Dossier : Les 20 ans du Café Philo de Narbonne

Mon histoire du café des Phares et mon engagement de philo-philosophe

Gunter Gorhan, animateur du Café philo des Phares, Paris

I) Naissance du Café philo

Le café des Phares n'a pas été créé au sens propre du terme, il n'a pas été crée volontairement, consciemment, il doit son existence à un concours de circonstances. Marc Sautet, de retour d'Allemagne où il a été pendant un an lecteur à l'université de Kiel, pensait obtenir un poste à l'université française ou au CNRS. Mais son engagement gauchiste en mai 68 lui avaient fermé ces portes. En Allemagne, il avait fait la connaissance de "cabinets philosophiques", où des philosophes diplômés gagnaient leur vie en donnant des conseils philosophiques à des particuliers, institutions, entreprises...

Afin d'ouvrir un tel cabinet à Paris, il réunissait des amis un dimanche matin, en juin 1992 au café des Phares, place de la Bastille, pour en discuter. Une journaliste de France Inter passe un de ces matins au café des Phares, entend un philosophe parler et déclare sur l'antenne que le dimanche matin, il y a là un philosophe qui donne des conseils. Le dimanche suivant, il y a quelques personnes qui sont au rendez-vous et Marc se laisse prendre au jeu : le premier café philo est né !

Dès le départ, Marc fait animer des amateurs de philosophie, c'est-à-dire des amoureux de la philosophie sans être des philosophes professionnels. En 1996, le syndicat des brasseries et cafés, sur instigation du patron des Phares Pascal Ranger, organise un apéro-philo dans une vingtaine de cafés et brasseries de Paris.

En 1998, Marc Sautet, foudroyé par un cancer du cerveau, décède.

Jusqu'aux premières années du 21e siècle, le café des Phares est "in", il est à la mode, envahi par les T.V., radios, journalistes. Depuis, et c'est tant mieux, la mode s'est déplacée ailleurs...

Les débats ont lieu tous les dimanches de 10h 30 à 12h15, sauf une seule fois depuis sa création, à savoir un dimanche 15 août, faute d'animateur. Il se termine en général par un poème qui résume les échanges.

Le nombre varie entre 70 et 90, dont environ un tiers composé de fidèles (30), la moitié d'intermittents (40) et un sixième (15) de nouveaux.

Contrairement à la norme, il y a plutôt une égalité entre les hommes et les femmes, d'âge plutôt mûr, mais depuis 2-3 ans des jeunes sont arrivés.

Au début il existait une association avec un journal, les deux ont disparu après le décès de Marc, suite à des conflits de personnes. Mais n'y a-t-il pas aussi un avantage à cette disparition ? Nous sommes repassés d'un collectif institué, toujours menacé de bureaucratisation, de rigidité et de formalisme, à un collectif en phase instituante, plus dynamique et vivante.

II) Une prise en charge plus collective

Il y a environ quatre ans a eu lieu une "révolution" aux Phares : l'animation a été ouverte très largement, le nombre d'animateurs est passé de quatre (critiqués comme "bande des quatre") à une vingtaine, et la liste n'est pas close !

A cette ouverture, je vois nombre d'avantages :

a) Le participant qui se décide à animer change de comportement : de bavard ou replié sur lui-même, il se met à écouter en s'efforçant de comprendre autrui. C'est un exemple de la fonction comme levier d'un dépassement de soi, par l'acceptation d'une fonction à la hauteur de laquelle on est invité à se hisser.

Je pense au film Habemus papam de Nanni Moreti, où un cardinal élu pape refuse d'assumer la charge et s'enfuit du Vatican, que je compare à un autre film italien Le général de la Rovere (de Sica) : un escroc, sosie du général, est arrêté par la police fasciste ; le général, chef de la résistance vient de mourir. Les fascistes proposent à l'escroc le contrat suivant : "En prison, vous vous faites passer pour le général ; les résistants emprisonnés ne sont pas au courant que leur chef est mort, et vous nous informez sur le réseau des résistants ; en contre partie vous serez libéré avant terme".

Vous devinez la suite : le petit escroc se hisse au niveau du général. Comme, toutes proportions gardées, les participants devenus animateurs se sont hissés jusqu'ici (plus ou moins) au niveau de leur fonction.

b) Chaque caféphiliste devient ainsi animateur en puissance, c'est-à-dire potentiellement animateur lui-même, ce qui le co-responsabilise avec l'animateur et les autres participants du débat. Celui ou celle qui vient me dire à la fin du débat : "Ce n''était pas bien !", je lui réponds : "Qu'as-tu fait toi-même pour que le débat réussisse ?".

c) La multiplication des animateurs diminue le risque du "formatage" des participants par l'animateur, car les participants désirent, largement de façon inconsciente, plaire à l'animateur et donc adoptent un comportement stéréotypé.

d) Différents styles et méthodes satisfont un plus grand nombre de participants que s'il n'y a qu'un seul animateur.

