Formation

Une approche par les cartes mentales pour accompagner les dialogues philosophiques

René Guichardan, animateur du café philo de Annemasse - http://www.cafesphilo.org/

La carte mentale se présente comme une constellation de points (d'énoncés et de connecteurs), qui permettent autant à son concepteur qu'à ses lecteurs de prendre une certaine hauteur par rapport à un cheminement de réflexion. Comme nous allons le voir, ce cheminement qu'est la carte mentale peut s'exprimer également selon une progression en trois étapes :

  • la carte mentale comme un nuage de points (de notions) ;
  • la carte mentale intermédiaire (organisation première d'une pensée) ;
  • et la carte mentale comme établissement de la situation du moment.

I) La carte mentale de débroussaillage

1) La carte mentale comme un nuage de points (de notions)

Lors d'un atelier "ciné-philo", l'animateur avait constitué trois groupes de travail. Celui dans lequel j'étais travaillait à la conception d'une carte mentale réunissant les notions que le film visionné ( Le festin de Babeth) suggérait. Un autre groupe travaillait à l'élaboration des questions suggérées par le film, et le dernier groupe tentait d'élaborer la thèse que soutenait le film, avec ses arguments.

Dans un premier temps, dans notre groupe composé de six personnes, la consigne était d'écrire sur des post-it des notions (une notion par post-it : religion, croyance, transcendance, dogmatisme...). On peut limiter le nombre de post-it à cinq par personne et ainsi, inviter les participants à inscrire les notions qu'ils estiment être les plus pertinentes par rapport au thème de la carte mentale, ici le film.

La consigne d'élaboration de la carte mentale a son importance :

  • chacun prend un temps personnel pour écrire chacune des notions auxquelles il pense. Il s'agit, dans ce premier temps, de ne pas trop se faire influencer par les membres de son groupe.
  • Puis, lorsque chacun a rempli ses post-it, un participant affiche une notion sur le tableau ;
  • et, si une autre personne remarque une correspondance entre l'une de ses notions et celle du tableau, elle la fixe à côté.

Lorsque tous les post-it sont collés, apparaît un tableau couvert de notions assemblées selon un premier niveau de correspondances. Pour illustration, la photo du tableau des post-it :

Dans le tableau des post-it reproduit ci-dessous, les mots "amour", "plaisir" et "art" avaient été rédigés par plusieurs participants, si bien que les notions qu'ils représentent se retrouvent rassemblées : elles seront considérées comme significatives de par leur nombre. A côté de la notion "croyance", on trouve associés les mots "religion", "dogmatisme", mais aussi "codes", "transcendance". Ce tableau donne ainsi un aperçu d'une première association d'idées. Mais il manque deux choses : à quelle logique répond ce regroupement des notions et, par ailleurs, quels sont les liens (les relations de sens) qui relient les notions entre elles ?

2) Phase intermédiaire

Pour cette seconde phase, il est souvent intéressant, que l'on travaille seul ou en groupe, de prendre du recul, de parcourir l'ensemble du tableau et de voir si d'autres regroupements de notions peuvent être opérés. Par exemple, faut-il rassembler les notions qui sont de l'ordre des sentiments dans un même ensemble, celles qui font référence aux comportements par ailleurs, tandis que les besoins fondamentaux feront partie d'un autre groupe ou sous-groupe ? Plusieurs logiques de classement peuvent se faire jour. L'idée est de se laisser inspirer, de tester des logiques, et de voir de quelles manières elles dessinent des catégories (logiques des causes, des effets, d'implicites, d'analogies, d'effets secondaires...). On choisira les logiques qui dessinent la plus grande cohérence avec l'ensemble des notions ou seulement avec des groupes de notions. On peut également se concentrer sur une logique de cohérence qui fonctionne surtout avec les notions les plus nombreuses. On veillera à ne pas perdre l'objectif que l'on se donne au départ (clarifier des idées, faire le point, débroussailler une situation, répondre à une question, etc.)

3) Phase finale

Pour la dernière phase de ce type de carte mentale (clarifier, débroussailler), il ne reste plus qu'à connecter les notions entre elles en spécifiant la nature de leurs relations. Par exemple, l'amour et le plaisir se trouvent-ils liés aux notions de charité et de tolérance ? Et si oui, selon quel rapport ? Il s'agit cette fois de faire figurer ces liens sur le tableau.

Illustration ci-dessous :

Pour ce type de carte, dite de "débroussaillage", nous atteignons les limites de ce qu'elle peut permettre. Il s'agit pour un groupe, ou pour une personne seule, de poser un ensemble de notions, de les garder présentes à l'esprit, et de les mobiliser à d'autres fins si l'on souhaite se donner d'autres objectifs. Par exemple, mettre en valeur les relations entre l'amour, la croyance et le dépassement. Ou, dans le cadre général de notre atelier, dégager une question que nous suggère un film. Par exemple : de quelle manière l'art, l'amour et la croyance participent-ils d'un dépassement de soi ?

Document (format PDF) : Une carte mentale dite de 'débroussaillage' en référence à notre question.

Ce type de carte mentale constitue une base pour se disposer à penser intuitivement. En effet, le cerveau se représentant un ensemble de "notions" ne peut les traiter toutes, mais après une phase de lâcher-prise (promenade, sieste, méditation,...) des idées de développement peuvent lui venir selon ce que la phase de lâcher-prise aura suggérée. On peut également ne travailler que de manière analytique, et sélectionner les notions et les liens que l'on trouvera les plus significatifs selon un objectif défini.

