Réflexion

De l'émerveillement enfantin à l'étonnement philosophique

Vincent Furnelle, philosophe, professeur de morale (Belgique) - vincent.furnelle@hech.be

I) Introduction

Les enfants sont des professionnels de l'émerveillement. La mer vue pour la première fois, la neige découverte un matin par la fenêtre, les jouets de Saint Nicolas dans la cheminée, un éléphant vu au cirque ou un cochon dans la boue, ou tout simplement un superbe tas de cailloux sont l'occasion de regards qui s'illuminent et de bouches qui restent bées. Le monde des enfants est plein d'éblouissements. Leur aptitude à la surprise, leur disponibilité à l'inattendu sont intactes.

Les adultes se laissent moins faire. Ils en ont vu d'autres. Ils savent que les choses s'expliquent simplement, prosaïquement, que les soucis ne sont jamais très loin, que l'innocence est une faiblesse.

Quelques-uns pourtant ont gardé leur âme d'enfant. Parmi eux, les philosophes, qui n'en finissent pas de découvrir le monde et de l'interroger. Vraiment ? La philosophie serait-elle une enfance continuée ? Elle qui paraît si sérieuse, si grave. Elle dont le langage est si théorique et si abstrait. Et pourtant... depuis l'Antiquité, les philosophes affirment que leur démarche naît de l'étonnement, du "thaumazein" pour le dire en grec.

Entre l'émerveillement d'un enfant et l'étonnement philosophique quelles sont les similitudes, quelles sont les différences ? De l'un à l'autre quel est le chemin ? Partons des enfants.

A) Leur étonnement naît d'une rupture des évidences. La terre ferme débouche soudain sur de l'eau à perte de vue. Le jardin est un beau matin devenu tout blanc. La cheminée est tout à coup pleine de cadeaux. De fabuleux animaux surgissent dans le quotidien...

Cette rupture des évidences subjugue l'esprit des enfants. Ils vont de découverte en découverte, d'enchantement en enchantement, dans un monde où les explications font défaut ou bien sont incroyables. Dans ce monde, il y a de la magie, des miracles, des êtres fabuleux.

La réalité quotidienne des enfants s'ouvre régulièrement sur l'univers des contes de fées. La pensée enfantine y est perméable. Leur tournure d'esprit est réceptive à l'imaginaire, au merveilleux.

...Et puis un jour, ils tombent de haut. La mer, la neige sont choses banales. Saint Nicolas, ce sont les parents. La vie des éléphants dans un cirque et des cochons dans une porcherie est bien triste. L'innocence est perdue, les miracles s'évanouissent comme des mirages et les enfants grandissent, mûrissent. Irrémédiablement ? Irrévocablement ? Peut-être que non.

Tout au bout des explications rationnelles, les choses restent étonnantes pour ceux qui ont gardé leur fraîcheur. À l'extrême de la lucidité adulte, les énigmes subsistent, ouvrent la porte à la philosophie.

B) Les philosophes se meuvent eux-aussi dans la rupture des évidences. Bien sûr l'objet de leur étonnement n'est plus le même. Mais cet "objet" n'était-il déjà pas ce qui se cachait au-delà de la mer qui apparaissait soudain, par-delà la blancheur inattendue de la neige, derrière la découverte des cadeaux de Saint-Nicolas, dans la massivité imposante des éléphants, sous la crasse incroyable des cochons, tout au fond des tas de cailloux, c'est-à-dire dans les entrailles de la terre? Ce fond de l'étonnement, comment le dire dans le langage des philosophes ? La réalité derrière les apparences, la manifestation de l'être, l'essence de la vie, la nature du moi, le fond de toute chose... Sous le couvert des évidences - et des savoirs - demeurent toujours les questions. Qu'est-ce donc que la réalité ? Qu'est-ce donc que la vie ? Qu'est-ce donc que le moi ? En savons-nous vraiment plus que les enfants ? "Le bien-connu, précisément parce qu'il est bien connu, est inconnu."1dit Hegel, le moins enfant des philosophes.

