En classe

Prophilo : une action citoyenne ou philosophique ?

S. Brunel sbrunel3@gmail.com.

"Tous les hommes sont philosophes" Gramsci, Introduction à l'étude de la philosophie et du matérialisme historique

I) Objectifs et fonctionnement

Dans le rapport de février 2005 du Directeur général de l'UNESCO sur la stratégie intersectorielle concernant la philosophie, il est indiqué en introduction : "L'Acte constitutif de l'UNESCO déclare que la paix doit être "établie sur le fondement de la solidarité intellectuelle et morale de l'humanité". Dans la mesure où elle construit les outils intellectuels nécessaires pour pouvoir analyser et comprendre des concepts essentiels comme la justice, la dignité et la liberté, dans la mesure où elle aide à développer des capacités de réflexion et de jugement indépendants et où elle stimule les facultés critiques indispensables pour comprendre le monde et s'interroger sur les problèmes qu'il pose, dans la mesure enfin où elle favorise la réflexion sur les valeurs et les principes, la philosophie est une "école de la liberté". La philosophie est considérée alors comme un socle fondamental de la paix, du vivre ensemble.

Plus de 35% des élèves de collèges sont orientés (très peu s'orientent) vers l'enseignement professionnel, qui dispense à la fois un enseignement général et technique. La finalité est de permettre, après l'obtention d'un diplôme (CAP, BEP, Bac professionnel), l'entrée sur le marché du travail, même si cette finalité est de plus en plus détournée au profit d'une poursuite des études vers des BTS ou IUT. Cet enseignement tente d'opérer une synthèse entre des besoins économiques et une formation globale de l'élève et du citoyen. Toutefois parmi l'enseignement général, celui de la philosophie en est exclu, comme si cette discipline ne pouvait faire partie de cette synthèse.

Ce sont ces deux univers, que le système sépare, que l'association Prophilo cherche à rapprocher.

Cette idée de lier une démarche philosophique et l'enseignement professionnel (ou au primaire, dans les collèges) est, en France, récente1. Fondées sur le volontariat, les initiatives sont diverses et multiformes. Comme le présente Michel Tozzi, certains point communs émergent : penser par le doute en créant des espaces ou des situations stimulantes orchestrées et organisées ; philosopher n'est pas réservé à certains ou ne nécessite pas une certaine maturité ; le processus de réflexion prime sur la leçon du maître ; l'oralité, par son interactivité, est préférée à une approche écrite, même si cette dernière n'est pas écartée ; la construction de la pensée se fait en groupe par la pluralité des points de vue ; la répétition de l'activité ; ce qui est recherché est la réaction de l'individu et non de l'élève. Toutefois ces différentes approches font l'objet de disputes entre spécialistes. L'une d'elle porte sur la question de savoir s'il s'agit, dans ces pratiques, de philosophie. Certains considèrent qu'il s'agit plus d'une activité langagière, socialisante, citoyenne ou démocratique que philosophique. D'autres estiment qu'elle permet de développer les capacités de réflexion de l'individu mais pas la réflexion philosophique. Même les praticiens de ces activités s'interrogent tant sur les matériaux pédagogiques à utiliser que sur les buts poursuivis. Toutefois, toutes ces discussions ou interrogations n'entravent pas les démarches individuelles visant à rapprocher action philosophique et enseignement professionnel.

D'une création récente, en juillet 2016, l'association Prophilo est composée d'une trentaine de membres tous bénévoles. Ces membres sont issus de différentes catégories socioprofessionnelles (ouvriers, employés, cadres et professions intellectuelles supérieures, entrepreneurs, professions intermédiaires, retraités) et de différents secteurs d'activités (Education Nationale, construction, restauration, aéronautique, transports, immobilier, assurance...). Cette composition permet de combiner une expertise pédagogique, par la présence d'enseignants et de professeurs, une bonne connaissance du milieu scolaire, par la présence de proviseurs et des expériences professionnelles diverses issues du secteur concurrentiel. Cette diversité conduit à construire un matériel pédagogique et didactique spécifique mais aussi un réseau autour du projet de l'association.

Ce projet s'inscrit dans ce mouvement de rapprochement entre plusieurs univers (enseignement général, enseignement professionnel), plusieurs disciplines (philosophie, pédagogie, didactique). L'association cherche à développer le "penser ensemble" et l'esprit critique afin de permettre à chaque individu de prendre sa place dans la société. Le public visé est prioritairement celui des lycées professionnels ou des écoles d'ingénieurs. Toutefois l'association ne s'interdit pas d'intervenir dans les entreprises ou dans d'autres associations.

Sans chercher à se rapprocher de la méthode de M. Lipman2, les ateliers proposés par l'association cherchent à mettre en oeuvre la pensée, à faire produire des idées, à en examiner les failles et les limites. Ce sont les moyens, pour l'individu, de se dépasser, de progresser mais aussi de développer la cohésion, le respect et la bienveillance. Dans ces temps où le repli communautaire progresse, il est, pour les adhérents de l'association, indispensable de développer cette aptitude de l'individu, du citoyen : grandir en humanité par la réflexion. Donner ou redonner à tous l'envie de penser pour soi-même, par soi-même et avec les autres, tel est le principal objectif de l'association.