Le café des Phares est donc passé à une forme d'autogestion très différente de celle promue par Jean-François Chazerans, qui laisse les participants se débrouiller pratiquement tout seuls. Or la capacité à s'auto gérer n'est pas automatique, il faut un apprentissage préalable, justement devenir animateur soi-même...

e) Parfois, nous invitons une "vedette", comme Edgar Morin, Antoine Spire, Jean-Marc Levy-Leblond, Yves Cusset, Christian Godin, Michel Tozzi. En dehors de M. Tozzi, il ne s'agit pas d'un authentique café -philo, mais plutôt d'une conférence-débat.

III) Comment fonctionne le café philo des Phares ?

Le collectif des animateurs se réunit une à deux fois par an, il élit un "triumvirat" (actuellement deux femmes et un homme), qui recrute de nouveaux animateurs et gère le planning.

Les règles de prise de parole : celle-ci se fait par ordre chronologique, les premières prises de parole ont priorité, et l'auteur du sujet a une "super-priorité", mais sans qu'il puisse en abuser.

Avant la "révolution" aux Phares, le modèle canonique était : les participants proposent des sujets et l'animateur en choisit un.

Exceptionnellement, l'animateur fait voter (entre deux ou trois sujets), mais le grand nombre de participants s'y prête peu (contestations). Personnellement, le seul moment que je redoute est celui où je dois choisir un sujet. Qu'est-ce qu'un bon sujet pour un café philo ? Comme Marc, je choisis le sujet qui m'étonne le plus, ou celui qui recoupe plusieurs propositions, ce que Marc ne faisait pas.

Depuis la "révolution" d'il y a quatre ans, le modèle "canonique" s'est assoupli, afin que l'animateur se sente le plus à l'aise possible, car "on ne fait bien que ce qu'on aime faire". En dehors de la formule canonique, il y a deux possibilités :

  • L'animateur propose un sujet qu'il souhaite aborder, et qui est annoncé le dimanche précédent et sur les différents sites (il y en a trois).
  • L'animateur propose un domaine à l'intérieur duquel des propositions plus précises sont demandées; par exemple :
    • Levy-Leblond : science et culture/société/histoire
    • Yves Cusset : philosophie politique
    • Alexandra Ajouhandjinou : la vie

IV) Deux questions épineuses

1) Qu'est-ce qu'un bon débat ?

Une condition nécessaire, mais non-suffisante, c'est que la parole ne soit pas accaparée par quelques uns. Et deux définitions négatives : pas de départs massifs (on vote avec les pieds, ce qui est arrivé une fois depuis plus de 25 ans), et pas de brouhaha généralisé, des apartés (Cela est arrivé plus d'une fois)

2) Qu'est-ce qu'un bon café philo ?

Selon Marc Sautet, c'est le café qui est fécond, qui "fait des petits" ; depuis trois-quatre ans, se sont créés plusieurs cafés philo à Paris et qui existent toujours. Si un café philo dure un certain temps (à peu près plus d'un an), c'est qu'il s'y passe quelque chose d'intéressant. Là où un participant crée un café philo en pensant qu'il aura enfin, en tant qu'animateur, la parole à volonté, qu'il pourra se poser en "grand philosophe" narcissique ou pour recruter pour un mouvement d'action il y a eu de tels cafés, et il y en aura encore un tel pseudo-café ne tient pas longtemps...

V) Mon point de vue

Quant à ma propre vision et pratique de la philososophie dans la cité ?

Si pour Platon le roi (en réalité les magistrats, toute une caste) doit être philosophe, dans une démocratie tout citoyen doit l'être. Pourquoi ? Parce que nous savons aujourd'hui qu'une société ne produit pas seulement (et même surtout) des TGV, avions, usines etc., mais un certain type d'humain. Une littérature abondante nous avertit que le type d'humain "produit" aujourd'hui est plutôt du genre pervers, c.à.d. opportuniste, calculateur, réduisant autrui à un simple moyen de satisfaction de ses propres désirs (l'homo economicus). Or, selon Kant, toute la philosophie, après le tournant éthique opérée par sa philosophie, peut se résumer par la réponse à cette question : "Qu'est-ce que l'homme ?". Et comme l'homme n'a pas de nature, il est ce qu'une société donnée le "fabrique", selon des critères en dernière analyse philosophiques...

Le café philo est aussi pour moi le lieu d'une véritable conversion philosophique.

Pour finir, la philosophie vivante, existentielle, doit nous rendre plus vivants "spirituellement" :

"Car cet ébranlement des consciences, qui peut faire vaciller la cité dans la folie, rend à la philosophie sa vocation première : celle de la recherche de la vérité en commun. C'est sans doute pour cette raison que son exercice s'accompagne d'une visible jubilation. Oui, de jubilation ! Du moins est-ce ce que je peux observer depuis que j'exerce mon activité... C'est un plaisir très particulier, mais à l'évidence, intense, qui fait ressembler [les participants] à des rescapés ; ils semblent sortir d'un coma. La source de leur plaisir doit s'approcher du sentiment qu'éprouve celui qui se rend compte qu'il est encore en vie, qu'il a échappé à la mort. Il y a là un bonheur simple : celui d'exister après avoir frôlé le pire, et de le savoir. D'où, je soupçonne, la gratitude qu'on manifeste envers ma manière de pratiquer la philosophie."

Marc Sautet, Un café pour Socrate, p. 121

Diotime, n°72 (04/2017)

Diotime - Mon histoire du café des Phares et mon engagement de philo-philosophe