye, expérimente. Ainsi, les cafés-philo se sont constitués il y a plus de vingt ans, en brandissant et revendiquant les vertus démocratiques de l'horizontalité contre une certaine verticalité assimilée à une philosophie emmurée dans l'université, à une conception descendante et cérébralede son enseignement ou diffusion.Les cafés-philo ont peut-être à repenser ce rapport au savoir, à l'histoire de la philosophie, en des termes moins manichéens.L'enjeu n'est peut-être plus l'horizontalité contre la verticalité, ni l'inverse, maisla recherched'un maillage, comme Paul Ricoeur nous le suggère, comme Nicolas Go16 l'explicite à propos de la philosophie à l'école : l'élaboration du café-philo comme espace de coopération, de coopération de la pensée.Cet espace "café-philo"de coopération est, du coup, à la fois un lieu d'expression des singularités et des "vérités subjectives", jointes à un souci de"penser ensemble", de "penser en résonnance", dans le cadre de règles, de références et d'une volonté partagée d'argumenter et de problématiser. Plutôt que d'opposer ou même soupeser la part d'horizontalité et de verticalité,c'est leur association dynamique et leur mise en tension assumée et féconde qui constituent les prémisses d'un espace de pensée à visée philosophique. Nous rejoignons Nicolas Go qui écrit : "Parce que la coopération est un art de vivre, la philosophie s'y trouve bien : elle le rend intelligible"17.

Cependant un certain nombre de participants ne sont pas toujours satisfaits des formes d'exercice de la pensée pratiquées au sein des cafés-philo.

II) Elaboration de la pensée au café-philo

Certains participants se plaignent de la juxtaposition mécanique des interventions en café-philo, du manque de lien, d'interaction, de résonance entre elles. Parfois, prévaut le sentiment que ceux qui interviennent posent là leur vérité,"font un tour et s'en vont". Les points de vue s'additionnent sans se sommer, sans se parler. Chaque "JE" a son terrain de jeu. Cela pose la question des conditions d'exercice de la penséeet des règles qui l'organisent.

Le café-philo se caractérise par des règles d'échanges que nous connaissons tous : prioriser celui qui n'a pas parlé, argumenter ses propos, ne pas porter de jugement sur les personnes présentes. Ces règles ont plusieurs vertus : elles visent à élargir au mieux la prise de parole et incitent à se hausser au-delà de la simple opinion. Elles offrent un cadre démocratique où chaque participant peut, du moins potentiellement, prendre une place (priorité à celui qui n'a pas parlé). La reconnaissance de chaque parole (absence de jugement) est un élément qui fait du café-philo un espace démocratique, dans le sens plein du terme. La reconnaissance par autrui de sa propre parole est un vecteur essentiel et fédérateur des cafés-philo que les participants expriment ainsi :"On se définit par son prénom et ce qu'on dit et non pas à partir d'un statut ou fonction", "Pas besoin de se présenter. On n'a pas à décliner son identité".

Cependant nous pourrions nous demander dans quelle mesure ces règles privilégient suffisammentla coopération, le "penser en lien ou en résonnance", la mise en écho des interventions. Ce n'est pas la même énergie que de réfléchir seul sur un sujet, ou de participer à une réflexion avec d'autres. S'agit-il de venir déposer sa "vérité subjective" ou de contribuer aussi à une réflexion collective ? L'un n'est pas antinomique à l'autre, mais nous sentons qu'il ne s'agit pas tout à fait du même exercice de pensée. Le bien commun d'un café-philo se résume-t-il à des règles de prise de parole ou se définit-il aussi par la recherche d'un "penser ensemble", d'une recherche commune de "problématisation" ? Comment concilier l'impératif démocratique (ce que traduit la règle, priorité à celui qui n'a pas encore parlé) et la reconnaissance de chacun (qui est essentielle), avec des modalités qui viseraient à ce que les paroles puissent être un peu plus en dialogue les unes avec les autres, à ce que certaines propositions puissent être mieux creusées, à privilégier des interventions qui sont en "résonnance" avec les paroles précédentes ? La philosophie a traditionnellement considéré que la pensée est l'expression d'un sujet, d'une subjectivité. Elle a toujours privilégié une certaine rigueur du raisonnement ancré dans une subjectivité souvent plongée dans une certaine solitude. Nicolas Go souligne que "...la quasi-unanimité des philosophes n'ont jamais coopéré pour apprendre"18.Mais les cafés-philo ne devraient-ils pas davantageinterroger, voire égratigner, cette figure du philosophe et de la philosophie ?