S'ouvrir à l'inconnu, telle pourrait être l'une des définitions de la philosophie. Comment l'entendre ? La philosophie consiste-t-elle à s'interroger sur ce que les sciences laissent d'inexpliqué... au-delà du Big Bang, au fin fond des particules élémentaires, dans les structures profondes du vivant et de la conscience... ? Sans doute, mais pas seulement. L'inconnu est aussi tout proche de nous. Notre perception ordinaire du quotidien est elle-même pleine de trous, de lacunes, de blancs. L'énigmatique se cache et se devine dans les couleurs du monde, dans les parfums des fleurs, dans le pouvoir des mots, dans le regard des autres... Roger-Pol droit, dans ses101 expériences de philosophie quotidienne2 en a tiré quelques jolies pages, à la fois philosophiques et ludiques : "chercher un aliment bleu", "vider le sens d'un mot", "disparaître à la terrasse d'un café".

En somme, peut-être que la magie, que les miracles et les êtres fabuleux existent. Point n'est besoin d'y croire. Les enfants ont tout à nous apprendre. Mais les miracles ne sont pas ceux que l'on croit. Les vrais cadeaux ne sont pas ceux que Saint Nicolas a laissés dans la cheminée. Le vrai miracle est que tous les matins le monde s'offre à nos yeux, à tous nos sens, ou, pour le dire avec les mots d'Héraclite, que "Le soleil est nouveau chaque matin."3. C'est à la fois bien plus banal et bien plus extraordinaire que Saint-Nicolas. Et pourtant, si nous n'avions pas été des enfants s'émerveillant de nos cadeaux, pourrions-nous nous émerveiller de cet ordinaire extraordinaire ?

À leur façon, les philosophes parlent de la magie du monde. À titre d'exemple, cette superbe phrase d'Angelus Silésius : "La rose est sans pourquoi, elle fleurit parce qu'elle fleurit."4. Les philosophes s'étonnent du monde et, dans le monde, s'étonnent en particulier de l'être humain. L'Homme lui-même n'est-il pas le plus improbable, le plus fabuleux des êtres et sans doute aussi le plus effrayant ? Blaise Pascal : "L'homme n'est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l'ange fait la bête"5. Je pourrais citer ici une multitude d'autres philosophes (Aristote, Kant, Schelling...) et de grands écrivains dont les réflexions sont philosophiques (Sophocle, Dostoïevski...), qui le disent aussi et l'interrogent.

Quant à la réceptivité à l'imaginaire... Sans nul doute, le monde de la philosophie n'est-il pas celui des contes de fées ? On ne s'y laisse pas bercer par des fables, on y exerce sa raison, son sens critique, on y répond à des arguments par des arguments, en refusant de se laisser duper. Les philosophes sont mauvais public, n'acceptent pas qu'on leur raconte des histoires, ne s'abandonnent pas à des "On disait que...", dont les enfants sont friands. Le modèle même du texte philosophique n'est-il pas la dissertation ? Cela reste à voir... Cela n'est peut-être qu'une surface assez superficielle de la philosophie.

La vision du monde véhiculée par la philosophie n'est sans doute pas de l'ordre des contes de fées, mais elle n'est pas davantage une représentation ordinaire des choses, qu'elle tend à bouleverser. Depuis toujours, les philosophes remettent en question nos manières habituelles de penser, nos représentations courantes de la réalité, notre façon banale de voir les choses.

Imaginer, comme le fait Platon, que la réalité ne soit qu'une ombre, imaginer, à la façon de Leibniz dans la Monadologie, que les êtres soient des substances sans portes ni fenêtres, imaginer, avec Nietzsche, que le temps pourrait être un cercle, imaginer, comme Descartes ou Husserl que la conscience soit cela qui constitue ou forme le monde lui-même... voilà qui nous ouvre sur une vision du monde pour le moins hors du commun.