II) La carte mentale comme classement/organisation d'une première pensée

Cette carte mentale se présente comme une suite de la carte de débroussaillage. Elle suppose que l'on fasse des choix sur une problématique à développer. Ce type de carte mentale correspond bien à la présentation d'un plan, à une idée complexe à expliciter, à une prise de notes que l'on organise.

Illustration 1 : La morale à l'école, pas la moralisation

Pour élaborer la carte mentale ci-dessous, nous avons écouté la vidéo (Petit abécédaire de la philosophie avec les enfants en compagnie de Michel Tozzi, à la lettre M, comme Morale). Quatre axes en ressortent : l'enseignement de la morale est obligatoire, qu'est-ce que développer le jugement moral, qu'est-ce que l'éthique, qu'est-ce que la sollicitude ?

De ces quatre axes, nous développons les idées essentielles qui y sont rattachées :

Document (format PDF) : La morale à l'école, pas la moralisation.

Bien que la carte mentale se présente, voire s'impose comme un "paysage", une constellation de pensées et de liens les connectant, elle reste subjective, elle n'est qu'une approche, une manière de faire le point, de représenter l'état du moment d'une réflexion. Ainsi, à l'écoute de ce même passage vidéo, sans aucun doute, une autre personne aurait développé une autre carte mentale. C'est la raison pour laquelle il vaut la peine de s'entraîner : faire le point pour soi-même en premier lieu, puis pour le partage dans un second temps.

Cette représentation spatiale de nos idées sur une carte s'apparente à la manière dont notre cerveau pense : chaque neurone est connecté à des centaines d'autres pour mettre à jour sa pensée. Notre effort de pensée consiste alors à inhiber certaines connexions non pertinentes pour en mettre d'autres en valeur. Ainsi la carte mentale du moment est toujours définie à la fois par l'intention qui la porte et par notre synthèse du moment. C'est ce que nous allons voir dans le paragraphe suivant.

Illustration 2. Carte mentale d'un compte-rendu d'une DVDP.

La carte ci-dessous est-elle trop complexe ?

Document (format PDF) : Qu'est-ce que le bonheur ?

A priori, cette carte mentale comporte trop d'idées, nous ne savons pas comment l'aborder, bien que le centre (le losange jaune) soit mis en évidence, et bien que des numéros soient placés sur des flèches, ils indiquent un ordre dans lequel lire les liens.

Cette carte mentale a eu pour ambition de rendre compte d'un extrait d'une DVDP dans sa globalité. Ainsi, la couleur orangée/marron clair porte sur les interventions de l'animatrice, les numéros sur les flèches indiquent l'ordre dans lequel les thématiques ont été traitées, les bulles de pensée portent sur les interventions des enfants. En somme, si nous devions nous donner un plan pour monter la carte mentale d'une DVDP, il conviendrait de choisir entre quatre options essentiellement :

Document (format PDF) : Revisiter un compte-rendu d'une DVDP

Illustrations 3 et 4

Dans les cartes ci-dessous, nous avons simplement voulu résumer la pensée d'un auteur à partir d'extrait de textes.

Document (format PDF) : L'herméneutique du sujet (Michel Foucault, d'après un résumé de son cours par Frédéric Gros (Encyclopedia Universalis).

Document (format PDF) : La raison dans l'histoire (Hegel, Résumé du chapitre 1)

Ce type de carte permet de mieux se représenter la pensée d'un auteur, et de mieux la retenir.

Illustrations 5 et 6, comptes-rendus de café philo.

Les cartes mentales ci-dessous ne proposent pas un plan, mais des parcours de pensées. Ce sont des comptes-rendus l'un, d'une thématique liée à la sexualité, l'autre lié à une problématique de la connaissance de soi.

Document (format PDF) : La sexualité féminine est-elle supérieure à celle des hommes ?

Document (format PDF) : La connaissance de soi.

Pour ces deux types de cartes mentales, nous privilégions le cheminement d'une pensée qui se construit pas à pas, plutôt qu'un plan d'ensemble. La différence reste subtile, car le tout apparaît finalement sous la forme d'un panorama. Mais les logiques d'élaboration d'une carte mentale se décident en fonction du but que l'on se fixe (débroussailler ou affiner, explorer, expliquer, clarifier, etc.), but qui est étroitement lié aux destinataires de la carte (groupe de travail, compte-rendu, but pédagogique, aide-mémoire). Le cheminement de pensée permet de mettre en évidence un enchainement, la manière dont l'on va d'une pensée à l'autre.

Références des illustrations :

  • Tableau des post-il : séminaire des rencontres sur les pratiques philosophiques (2018).
  • Petit abécédaire de la philosophie avec les enfants en compagnie de Michel Tozzi, à la lettre M, comme Morale (sur Youtube).
  • Qu'est-ce que le bonheur ? Un atelier philo avec Johanna Hawken (sur Youtube).
  • La sexualité féminine est-elle supérieure à celle des hommes ? Forum, café philo d'Annemasse du 18.06.2018.
  • Changer de vie, ne pas reproduire les erreurs du passé. Café philo de la connaissance de soi du 05.11.2017.

Diotime, n°78 (10/2018)

Diotime - Une approche par les cartes mentales pour accompagner les dialogues philosophiques