Bien évidemment, il serait illusoire de penser que le café-philo puisse devenir un lieu d'élaboration organisée d'une pensée collective ou d'un approfondissement maîtrisé d'une question19.L'absence de coercition, le minimum de règles de prise de parole, ouvrent des espaces à l'imprévu, à la surprise, à des expressions non normées. Au coeur de la pure émergence désorganisée et spontanée de la parole, comme l'ont souligné des participants, "il arrive de cueillir des pépites d'or". A ces moments là, "l'autre me fait grandir". Trop de dispositifs, de méthodologie risque de tuer la créativité, l'intuition, la fulgurance. Cependant, le café-philo n'a-t-il pas aussi comme vocation de permettre, voire d'organiser la confrontation (et pas uniquement la juxtaposition) publique des idées, de "mettre à l'épreuve ses convictions auprès des autres"20? Kant21, bien que perçu comme un philosophe solitaire, considérait que la raison ne respecte que "ce qui a pu soutenir son libre et public examen", la possibilité de la libre critique est la condition nécessaire d'un "usage pratique de la raison". La vocation, le pourquoi d'un café-philo n'est-il pas de marier un certain désordre, effervescence spontanée de la pensée, avec une élaboration individuelle et collective plus construite de cette même pensée ?

Au coeur de cette tension, émerge une autre question, celle du "savoir", des"références", des"connaissances".

III) La question du savoir

Nous avons précédemment fait part des avis partagés sur cette question des participants des trois cafés-philo précités : la place du savoir, des références philosophiques (ou autres) dans les cafés-philo. Nous pensons qu'il est nécessaire de poser différemment cette question. En effet, le sujet est souvent abordé en mode quantitatif : faut-il introduire, un peu, pas du tout, beaucoup de références dans les échanges ? L'absence de références risque de convertir parfois le café-philo en café du commerce et le trop de références d'en faire une enceinte de spécialistes. L'opposition entre "pas assez" et "trop" de savoir renvoie à une polarité classique : l'expression spontanée, personnelle, vraie contre une pensée documentée, qui s'appuie sur des ouvrages. Cette tension traverse d'ailleurs toute la société, sorte d'"effet de miroir" entre un anti-intellectualisme parfois viscéral contre un intellectualisme parfois arrogant.Dans les deux cas, le savoir est implicitement conçu comme un objet, quelque chose qu'on possède ou pas, une acquisition qu'on détient ou pas. Il est souhaitable de passer d'une vision quantitative à une approche qualitative, à une approche philosophique du savoir.

En effet, les cafés-philo ont comme vocation, nous semble-t-il, de poser cette question sous un tout autre registre. Les apports de Pierre Hadot22, qui réinterprète la philosophie antique, montrant que celle-ci a pour finalité la transformation de soi et non la construction d'un système de pensée ou l'empilement de connaissances (qui ne sont alors qu'un moyen) sont essentiels. Le savoir philosophique ne prend sens, dans cette optique,qu'au travers de son impact existentiel. Un savoir philosophique engage donc tout notre être. Un savoir "recraché", détenu comme on possède une maison, une voiture, devient un obstacle à la pensée, à la connexion à sa propre subjectivité. Il est donc nécessaire de substituer à l'alternative "Pour ou contre l'introduction de connaissances dans les cafés-philo" la question : "Quelle conception entretient le café-philo vis-à-vis de la connaissance ?". La question n'est plus quantitative (plus ou moins de références) mais qualitative (des références en vue de quoi ?). Le problème n'est pas en soi de citer Kant ou un autre philosophe, mais la raison pour laquelle je décide de le citer : comme une extériorité ?Un bel objet que j'exhibe au su de tous ?Ou comme le révélateur d'une partie de moi-même, de ma propre subjectivité pensante ? Est-ce que je fais parler un philosophe à ma place ou est-ce qu'un philosophe m'aide à explorer mon âme, à dessiner ma subjectivité, à me révéler à moi-même ?

