Dans la Cité

A propos de l'animation des cafés philo

René Guichardan, animateur du café philo d'Anemasse : www.cafesphilo.org

Il arrive que l'on me demande mon avis sur l'animation des cafés philo. Voici quelques observations qui peuvent inspirer les participants et les animateurs de cafés/ateliers philo.

Quelle posture adopter en tant qu'animateur d'un café philo ?

On peut observer notamment quatre postures possibles dans l'animation des cafés/ateliers philo :

1) La posture socratique

Inspiré du père de la philosophie, cet animateur est supposé ne rien savoir, il s'étonne du savoir de ceux qui en professent et s'évertue de le questionner.

2) La posture du chef d'orchestre

Il joue et fait jouer une partition. Autrement dit, il a une idée relativement précise du déroulement du débat, de son contenu, et il entend conduire le tout.

3) La posture du professeur

Il détient différents savoirs qu'il souhaite transmettre.

4) La posture du conférencier

Il fait un long discours, et attend que l'on s'informe sur sa thèse, mais pas qu'on la questionne.

Ces quatre postures dessinent des tendances, voire des caricatures de l'animation, mais elles ont l'avantage d'être parlantes. On peut les nuancer, et décrire ainsi un professeur/chef d'orchestre ou conférencier qui, dans sa posture d'animation, mime du Socrate et copie l'humilité. Tout est possible.

Dans la réalité, les choses sont plus subtiles. L'animateur est toujours juge et parti, il est donc aussi responsable. Fondamentalement, c'est à lui de savoir ce qu'il fait quand il anime un café/atelier philo, et c'est aux participants à ces cafés philo de faire exercice de leur lucidité, de leur pertinence à pousser les débat dans leurs retranchements, d'explorer leurs limites, et de favoriser des émergences.

Personnellement, je proposerai une attitude "décentrée". Par décentrée, j'entends que ce qui importe, ce n'est pas la personne de l'animateur, ni même ses savoirs qui comptent, mais la qualité des échanges qui ont lieu entre les participants. Cette qualité des échanges l'invite à porter son attention sur plusieurs plans. En voici quelques uns :

  • Les participants s'écoutent-ils les uns les autres ? (Veillent-ils à ne pas sur-interpréter les interventions ?)
  • Apprennent-ils à penser ensemble ? (Prennent-ils en compte ce qui a déjà été dit pour faire évoluer la problématique du départ ?)
  • Pensent-ils par eux-mêmes ? (S'efforcent-ils de construire leur propre pensée ou récitent-ils des leçons ?)
  • Mettent-ils en oeuvre des exigences intellectuelles liées à la pratique philosophique (conceptualisation, argumentation, problématisation) ?

Enfin, l'animateur doit inviter les participants à prendre des responsabilités dans les débats. Pour ceux qui connaissent par exemple la méthode de Michel Tozzi, c'est le fameux triptyque convivialité/philosophie/démocratie.

Historiquement, il y a une double visée du débat/café/atelier philosophique. On part du principe que les participants sont autonomes et donc, en tant que responsable, on entend respecter cette autonomie, voire la renforcer, précisément parce que ces échanges revendiquent une liberté de penser, ils ont pour but d'affiner notre discernement, de développer notre capacité critique, d'apprendre à considérer la pensée des autres, à créer des ouvertures, à favoriser une émulation. Mais, et par ailleurs (c'est la seconde visée), les cafés philo jouent également un rôle sur le plan de la citoyenneté (apprendre à travailler sa conscience citoyenne, c'est-à-dire à se sentir responsable de son appartenance à la cité, à une commune humanité). C'est la dimension socio-anthropologique des cafés/ateliers philo : le monde d'aujourd'hui demande à être questionné, re-questionné, et nous avons intérêt, en tant que citoyen, à partager nos questionnements, à ne pas nous désolidariser les uns des autres dans le repli de nos "quant-à-soi".

Diotime, n°77 (07/2018)

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