Les principes qui guident l'organisation des ateliers sont : un travail en groupe organisé et une oralité interactive sans "leçon" du maître. Il s'agit d'une éducation "informelle socioconstructiviste" pour créer un espace de réflexion, un cadre de discussion où l'échange avec l'autre doit être un moyen de construire ou de conforter sa propre pensée. L'organisation des ateliers est telle qu'il n'y a pas ou il ne doit pas y avoir de confrontation d'idées (convaincre l'autre), mais un échange d'argumentation. C'est la recevabilité ou l'irrecevabilité des argumentations qui construit le "penser ensemble". Le travail est organisé et les règles sont fixées au départ de l'atelier. En particulier l'écoute et le principe de charité (bienveillance) sont imposés. L'organisation et les règles peuvent varier selon les publics présents, la taille du groupe, le ou les thèmes abordés pendant l'atelier.

Pour obtenir l'autorisation d'organiser un atelier, l'association démarche les établissements d'enseignement professionnel, utilise son réseau et cherche à valoriser son action. Afin de faciliter ses démarches auprès des établissements, l'association Prophilo a demandé et obtenu l'affiliation à la Ligue de l'enseignement de Gironde. Sans être nécessairement un sésame, cette affiliation facilite l'accueil au sein des établissements. On note à ce jour une dizaine d'établissements démarchés, un réel enthousiasme sur la démarche et une réelle demande d'organisation de ce type d'atelier, tant des proviseurs que du corps enseignant.

Pour l'année 2016/2017 l'association propose neuf thèmes : peut-on aimer le travail ? Qu'est-ce qu'être libre ? Faire ce que l'on veut ? Le respect de l'autre dans sa différence. Doit-on douter de tout ? Être citoyen cela veut dire quoi ? Choisir, est-ce renoncer ? La philosophie sert-elle à mieux vivre ? Doit-on être solidaire ? Quand sait-on que l'on a fait un mauvais choix ?

Ces thèmes ne sont pas limitatifs. D'autres thèmes établis en concertation entre l'association et l'établissement peuvent être travaillés. Après avoir trouvé un établissement scolaire et choisi un thème, il est fait appel au sein de l'association au volontariat pour organiser l'atelier. L'organisateur volontaire compose alors une équipe, généralement de trois membres. L'invitation d'un philosophe "de profession", d'un écrivain, lorsqu'elle est envisagée, est voulue, au-delà de la richesse des savoirs, comme le témoignage d'un comportement, d'une manière de penser, une sorte d'illustration car l'humain se construit par mimétisme. Si actuellement les animations sont réalisées par quelques membres volontaires, l'un des enjeux est aussi de transmettre, au sein de l'association, ce savoir-faire, cette expérience d'organisation et d'animation acquises afin de démultiplier les interventions.

II) Deux exemples d'atelier

A) L'association est intervenue auprès des élèves du conseil des délégués pour la vie lycéenne (CVL) dans un lycée des métiers. Le thème abordé était : "Être citoyen cela veut dire quoi ?". Quatre affirmations clivantes sur le thème ont été proposées, l'une après l'autre, aux participants. Chaque participant a été invité à écrire sur un carton sa position et ses arguments (2 ou 3) sur l'affirmation, cartons qui ont été ensuite affichés sur un tableau. Ensuite, l'animateur en a choisi un et a demandé à son auteur d'expliquer sa position (qu'avez-vous souhaité exprimer ?), sous l'écoute attentive des autres participants. Les autres participants écoutaient l'argumentation. Pour montrer que chaque prise de parole, chaque idée était importante, l'animateur synthétisait (sujet, verbe, complément) la pensée exprimée. Puis il passait à un autre carton. Tous les cartons ont été exploités, même lorsqu'une idée exprimée était similaire à une autre déjà formulée, car alors l'argumentation pouvait être différente. L'atelier a duré 45 mn, tous les participants (6 adolescents plus la conseillère principale d'orientation) ont pris la parole, même ceux qui avaient le plus de mal à formuler leurs idées par écrit. Les échanges ont été nourris d'arguments, sans jugement de valeur, sans interruption ou interception de paroles, dans une ambiance bienveillante. Ces règles de fonctionnement ayant été posées dès le départ. La méthode des cartons, sur lesquels chaque participant est invité à formuler au moyen d'un mot, d'une phrase son positionnement concernant l'affirmation proposée, permet à chacun de se concentrer un temps, de formuler son idée et d'éviter une prise de parole spontanée et impulsive, comme une objection, sans réflexion préalable. Cela pose le débat. C'est un véritable investissement pour la réflexion et le débat qui s'ensuit. A la fin de l'atelier a été distribuée une fiche présentant des angles de réflexion sur le thème de la citoyenneté.