Par ailleurs, le rejet de toute référence n'est en aucune manière la garantie d'une authenticité et appropriation personnelle de la pensée. Ainsi un participant peut s'exprimer directement, "cash",mais il n'écarte pas le risque de reprendre telle ou telle opinion ou avis entendu ici ou là, et donc d'enjambersa propre subjectivité et émotion. La question de la vérité d'une parole ne réside pas dans "le plus" ou "moins" de connaissances, mais dans le rapport à soi. Epicure23,(et sous une autre forme Wittgenstein24, disait qu'une opinion et un concept non éprouvé25 ont quelque chose de commun : ils sont l'un et l'autre vides. C'est pourquoi le débat n'est pas "plus ou moins de savoir", mais quel rapport entretenuau savoir, en quoi participe-t-il à ma construction comme sujet, en quoi me transforme-t-il ? Les cafés-philo et l'animateuront là un rôle majeur : démystifier la parole vide, favoriser une philosophie existentielle, valoriser le désir "naturel et nécessaire" de se transformer en écoutant, en réfléchissant,de penser ensemble dans la cité et pourquoi pas aussi à propos de la cité elle-même.

IV) Politique, société et café-philo

De nombreux cafés-philo semblent hésiter à choisir un sujet d'ordre politique ou sociétal. La charge émotionnelle excessive rattachée à des évènements ou questions d'ordre politique, la difficulté de se dégager alors des discours "tout ficelés",la prégnance dans ce domaine des opinions en cours, sont évoqués comme un risque de tomber d'emblée dans un débat stérile. Ajoutons que, de manière peut-être paradoxale, cette charge émotionnelle s'accompagnesouvent d'un certain scepticisme ou lassitude vis-à-vis de la"chose politique". Alors pourquoi introduire des questions liées à l'actualité, qui pourraient empoisonner la réflexion dans un café-philo, pense un certain nombre de participants. A contrario d'autres regrettent l'absence de tels sujets, disant nécessaire de "mettre à l'épreuve ses convictions auprès des autres", ou encore d' "interpréter le monde avant d'agir".

Il en résulte que les questions réputées existentielles (le bonheur, la vérité, la reconnaissance, être soi...)sont souvent préférées. Il semble moins naturel de réfléchir philosophiquement à partir d'un objet directement politique (l'immigration, le libéralisme, le climat...). La nécessité de mobiliser alors des connaissances techniques sur ces sujets afin d'animer correctement ces séances semble constituer un obstacle supplémentaire. D'autres y verront le risque de transformer le café-philo en café citoyen.

Cependant, la philosophie (et d'autant plus la philosophie pratique qui vise à s'inscrire dans la cité) peut-elle tourner le dos aux domaines qui concernent directement le "vivre ensemble" ?Certes, nous ne pouvons pas aborder une question d'ordre politique ou sociétale exactement de la même manière que des questions d'ordre plus "métaphysique". Un"fait" politique est immergé dans un contexte, chargé de passions, non seulement de présupposés mais parfois de préjugés et devient l'objet d'une intense communication médiatique qui a ses propres enjeux, qui accroît souvent la charge affective, qui recouvre "le fait" d'une multitude de représentations et métaphores. Du coup, le "fait"devient"évènement".Mais justement n'est-ce pas là l'opportunité de se livrer à un véritable exercice de pensée philosophique ? Il s'agit de décortiquer la mécanique de l'évènement, de peut-être distinguer le "fait" de l'évènement.Essayer de distinguer l'objet (construction sociale ou personnelle) de la chose même. Prendre, par là, conscience du poids de nos représentations dans nos raisonnements. Le travail consiste à faire glisser notre "émotionnel" parfois épidermique vers un questionnement, une démarche argumentative, une problématisation. Le rôle de l'animateur est ici essentiel. Cela suppose de s'appuyer sur quelques éléments méthodologiques (sur lesquels nous essayerons de réfléchir dans un article ultérieur), mais, surtout et d'abord, cela exige que l'animateur effectue un travail approprié sur soi. Pour parler comme MichelFoucault26, et restons modestes, il s'agit d'essayer d'initier une conversion philosophique.

