Dossier : Les 20 ans du Café Philo de Narbonne

Les Goûters philo à la médiathèque du Grand Narbonne

Marcelle Fréchou-Tozzi, coanimatrice de goûters philo

I) Historique

C'est un atelier qui fonctionne maintenant depuis cinq ans dans le cadre de l'Université Populaire de la Narbonnaise (UPN), en partenariat avec la Médiathèque du Grand Narbonne. Nous avons pris la suite de celui qui avait été créé bien avant par Alain Delsol, décédé trop tôt, à qui nous avons voulu rendre hommage en poursuivant cette initiative. Alain Delsol était un pionnier de la philosophie avec les enfants, puisqu'il avait cette pratique dans sa classe de CM2 puis de maternelle dès les années 2000.

II) Faire de la philosophie avec les enfants ?

Des questions essentielles s'imposent aux enfants, comme à tout un chacun, en fonction des événements de la vie, des lectures, des discussions, des propos glanés ici ou là. Il est alors tout aussi important pour les enfants de pouvoir prendre un peu de recul et de hauteur pour les aborder, y faire face et se positionner.

Les ateliers philo avec les enfants ont une fonction socialisante et humanisante : entrer dans la communauté des humains, c'est entre autre chose partager nos questionnements, nos doutes, nos hypothèses, etc. Moi-même par exemple, j'étais préoccupée très jeune par l'énigme du rêve. Pure invention ou bien... ? Impossible de formuler une autre (ou d'autres) alternatives qui m'aurait permis de trouver des issues. Impossible aussi de m'adresser à quelqu'un, parce le sujet me paraissait trop personnel, non partageable, trop peu légitime, trop peu circonscrit. C'est là que l'on ressent ce qu'il peut y avoir de rassurant à se rendre compte que nos questions peuvent être partageables, et combien le point de vue des autres ouvre des horizons. Si cela est vrai pour des sujets qui ne sont pas forcement angoissants, ce l'est à fortiori encore plus lorsqu'il s'agit de problèmes plus graves (la vie, la mort, la séparation, la différence, l'avenir...).

Les ateliers de philosophie avec les enfants permettent d'éprouver la légitimité de ses questions ; d'apprendre à les formuler et les prolonger ; de prendre sa place dans une communauté de réflexion temporaire composée de pairs et d'adultes encadrants qui se construit autour d'un objet de réflexion commun ; de se laisser interpeler par les idées des autres et pour cela de savoir écouter ; d'apprendre à nuancer une opinion spontanée ; de pouvoir se forger un point de vue dans des domaines incertains, point de vue à la fois construit, parce qu'argumenté, mais ouvert à d'autres élaborations ultérieures ou à des réfutations.

Sans doute ne prétendons-nous pas faire ici des enfants des philosophes, au sens où l'entend Gille Deleuze : des créateurs de concepts. Il s'agit plus modestement de Discussions à Visée Démocratique et Philosophique (DVDP).

Visée philosophique par le choix de sujets qui ne sauraient trouver de réponses scientifiques, techniques, historiques etc., même si les connaissances dans ces domaines s'avèrent utiles. Nous avons souvent eu l'occasion de vérifier que les enfants savent fort bien mettre à profit les acquisitions scolaires sollicitées par les discussions. Nous avons pu également observer l'impact éducatif quant au positionnement citoyen par rapport à des sujets tels que l'acceptation de la différence, les règles de prudence avec internet, le respect de son propre corps, la protection de la nature, etc.

Les sujets sont choisis en fin d'année par les enfants eux-mêmes, lors d'une réunion commune avec les parents : l'amour, l'amitié, la différence, le corps, souvent des thèmes touchant à la nature et à l'écologie. C'est un premier pas pour sentir les sujets qui relèvent de la philosophie ou pas. C'est à nous animateurs que revient la manière d'amener les enfants à dégager la ou les problématiques philosophiques. Un enfant avait demandé à ce que l'on traite "le feu", hors sujet a priori, sauf que le mythe de Prométhée est venu nous apporter ici une immense ouverture. Les enfants proposent comme on l'a vu des thèmes ; là aussi il faut tenter de définir de quoi il est question et quelle complexité peuvent recéler des termes simples. C'est de fait un travail de conceptualisation. C'est à nous aussi de faire soulever par les enfants des questions pour réfléchir à propos des notions abordées.

Pour rester concret, nous allons nous appuyer sur une séance particulière : "La relation parent / enfants". A quoi se réfère-t-on lorsqu'on parle des parents ? Nous avons noté qu'il peut y avoir un père et une mère, ou seulement l'un des deux, un beau père ou une belle mère, des parents adoptifs, etc. De la même manière, y a-t-il une différence entre être fils de... (on l'est toute la vie) ou être l'enfant de (quand on est petit)... Furent aussi abordées la notion de génération et celle de majorité. Une fillette, assidue pendant plusieurs années tenait beaucoup, avec juste raison, à ce que l'on travaille sur les opposés, les antonymes. C'est là un début de démarche de conceptualisation. Enfin il faut tenter de trouver dans l'hétérogénéité des situations possibles des invariants : liens affectifs, respect réciproque, assistance, éducation et limites posées, le droit des uns et des autres à une vie privée, les liens du sang et les liens d'adoption, les obligations et les interdits qui structurent la relation etc.

La dynamique propre de la discussion dans le groupe ne permet pas de pouvoir balayer l'ensemble du thème ; nous nous permettons alors de dire juste avant la fin de la séance qu'il aurait fallu encore avoir le temps de réfléchir à telle ou telle piste importante.