B) L'association est intervenue auprès de deux classes regroupées (40 élèves) de terminale professionnelle, l'une du cursus "Métiers de la Mode et du Vêtement", l'autre "Bio-industries de transformation". Le thème abordé était le travail. Le thème a été décomposé en quatre questions. L'animateur a présenté pour chacune d'entre elles la problématique et deux positionnements opposés. Les participants étaient ensuite invités à choisir à l'aide de cartons de couleur l'un des deux positionnements proposés. L'animateur choisissait des participants pour argumenter leur position. L'atelier a duré 50 minutes. Les professeurs des classes étaient présents, mais ne sont pas intervenus et sont restés en retrait. A certain moment, il a été nécessaire pour l'animateur de relancer la discussion, les arguments étant souvent reproduits d'un participant à l'autre et la prise de parole étant monopolisée par un petit nombre de participants.

C) Premiers enseignements tirés de ces deux expériences

  • Une satisfaction tant des enseignants, des élèves et des animateurs. Certains enseignants souhaitent continuer la réflexion sur le thème abordé pendant leurs cours. D'autres souhaitent de nouvelles interventions de l'association sur d'autres thèmes. Certains participants ont manifesté leur intérêt pour cette activité. Nous retrouvons peut-être ici l'expression revendicatrice des élèves de lycée professionnel vis-à-vis de la philosophie qu'avait mis en exergue le rapport de Philippe Meirieu3.
  • Le nombre de participants est un paramètre important à prendre en compte dans les modalités d'organisation de l'atelier. Si dans la première expérience le petit nombre de participants a permis la participation de tous, dans la seconde expérience cela n'a pas été le cas. Il a été plus difficile d'obtenir des argumentaires variés et une prise de parole spontanée. L'association s'oriente vers une limitation du nombre de participants, entre 15 et 20 maximum.
  • La durée de l'atelier est également un paramètre à maîtriser. Trop court, cela ne permet pas de dérouler le processus de construction des idées. Trop long, une forme de redondance peut apparaître dans les arguments développés.
  • La position actuelle de l'association est de n'intervenir qu'une seule fois dans l'établissement sur un même thème. Toutefois on peut s'interroger sur le manque de répétition de l'action de "penser ensemble" et donc sur un impact limité de la démarche. La distribution de fiche à la fin de l'atelier peut éventuellement permettre aux participants de poursuivre la réflexion. Toutefois il est peu probable qu'une telle poursuite existe. L'association doit alors réfléchir aux modalités de poursuite de la démarche, soit par le biais d'un travail par la suite de l'enseignant avec sa classe, soit par des interventions plus régulières de l'association.
  • Un point important pour les animateurs est de créer un moment spécifique, hors du temps scolaire. Ce qui importe pendant les ateliers est l'individu et non l'élève. La présence d'enseignants ou de conseillers principaux d'éducation, même en retrait, n'est pas propice. La prise de parole ou la nature des arguments peuvent être limitées par cette présence.
  • Les animateurs de l'association s'interrogent sur la nécessité de présenter ou non avant la prise de parole par les participants les concepts ou des positionnements tranchés sur le thème proposé. Si cette présentation permet de poser les enjeux, ils influencent les participants dans leur réflexion.
  • Un des atouts de la démarche est que les animateurs soient issus de l'univers concurrentiel et non du corps enseignant. Cela donne plus de poids aux thèmes portés, une forme d'identification pouvant se construire entre l'animateur et les participants.

Conclusion

Sans rentrer dans le débat scientifique ou didactique de savoir si ce qui est proposé par l'association Prophilo est ou n'est pas une démarche philosophique, il est clair, tant pour les membres de l'association que pour les enseignants et les participants, qu'elle permet de progresser ensemble. Elle répond à une réelle demande de "penser ensemble", de construire un lien entre des idées. Toutefois des progrès restent à faire sur le matériel pédagogique à proposer en fonction du nombre de participants et des thèmes à aborder. De même la question de la fréquence des ateliers se pose. Quoiqu'il en soit, c'est pour les membres de l'association une réelle aventure humaine.

"L'homme ne peut se passer de philosophie"

Karl Jaspers, Introduction à la philosophie

(1) Michel Tozzi "ComNoteison entre les différentes méthodes de philosophe avec les enfants pratiquées en France, dans la période 1996-2012", Etude comNotetive, 1ère page de www.philotozzi.com

(2) Conférence/débat "Animer des ateliers de discussion philosophique, démarche et perspective", Véronique Delille, avril 2015, Université Populaire des Ardennes

(3) Le Ministère de l'Education Nationale chargea en 1998 une commission pour organiser une enquête nationale sur : "Quels savoirs enseigner au lycée ?". Philippe Meirieu était le rapporteur de cette commission.

Diotime, n°74 (10/2017)

Diotime - Prophilo : une action citoyenne ou philosophique ?