Dans la perspective que nous proposons, le café-philo est alors une invitation à se connecter à soi (se débarrasser d'une parole vide) et simultanément se décentrer de soi (mettre de côté ou éclairer ses présupposés, ses idées réflexes, ses représentations). Ce double mouvement (se connecter à soi/se décentrer de soi) n'est pas simple, mais constitue les enjeux propres de la philosophie pratique : s'inscrire dans une cité qui débat, en partant du sensible, du quotidien, du singulier pour tenter de s'élever vers des "élargissements", des mises en perspective. Proposer, inventer aussi un autre rapport à soi. Voilà un défi passionnant que le café-philo et plus largement la philosophie pratique peuvent relever. C'est une manière pour les cafés-philo de contribuer au vivre ensemble. C'est aussi dans cette vision là que nous proposons d'inscrire le rôle de l'animateur.

V) L'animateur, l'âme du café-philo ?

D'emblée posons-nous la question : faut-il parler de l'animateur ou de l'animation, ou encore plus précisément du dispositif d'animation ? En effet, l'animateur devrait pouvoir rassembler à la fois un certain talent à l'animation proprement dite (écoute, empathie, reformulation, pédagogie, capacité àse mettre à la place de l'autre, appropriation de certains outils d'animation), une culture générale en philosophie afin de pouvoir resituer, problématiser et synthétiser certaines propositions, "disposer d'un don pour mettre en relation autour de la question qui transcende"27, mais aussi un quelque chose de philosophique qui transpire en lui (un rapport personnel et existentiel au savoir, un brin de quelque chose qui peut ressembler à un début de conversion philosophique). Cela ne fait-il pas trop pour une seule "personne" ? Plus précisément, une seule personne peut-elle de manière concomitante, dans un même mouvement, déployer et mettre en oeuvre toutes ces qualités dans une séance de café-philo ? Dans la mesure où, et c'est notre parti pris, on pense qu'un café-philo doit pouvoir à la fois laisser une place à l'expression subjective spontanée, (voire à l'anecdote personnelle, bien évidemment si celle-ci permet d'illustrer la question en cours), réunir les conditions qui permettent aux échanges d'aller au-delà d'une simple juxtaposition de points de vue etqui favorisent un mouvement d'ensemble ascendant vers l'argumentation, la problématisation et la conceptualisation, amener à bon escient des références servant la réflexion, ne faut-il pas alors envisager plutôt un dispositif d'animation ?Une animation au pluriel a des vertus démocratiques (éviter de concentrer tous les pouvoirs sur une seule personne), mais ne répond-elle pas aussi mieux aux exigences d'un débat à visée philosophique ? Certains dispositifs ont été testés. Par exemple, un des deux animateurs est dans la relation "maïeutique" directe avec l'intervenant (l'aider à préciser sa pensée, reformuler éventuellement...). L'autre animateur, plus en retrait dans l'animation, reste vigilant quant à la mise en "résonnance" des interventions, en n'intervenant qu'épisodiquement, en proposant soit des synthèses intermédiaires, soit un élargissementdu questionnement, soit encore l'apport de références. L'animateur maïeutique se déplace plutôt sur l'axe horizontal, le deuxième sur l'axe vertical.

Certains, et cela apparaît dans des verbatims, craignent que de tels dispositifs écrasent, structurent, étouffent le café-philo : "Eviter l'excès de paroles de l'animateur", "L'animateur risque de devenir trop bavard, d'être à son service"28. Par exemple, l'expérience d'échanges les yeux bandés, qui semble favoriser significativement l'écoute, une sorte "d'interaction naturelle" qui se met alors en place, semble indiquer que des pistes sont peut-être à explorer dans ce sens. Parfois une salle se met à applaudir en symbiose, sans animateur pour autant, juste le fait d'avoir un même objet (une musique, une pièce de théâtre, ou un même sujet). Bien évidemment, il ne s'agit pas de déclarer l'animateur inutile, mais peut-être n'est-il pas, tout le long d'un café philo, indispensable de la même manière.