Le mode de pensée philosophique n'est pas un mode de pensée ordinaire. Interrogeant nos évidences et nos représentations du monde, la philosophie s'aventure dans des régions de la pensée qui ne nous sont pas familières. Les philosophes ne font pas que poursuivre des raisonnements, ils font bouger notre vision du monde et en cela secouent notre imagination. Tantôt de façon très explicite, quand elle fait usage des mythes, des histoires ou même des exemples, tantôt de façon implicite, quand elle joue sur le sens des mots ou qu'elle en forge de nouveaux, quand elle modifie nos représentations du temps, de l'espace, du monde en général, la philosophie travaille toujours dans l'imaginaire.

Un seul exemple, venu de Chine. Tchouang Tseu, un philosophe taoïste du 3e siècle avant JC, nous raconte cette petite histoire :

Une fois, moi, Tchouang Tseu, je rêvai
Que j'étais un papillon voletant de-ci, de-là,
Butinant, satisfait de mon sort et ignorant
Mon état humain.
Brusquement je m'éveillai et me retrouvai,
Surpris d'être moi-même.
À présent je ne sais plus si je fus un homme
Rêvant d'être un papillon
Ou si je suis un papillon rêvant d'être un homme.6

Sous des dehors innocents, ce texte bouleverse notre vision ordinaire de la réalité, remet en cause la distinction du rêve et de la réalité, nous force à imaginer une autre vision du monde.

C) De la pensée enfantine à la pensée philosophique, la distance n'est peut-être pas bien grande. Les liens de parenté entre les deux sont peut-être bien plus profonds qu'avec la pensée ordinaire de Monsieur et Madame Tout le monde qui vit dans l'évidence que c'est comme ça parce que c'est comme ça, pour qui les choses sont terre à terre et dépourvues de toute magie et qui précisément entend bien garder les pieds sur terre. Si les adultes peuvent devenir philosophes, c'est qu'ils n'ont pas tout à fait tué l'enfant qui est encore en eux.

Faut-il en conclure que les enfants sont déjà philosophes ? D'un côté oui, d'un côté non. Ce sont des philosophes qui s'ignorent, comme un roi qui ne saurait pas qu'il est roi... Mais le roi qui ne se sait pas roi est-il encore un roi ? Mais le philosophe qui ne se sait pas philosophe est-il philosophe ? Les enfants sont, pour utiliser le langage d'Aristote, des philosophes en puissance. Il y a en eux la possibilité de devenir philosophe. Cette possibilité nous pouvons soit la tuer dans l'oeuf soit l'aider à éclore.

Comment pourrions-nous y parvenir ? Peut-être en poursuivant les fils de l'émerveillement. Dans ce que je viens de dire, je vous propose trois axes qui pourraient nourrir des ateliers philosophiques avec des enfants. Il ne s'agit bien sûr que d'une variation particulière de la philosophie pour enfant telle que l'a conçue Matthew Lipman.

II) S'arrêter sur la rupture des évidences, sur les moments d'étonnement

Inutile d'apporter aux enfants des étonnements et des préoccupations qui ne sont pas les leurs. Leurs propres sujets d'intérêt ont déjà quelque chose de philosophique. Comment pourrions-nous conduire les enfants à la philosophie s'ils n'étaient déjà un peu philosophes ? Il s'agira donc de partir d'eux, de leurs propres surprises.

A) Parler de la mer, de la neige, des éléphants, de Saint Nicolas... et de toutes ces choses qui éblouissent les enfants. Ils seront intarissables, nous surprendront nous-mêmes par des propos incroyables, des réflexions improbables. Surtout ne pas remettre les pendules à l'heure, les laisser vagabonder, voyager dans l'aléatoire. Sous la naïveté de leurs émerveillements, ils parlent de tout autre chose, qu'ils comprennent sans comprendre. Qui vit avec des enfants le sait et y trouve son bonheur. L'émerveillement des enfants émerveille les adultes.

