Dossier Café philo

Intérêt et dérives du Café Philo

Michel Tozzi, animateur du café philo de Narbonne depuis 20 ans1

I) Les cafés philo manifestent-ils l'émergence d'une nouvelle pratique philosophique sociale et orale?

L'oralité en philosophie pose problème dans l'histoire de la philosophie, car "les paroles s'en vont, les écrits restent". Nous n'avons la "parole vive" de philosophes qu'avec les inventions récentes du magnétophone, du film ou de la vidéo, ce qui est précieux, tant la présence de la voix et des gestes porte une pensée. La parole des philosophes avant ces inventions est perdue. Même la trace écrite, quand elle existe, de leur enseignement est un témoin souvent infidèle. En effet, soit leur pensée est fixée par eux-mêmes à l'écrit, mais on sait qu'un enseignement oral dans l'Antiquité diffère selon les auditoires, auxquels il adapte son enseignement ; soit elle est rapportée, par un disciple par exemple, mais elle est alors souvent restructurée selon les intérêts et la compréhension de celui qui la rapporte : pensons à Platon qui fait parler Socrate.

Par ailleurs l'oral est favorisé par certains philosophes (voir la critique de l'écrit par Platon, ou l'éloge de la "parole vive" de Ricoeur). Le café philo s'inscrit dans cette tradition philosophique d'une parole vive.

Il s'incrit aussi dans la pratique socratique de la philosophie dans la Cité, et non dans une école ou à l'université : il s'agit pour Socrate de discuter dans la rue, au gymnase, avec des sophistes certes, mais aussi des adolescents (Lysis) et même des esclaves (Ménon). C'est une pratique de dialogue, et non de cours. Ce n'est donc pas l'enseignement d'un savoir établi.

Cependant la forme que prend la discussion à visée philosophique (DVP) dans la Cité est aujourd'hui renouvelée. S'il y a bien ici aussi un conducteur des échanges (souvent appelé " animateur"), il ne s'agit pas de dialoguer avec un ou deux interlocuteurs comme Socrate, mais avec un groupe d'individus, qui discutent, certes, avec l'animateur, mais aussi et surtout entre eux.

II) Comment les cafés philo questionnent-ils la place de la philosophie dans la Cité?

La légitimité de la philosophie dans la Cité ne va pas de soi. La philosophie apparait dans son sérieux comme une affaire d'experts, que ce soit au niveau universitaire de la recherche (avec ses titres de chercheurs accrédités par des diplômes et concours) ou au niveau de l'enseignement, supposant une formation philosophique solide et, pour ce qui concerne la France, des concours de recrutement de haut niveau.

Nombre d'animateurs de cafés philo n'ont pas ces titres, et apparaissent de facto comme non crédibles, ne s'autorisant que d'eux-mêmes. D'autres les ont, mais sont critiqués d'ainsi abaisser la discipline philosophique au brassages d'opinions, bradant de ce fait le niveau requis pour s'adonner à l'activité philosophique. Comment pourrait-il y avoir de la philosophie dans un café, lieu populaire des préjugés et des boissons ?

Socrate ne raisonnait pas ainsi. Il ne se posait pas en expert, mais en ignorant ; il ne voulait pas enseigner le savoir ; la philosophie était pour lui une pratique de dialogue vivant. Pour nous, le café philo est également une pratique culturelle,dans la tradition de l'éducation populaire, qui tend à "rendre la philosophie populaire", comme disait Diderot. Il s'agit précisément de travailler sur l'expression des opinions pour les mettre à l'épreuve de la confrontation critique, ce qui nous semble être l'exigence même de la démarche philosophique.

Sortir la philosophie de l'université et de l'école pour qu'elle irrigue la Cité est aussi une affaire d' éducation à une citoyenneté réflexive: c'est la mise en perspective politique de la philosophie pour une citoyenneté démocratique, pour partager entre citoyens la réflexivité et nourrir ainsi le débat démocratique d'exigences intellectuelles de problématisation, de conceptualisation et d'argumentation.

III) Quels sont les idéaux politiques qui portent les animateurs de tels cafés ?