Donc n'opposons pas un modèle à l'autre (ou l'horizontalité à la verticalité), ce qui nous conduirait à éradiquer l'inventivité, pourtant si nécessaire. Chaque modèle doit intégrer en lui les possibilités de sa remise en cause. Un dispositif d'animation, ou une absence de dispositif, fait, au même titre que toute autre réalité, l'objet d'un questionnement philosophique. Il s'agit de réfléchir à ce qui sert le mieux le café-philo, sachant que chaque conception du rôle de l'animation est sous-tendue par une vision particulière du café-philo.

Et nous sommes, ici, particulièrement sensibles à la qualité de l'accompagnement d'une élaboration partagée et commune de laréflexion en café-philo. Il s'agit d'une réflexion pleine et éprouvée, qui ne soit donc ni du registre de l'opinion ou d'un acquis "recraché" tel quel.

En guise de conclusion : "Le café philo est un livre ouvert qui ne sera jamais publié"29

Les différents questionnements et problématiques exposés (modalités d'interaction et d'échanges, place et fonction du savoir, modes d'élaboration de la pensée) sont sous-tendus par une même finalité : ancrer en soi et dans la cité le désir de philosopher, éclairer la question du "sens". En effet, dans un monde où les figures de la transcendance sont en crise, poser la question du "sens" apparaît de plus en plus comme une nécessité. Certes, la philosophie pratique, dont les cafés-philo, ne délivre pas des repères dans un monde qui en est largement dépourvu, mais peut contribuer à doter les personnes de ressources qui leur permettent de "cheminer" sans repères préétablis. La philosophie pratique n'est pourvoyeuse ni de recettes, ni de connaissances préétablies, ni de clés du bonheur, mais contribue à l'éveil philosophique.Cette finalité, dont l'animateur est l'artisan, fonde sa légitimité. Cet éveil philosophique couvre le rapport à soi, le rapport à l'autre et le rapport au monde. Sur ces trois champs, le café-philo est un des dispositifs de la philosophie pratique qui a un rôle essentiel à remplir.

ANNEXE : les verbatims

Lieu affectif

Pour le plaisir

Besoin d'appartenance, d'humanité

C'est rassurant de rencontrer des gens qui se posent les mêmes questions

Le café philo me permet de sortir de ma dépression

Rencontrer des gens qui ne se ressemblent pas, l'autre est porteur d'une vérité qui n'est pas moi

Chercher le discours de l'autre pour se grandir

Rencontrer l'autre dans son universalité

La singularité des gens qui disent ce qu'ils sentent et ce qu'ils sont

Un terrain de jeu pour nos "JE".

Une phrase individuelle peut venir changer quelqu'un

Un rituel, un protocole. Venir est un rituel - pour échapper à la banalité du quotidien

Prendre du temps, du recul, prévenir le "burn out", restaurer la temporalité, espace et liberté

Echanger des idées philo

Un lieu où j'exprime ce que je ne peux pas exprimer ailleurs

Mettre à l'épreuve ses convictions auprès des autres

Interpréter le monde avant d'agir

Apprendre à déconstruire ce qu'on reçoit

S'interroger sur soi, sur le monde, sur ses évidences et certitudes

Elargissement de ma conscience, de mon champ de vision

Conforter les incertitudes,

Penser contre soi

J'arrive avec une expérience existentielle et un autre point de vue peut m'amener à basculer ma pensée

Intégrer un concept de philo pour adapter une philo à soi.

Construire la "maison de sa pensée".