B) Nous pourrions aussi, de mille et une manières, provoquer l'étonnement, geste pédagogique toujours puissant : par des attitudes inaccoutumées, par des découvertes inhabituelles, par des regards décalés. Mimer l'éléphant ou le cochon. Mimer l'enfant qui découvre ses cadeaux, celui qui voit la mer ou la neige pour la première fois... En somme faire le pitre, ce qui en classe est toujours efficace, parce que cela provoque un regard décalé sur les choses. Et puis... encore une fois en parler, en faire parler, demander pourquoi c'est drôle, inattendu, surprenant, en quoi c'est inopportun ou peut-être enrichissant.

C) S'attarder dans le décalage, dans l'interrogation des évidences. Pourquoi donc la mer ou les éléphants sont-ils si surprenants, si inattendus ? En quoi rompent-ils avec ce que nous vivons au quotidien ? Qu'apportent-ils de différent ? Que nous laissent-ils entrevoir ? Pourrions-nous vivre en permanence dans cet inattendu ? Et là, nous sommes déjà plus loin, dans le cheminement du questionnement. L'essentiel est de s'arrêter sur cet instant de surprise, sur ce moment de sensibilisation à l'étonnement, d'en prendre le pouls, la mesure, de ne pas trop vite passer à autre chose. La réflexion s'amorce ici : évitons les départs précipités qui sont de faux-départs.

III) Préserver l'enchantement, approfondir le questionnement, s'ouvrir à l'inconnu

Faire philosopher les enfants, c'est moins transmettre un savoir établi que transmettre un questionnement en chemin, une curiosité en éveil. Nous avons bien sûr quelque chose à apporter aux enfants. Ils ne font pas seuls le chemin. Ils cheminent avec nous. Mais, si nous voulons les ouvrir à la réflexion, ce que nous avons à leur donner n'est pas un ensemble de réponses fixes, mais une passion de la découverte.

Comment maintenir en alerte l'émerveillement des enfants, sinon en le nourrissant du nôtre ? En tant qu'adultes, nous sommes encore fascinés par la fête de Saint Nicolas, et par d'autres fêtes, par ces moments où la fête prend, où tout un chacun se laisse emporter. En tant qu'adultes, nous sommes encore éblouis par les paysages marins, les paysages montagneux, les paysages citadins... nous sommes encore fascinés par le monde animal et le monde végétal... et chacun d'entre nous par ceci ou cela qui le passionne. À nous d'en parler aux enfants, de leur faire état de ce que nous connaissons, et surtout de ce qui, pour nous, demeure énigmatique.

Bien des parents pratiquent spontanément cette pédagogie informelle dont nous pourrions tirer quelques propositions :

A) Dialoguer à l'écoute de l'intelligence enfantine. Dialoguer avec les enfants, non en étant les uns les détenteurs du savoir et les autres les ignorants. Dialoguer en ayant chacun des parcelles de savoir et des horizons de questions. Faire se croiser les questions des enfants aux savoirs des adultes, les savoirs des enfants aux questions des adultes, les questions des enfants aux questions des adultes. L'expression "donner cours" est malheureuse : on reçoit tout autant que l'on donne. Ils maintiennent notre esprit en éveil, nous déroutent par des remarques déstabilisantes. "Un esprit c'est comme un parachute. Si ce n'est pas ouvert, ça ne marche pas" disait Frank Zappa. Comment maintenir ouvert l'esprit des enfants ? En ayant nous-mêmes l'esprit ouvert et c'est eux qui nous l'ouvrent. La philosophie avec les enfants se fait nécessairement dans les deux sens : de nous vers eux et de eux vers nous. Un cours de philosophie pour enfants est l'envers même d'un enseignement magistral : les idées du professeur sont elles-mêmes interrogées.