III) Visée démocratique

L'aspect démocratique nous paraît aussi être une priorité : il faut que chaque enfant ait l'opportunité de prendre la parole.

Les règles posées rituellement en début de séance sont rappelées par les enfants qui ont déjà participé. Demander la parole et attendre qu'elle soit donnée. Priorité à ceux qui se sont peu ou pas exprimés. Essayer d'expliquer pourquoi on avance une idée, c'est-à-dire l'argumenter. Ne pas se moquer. Les enfants y tiennent beaucoup, par respect bien sûr et parce que dans des propos un peu surprenants on peut trouver des idées philosophiquement très intéressantes. Nous rappelons aussi que nous ne sommes pas à l'école, qu'il n'y a pas de note, qu'il n'y a pas de bonnes ou de mauvaises réponses, mais que l'on réfléchit ensemble à des problèmes difficiles qui se posent à tout homme, qu'aucune réponse simple et définitive n'est possible, et qu'il faut argumenter son point de vue.

Prendre en compte l'aspect démocratique, c'est aussi ouvrir la possibilité de s'exprimer à des enfants qui ne le feraient pas spontanément. Nous avons fait l'observation que si chaque enfant en début de séance avait fait entendre sa voix, sa prise de parole est grandement facilitée, aussi posons-nous, surtout aux nouveaux, des questions anodines du genre : comment es-tu venu au goûter philo ? Est-ce que tu as déjà entendu le mot "philosophie", etc. ? Notre souci est que des enfants en difficulté en classe ne se retrouvent pas ici aussi marginalisés, mais qu'au contraire ce moment soit pour eux une opportunité d'épanouissement. Dans cet objectif aussi, dès qu'il y a beaucoup de doigts qui se lèvent, nous faisons un tour de table, avec la possibilité pour chacun de passer son tour, mais en "tendant un peu la perche" sans insistance aux plus discrets : tu as peut-être un exemple à donner ? Est-ce que tu es d'accord avec ce qui vient d'être dit ?...

IV) L'animation

Nous nous efforçons d'être peu directifs quant au fond, préférant suivre le groupe dans sa dynamique. Malgré tout, il est utile de ne pas en rester à l'accumulation d'exemples, pour amener à un degré supérieur de conceptualisation. C'est un exercice un peu difficile en raison de la disparité des âges des enfants (entre 8 et 12 ans), et de leurs préoccupations propres. Nous pouvons pourtant observer que la tendance aux longs récits anecdotiques disparait avec la maturité du groupe portée par les plus assidus (il s'agit d'un groupe ouvert).

Nous sommes en général deux animateurs avec des rôles différenciés (mais avec souplesse) : l'un prend des notes et fait des synthèses partielles en milieu et en fin de la séance, il distribue aussi la parole, tandis que l'autre travaille plus sur le fond. Une petite synthèse écrite paraîtra dans l'opuscule illustré imprimé par la médiathèque et distribuée en fin d'année.

Les problèmes de discipline ne sont pas totalement absents, plutôt sous forme d'agitation motrice. Ces situations sont d'autant plus difficiles à gérer que nous ne sommes pas et ne voulons pas être en position scolaire. Quelques astuces acquises par l'expérience permettent de gérer la situation : séparer d'emblée les copains, mettre près de nous les enfants un peu turbulents, être assis autour d'une table.

Les moments fastes dans le débat, ce sont les échanges directs entre les enfants : "je suis d'accord (ou pas) avec ce qu'à dit une telle ou un tel..., ça m'a fait avoir une autre idée...". Le groupe se constitue alors comme "communauté de recherche" non plus exclusivement centrée sur les animateurs. Le tour de parole réglé peut constituer un obstacle à cela comme dans les cafés-philo d'adultes, mais c'est aussi une opportunité pour apprendre à écouter, former et retenir une pensée, sans être dans la réaction impulsive.

Autres moments intéressants philosophiquement. Pendant une séance sur le thème du corps a surgi la question : "Est-ce que l'image dans le miroir, c'est moi ou est-ce que ce n'est pas moi ?". Si je touche le miroir c'est dur, pas du tout comme quand je me touche la joue, et pourtant je me reconnais ! Paradoxe du statut ambigu de sa propre image (et de l'image en général), dans laquelle Narcisse s'est perdu ! Le débat a été animé. Autre moment faste lorsque, dans une séance sur le bonheur, un enfant a déclaré qu'il lui importait peu d'être heureux, cela a sonné pour nous comme un réveille matin, nous étions tant embarqués dans l'opinion qu'étant enfant, il ne pouvait y avoir d'autre idéal que celui d'être heureux...

La coutume veut que la dernière séance de l'année soit une séance où les parents sont invités à participer. Ils sont là sans autre statut que celui de participant à une discussion philosophique, avec des enfants qui sont des "interlocuteurs valables". Peut-être pour certains parents, il est un peu difficile de sortir de la position de tutelle ou d'éducation, c'est sans doute un dépaysement. Cette année les enfants ont choisi parmi les thèmes la relation parents/enfants, et nous avons décidé de mettre la question dans cette séance. Une idée force qui est venue des enfants est le droit à être éduqué et à avoir des limites.

Enfin, chaque séance se conclut par un petit goûter où les parents, lorsqu'ils viennent chercher leur enfant sont aussi conviés. C'est à ce moment que l'on peut mesurer l'attention qui a été investie par les enfants pendant une heure, à leur besoin de décompression !

Diotime, n°72 (04/2017)

Diotime - Les Goûters philo à la médiathèque du Grand Narbonne