Souhait de partager ce que je ne connais pas au quotidien

Je trouve des graines qui poussent dans ma tête

Prendre la parole oblige à synthétiser

Utile pour la société : concession, responsabilité, partager le bon sens, échanges

Un lieu informel qui réunit savants et ignorants

Un espace de paroles libres

Développer l'esprit critique, remettre en question des dogmes

Face aux nombreux changements, besoin de comprendre, d'élaborer des valeurs

Mettre de l'ordre dans l'absurdité de la vie

Réfléchir le monde d'aujourd'hui, éthique, mode de vie...

Espace de parole permettant de faire émerger du sens

Analyser la spécificité des évènements dans le monde

Apporter dans café-philo "l'impowerment", le pouvoir d'agir en donnant le pouvoir de penser à partir de questions qu'on se pose.

Légitimité du café-philo au coeur de la cité, comme la philosophie naissante, sous la forme du dialogue oral

On se définit par son prénom et ce qu'on dit et non pas à partir d'un statut ou fonction

Pas besoin de se présenter. On n'a pas à décliner son identité

C'est un lieu de polinisation qui permet un travail individuel, sur soi, qui favorise "une vie bonne" ;

Un livre ouvert qui ne sera jamais publié

Le café-philo est un temps particulier, nous sommes des exilés

Penser c'est résister, le café-philo s'inscrit en résistance

Qui est légitime pour animer ?

Bagage philo nécessaire, connaissances

Eviter l'excès de paroles de l'animateur

L'animateur risque de devenir trop bavard, d'être à son service

Sens du relationnel et de l'animation

Faire lien entre sujet et interventions et éviter la juxtaposition mécanique des interventions

Favoriser l'assemblage des idées dans une unité des divers pour développer des concepts

Faire en sorte que le café-philo soit une construction tâtonnante

Attention, chacun peut être enfermé dans son discours

Le café philo ne produit que du "brouhaha"

Disposer d'un don pour mettre en relation autour de la question qui transcende

Attention, parfois l'animateur ne joue que la partition qu'il a dans la tête

Eviter que le café-philo tombe dans le psychologisme

Le choix du sujet est important

Peut-on tout dire dans un café-philo ?

Pour penser se décentrer

Le café-philo s'est inventé dans sa pratique ; cela est à maintenir ; le café-philo est un mai 1968 en acte ;

Attention à ne pas institutionnaliser le café-philo

Démocratiser les cafés-philo, les mettre d'avantage dans la rue, ouvrir socialement, attention à l'entre soi : les cafés philo parisiens touchent le même milieu social et Les Phares sont noyautés par les ténors

Innover, introduire de la musique, de la poésie (cf Canada)

Le café-philo est éphémère et la philo se veut éternelle. Le café-philo relie ces deux pôles contradictoires

Le risque est que le café-philo soit pris au piège de la normalisation. Comment les café-philo peuvent et doivent accepter le hasard ?

Comment repérer les assauts de la normalisation et être en veille pour rester vivant ?

Le café-philo n'est pas un lieu de modernité, il manque des sujets du monde.


(1) Association crée en novembre 2017 qui réunit des animateurs et des participants de cafés-philo et ateliers-philo, dont la finalité est d'échanger et réfléchir sur nos pratiques, d'envisager des dispositifs innovants.

(2) Ces travaux se sont déroulés en trois temps au sein de l'association : une séance animée par Valérie Zuili et Pascale Bonafous sous la forme de méta-plan afin d'identifier des thématiques ; une deuxième séance, animée par les mêmes, d'analyse des verbatims provenant de trois cafés-philo, et enfin une troisième séance, animée par Gunter Gorhan et Bruno Dallaporta, d'échanges et réflexions sur la "nature" du café-philo.

(3) Les membres de l'association qui ont participé à ce débat sont : Sylvie Alphandery, Pascale Bonafous, Bruno Dallaporta, Marie-Claude Fouque, Gunter Gorhan, Faroudja Hocini, Raphaël Serail, Emmaneul Samson, Valérie Zuili.

(4) Il s'agit du café-philo des Phares, de l'Entrepôt, créé et présidé par Marie-Claude dans le 20ème arrondissement de Paris, et Au rendez-vous Saint-Germain, 88 Bd Saint-Germain, créé et présidé par Claudine Enjalbert.