B) Construire le questionnement avec eux en y mettant notre grain de sel. Dresser un ensemble de questions en prenant bien sûr celles qui viennent spontanément des élèves, que nous pouvons reformuler, retravailler, repréciser et, parmi leurs questions, nous pouvons aussi glisser les nôtres, qui tantôt font écho aux leurs, tantôt ouvrent des perspectives qu'ils n'imaginaient pas, tout en restant à leur portée. Les pousser un peu plus loin qu'ils n'iraient spontanément, les obliger à approfondir leur réflexion.

C) Répondre au questionnement se fera dans la foulée et dans cette même logique où chacun sera amené à creuser ses réponses, à les expliciter, à les développer, à en voir les limites. Il s'agit moins de confronter des points de vue, des positions arrêtées que de les faire se déplacer, cheminer. Notre rôle serait de dénouer les idées fixes et de les rendre fluides. Avec les enfants, c'est assez facile, parce que leurs idées ne sont pas encore arrêtées et qu'elles se cherchent. C'est là le grand bonheur de pouvoir travailler avec eux : on échappe aux rapports de pouvoir où chacun essaie d'imposer ses idées, d'entrée de jeu bien arrêtées. La philosophie pour enfants, et la philosophie en général, n'est pas une polémique, mais une dynamique où chacun chemine dans sa propre réflexion en se nourrissant de celle des autres.

D) Élargir ses réponses par des apports et des connaissances externes.Proposer des textes ou des extraits, qui se résument parfois à une phrase ou une formule percutante. Proposer des documents, des ressources en tout genre, voire des personnes ressources. Et, à l'heure d'aujourd'hui, inciter les élèves à faire des recherches et à apporter leurs propres ressources. Non dans l'idée qu'on apporte des vérités incontestables, mais qu'on apporte des éclairages qui nous font défaut et qui élargiront la réflexion. Dans une démarche philosophique, le rôle des informations n'est pas une fin en soi, elles ne sont que l'occasion de bousculer les représentations que l'on se fait d'une question. Il ne s'agit pas d'expliquer scientifiquement ce qu'est la mer, ce qu'est la neige, de présenter la biologie de l'éléphant ou du cochon, d'énumérer les attributs de Saint Nicolas. L'enjeu philosophique est de réfléchir à ce qu'ils représentent pour nous, à ce qu'ils signifient dans nos vies. Pourquoi allons-nous en vacances à la mer ? Pourquoi sommes-nous fascinés par certains animaux ? Pourquoi adorons-nous la magie des fêtes ?

E) Se diriger vers le noeud ou les noeuds du questionnement, vers le coeur de l'inconnu. De fil en aiguille, de questions en réponses, de réponses en questions, une démarche philosophique se développera où l'élève pourrait bien parfois se révéler le maître du maître, renvoyé à son propre questionnement. Quelquefois des abîmes s'ouvrent ou des envolées partent vers le ciel. Quelquefois une expression étonnante laisse tout le monde sans voix, surprend celui-là même qui l'a formulée, dérouté de se mouvoir dans des sphères de la pensée qu'il n'imaginait pas contenir en soi. "La signification, dit Levinas, surprend la pensée même qui l'a pensée."7 Peut-être que le monde est né dans un accroc du blanc du rien" dit un jour un enfant dans une discussion philosophique avec Jacques Duez. "Les dictionnaires ne savent pas ce qu'est l'amitié" dit un autre enfant à l'une de mes étudiantes. L'étonnant est que les enfants disent ce genre de choses comme sans s'en rendre compte. Notre rôle est de leur renvoyer la profondeur de leur réflexion, de leur faire sentir qu'ils ont touché à quelque chose qui les dépasse, qui nous dépasse tous. Les enfants arrivent parfois à penser plus qu'ils ne peuvent penser. Où donc ont-ils trouvé cela ? Ne seraient-ils pas philosophes sans avoir appris la philosophie ? Ont-ils touché le coeur des choses? Non ! Nous avons avec eux ouvert une brèche vers... nous ne savons pas trop quoi nous-mêmes.