Ces idéaux s'expriment dans la tenue et la poursuite de deux exigences intimement liées : une exigence philosophique comme formation de l'esprit critique de l'humain et une exigence citoyenne au service de la qualité du débat démocratique. Peu nombreux et très récents sont, dans l'histoire de la philosophie, les philosophes démocrates, de Locke et Rousseau à Habermas. Le café philo a un présupposé politique démocratique, criticable comme tout postulat : il engage une philosophie politique, une "éthique de la discussion" ; il donne la liberté et l'égalité de parole à tous. Mais il a en second lieu une "visée philosophique", qui oblige à la rigueur de la rationalité. C'est un "idéal régulateur" au sens kantien, jamais pleinement réalisé, mais qui porte un sens du questionnement et une recherche de vérité, autant que faire se peut et selon le degré d'exigence de l'animateur et des participants. Dans le café philo, on ne cherche pas le consensus, mais la confrontation à la fois critique et respectueuse, pour que chacun en ressorte enrichi du frottement à l'altérité plurielle et à l'exercice de la raison.

IV) Qu'est-ce qu'une philosophie populaire?

Une philosophie populaire est, selon nous, une pratique de la philosophie qui, d'une part, s'adresse potentiellement à tout public; d'où l'enjeu de la philosophie dans la Cité, dans tous ses lieux (Maisons des jeunes, médiathèques, prisons, hôpitaux, maisons de retraite, etc.) et pour tous les âges (Philosophie avec les enfants, les adolescents et les adultes). C'est, d'autre part, une pratique qui rend la démarche philosophique accessible à tous par un effort pédagogique et didactique sérieux et soutenu (invention de dispositifs, de démarches spécifiques et innovantes).

V) Tensions, dérives et pathologies du café philo

Le café philo me semble à la conjonction de trois besoins collectifs :

  1. celui de la convivialité de lieux de rencontres et d'échanges dans un monde où l'individualisme et le désenchantement renvoient au tragique de la solitude ontologique devant la mort personnelle (et peut-être la disparition possible de l'espèce) ;
  2. celui du débat démocratique, dans un contexte où la crise du politique réduit le débat des "politiciens" à l'affrontement d'ambitions personnelles, et non à la confrontation de projets de société argumenté s ;
  3. celui, enfin, de la réflexion et d'échanges philosophiques, dans un monde où les individus, condamnés à inventer leur vie et à bricoler leurs valeurs, cherchent à trouver des repères communs et à mutualiser leur questionnement sur le sens de l'existence.

Or, il y a une tension entre ces trois besoins, qui sont difficiles à articuler dans une alchimie subtile, car ils peuvent entrer en contradiction. Il peut y avoir en effet convivialité de la rencontre ou échange démocratique de préjugés sans exigence intellectuelle. La démocratie peut virer à la doxologie (utliser son droit d'expression sans exercice de la raison), à la sophistique (con-vaincre l'autre sans souci de la vérité), et à la démagogie (flatter le point de vue d'autrui sans exercice critique). Telles sont trois dérives possibles de ce manquement à la rigueur de la rationalité.

Mais, par ailleurs, l'exigence intellectuelle peut exclure, par ses allusions lettrées adressées aux seuls experts (et procurant l'effet sociologique bien connu de "distinction", comme dirait P. Bourdieu), par la technicité du vocabulaire des auteurs et le manque d'attention pédagogique à l'auditoire (défaut de clarté et de vulgarisation). Elle peut aussi tourner au cours magistral, "passivisant" les participants (devenus simples auditeurs), au mépris d'une parole plus égalitaire et démocratique.

L'art du café philo est difficile, surtout quand on est chercheur en philosophie ou enseignant de philosophie, c'est-à-dire à la fois expert et chargé de transmettre la discipline. Il faut changer de posture (être méthodologiquement un "maître-ignorant"2 sur le contenu, et un pédagogue sur la forme) et acquérir les gestes professionnels d'un animateur philosophique, d'un praticien philosophe , ce à quoi n'a pas, jusqu'à présent, préparé l'université.


(1) Voir le site : café philo de Narbonne (1996-2016).

(2) L'expression est de Jacques Rancière, en souvenir philosophique de Socrate, et pédagogique de Jacotot.

Diotime, n°73 (07/2017)

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