(5) L'ensemble des verbatims est en annexe.

(6) Montaigne, Les essais, Livre I, "Que philosopher c'est apprendre à mourir" :"Je veux qu'on agisse et qu'on allonge les tâches de la vie autant qu'on peut, et que la mort me trouve en train de planter mes choux, mais insoucieux d'elle et encore plus de mon jardin inachevé", p 100, éd. Gallimard, 2009.

(7) Les règles qui régissent un café-philo peuvent être considérées comme le "tiers symbolique", concept freudien et lacanien qui désigne dans une relation ou un espace donné ce qui dépasse, transcende chacun des participants et constitue le symbolique au travers duquel chacun se reconnaît ou du moins peut se reconnaître.

(8) Boris Cyrulnik, L'Ensorcellement du monde, éd. Odile Jacob, 2001.

(9) Régis Debray, conférence intitulée "communiquer moins, transmettre plus" : https://www.youtube.com/watch?v=CmAAaQuUSVk

(10) Paul Ricoeur, La critique et la conviction. Entretien avec François Azouvi et Marc de Launay, p. 152-154, Paris, Calmann-Levy, 1995.

(11) Regis Debray, idem.

(12) Regis Debray, idem.

(13) Paul Ricoeur, idem.

(14) Paul Ricoeur associe l'horizontalité au concept d'autogestion, idem.

(15) La dialectique consiste ici à produire des objections et des questions permettant d'entrer dans le processus anagogique de remontée vers le concept, l'élargissement de la pensée.

(16) Nicolas Go met au coeur de la pratique de la philosophie à l'école primaire et plus généralement de la notion de classe à l'école primaire, le concept de coopération qui nous semble très pertinent pour penser le café-philo. Référence : Pratiquer la philosophie dès l'école primaire Pourquoi ? Comment ? Ed. Hachette, 2010, Paris.

(17) Nicolas Go, "Pratiquer la philosophie dès l'école primaire Pourquoi ? Comment ?, p 96, éd. Hachette, 2010, Paris.

(18) Nicolas Go, "Pratiquer la philosophie dès l'école primaire Pourquoi ? Comment ?, p. 95, éd. Hachette, 2010, Paris.

(19) C'est peut-être cela qui différencie le café-philo de l'atelier philo.

(20) Verbatim recueilli dans un des trois cafés-philo précités.

(21) Dans une fameuse note de la préface à la première édition de la Critique de la raison pure, Kant écrit : "Notre siècle est le siècle propre de la critique, à laquelle tout doit se soumettre. La religion, par sa sainteté, et la législation, par sa majesté, veulent ordinairement s'y soustraire. Mais alors elles excitent contre elles un juste soupçon et ne peuvent prétendre à ce respect sincère que la raison accorde seulement à ce qui a pu soutenir son libre et public examen.KrV, A XI note ; CRP Pl., p. 727. Voire pour plus de référence sur le sujet : https://books.openedition.org/enseditions/4460?lang=fr#ftn24

(22) Pierre Hadot, Qu'est-ce que la philosophie antique ?, éd. folio essais, 2d. Gallimard, 1995.

(23) André-jean Voelke, en s'appuyant sur un bref exposé de la "canonique" figurant dans la lettre à Hérodote, met en relief et analyse cette position d'Epicure, La philosophie comme thérapie de l'âme, éd. Universitaires de Fribourg, 1993, p44.

(24) "Nous ne devons pas l'oublier : même nos interrogations les plus fines, les plus philosophiques ont un soubassement instinctif", Wittgenstein, Remarques Mêlées, GF Flammarion, 2002, p 145.

(25) C'est-à-dire qui ne renvoie pas à un "sensible", à un minimum d'expérience.

(26) Michel Foucault, L'herméneutique du sujet, éd. Gallimard/Seuil, 2001.

(27) Verbatim recueilli au café-philo de l'Entrepôt.

(28) Verbatim du café-philo Saint Germain.

(30) Verbatim recueilli au café-philo des Phares

Diotime, n°79 (01/2019)

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