III) Maintenir ouverte la porte entre la réalité et l'imaginaire

Les enfants ont une vie imaginaire débordante. Elle s'enchevêtre à leur vie quotidienne : ils voient le monde à travers leur imagination et complète leur réalité par cette même imagination. Ce qui fait que les dessous de table deviennent des cabanes, que quelqu'un a dû apporter la neige pendant la nuit, que des êtres merveilleux passent par la cheminée...

La répartition de cette richesse imaginaire est malheureusement inéquitable. Certains enfants sont bien plus sollicités que d'autres par la décoration de leur chambre, par des jouets créatifs, par des mobiles et des lanternes magiques, par les histoires qu'on leur raconte et les multiples découvertes qu'on fait avec eux. Les adultes sont partie prenante du monde de l'enfance. Cet éveil de l'imagination, une pratique philosophique pourrait elle aussi y contribuer et s'y développer. Quelques propositions :

A) Nourrir l'imagination des enfants de mythes, d'histoires, de films, de dessins animés, d'illustrations et d'oeuvres d'art en général. Pour cela, notre propre culture générale est de mise et le danger serait de s'en tenir à un imaginaire prêt à porter, stéréotypé et commercial, qui en définitive est très peu imaginatif. À Saint Nicolas nous pourrions associer bien des histoires et bien des êtres imaginaires, issus de notre culture ou d'autres cultures. L'éléphant et le cochon pourraient s'intégrer dans un immense bestiaire enchanté. Quant à l'étonnement devant la mer ou devant la neige, combien d'oeuvres littéraires, picturales, musicales pourraient l'illustrer et l'approfondir ?

Il ne suffit toutefois pas d'y confronter les enfants. Encore faut-il les y rendre attentifs, réceptifs, les amener à observer à détailler, à décortiquer. Il nous faut donc leur présenter l'univers imaginaire qu'on leur apporte, leur en donner les clés, ou du moins quelques clés, attirer leur attention sur ce qui pourrait leur échapper. Écouter une histoire, regarder un film, une oeuvre d'art, cela s'apprend. Sans aucun doute, les enfants sont plus réceptifs que nous, mais cette réceptivité nous pouvons encore l'accroître.

B) Faire des ponts. Faire découvrir en quoi ces histoires sont notre histoire, en quoi cet irréel nous parle de notre réalité. En quoi la fable du petit Poucet ou un conte de Nasreddine nous parlent-ils de notre vie ? Ces petits cailloux blancs, ce clou dans la maison ont un autre sens, ou plutôt sont ouverts à une multitude d'interprétations. De même, un tableau de Paul Klee ou un film de Tim Burton nous font voir dans notre monde des choses que nous pourrions bien ne pas apercevoir sans eux. "Avez-vous déjà vu des couleurs comme celles-là ?". "Ces personnages vous font-ils penser à quelqu'un?" pourrions-nous demander aux enfants.

C) Aller et venir de l'imagination à la réalité, des mondes rêvés au vécu des élèves. Raconter des histoires aux enfants, ce n'est pas, comme le voudrait la vulgate, les enfermer dans des mondes imaginaires, c'est au contraire enrichir leur perception du monde. L'imaginaire n'est pas une alternative à la réalité, il est la forme à même laquelle cette réalité apparaît. Nous voyons le monde à travers notre culture, nos représentations, à travers l'image que nous nous en faisons. Celui qui le comprendra, comprendra que le monde est ouvert à une multitude de perceptions, que la réalité n'est pas univoque et que ceux qui le croient sont aveugles. "Il y a plus de choses au ciel et sur la terre que n'en rêve la philosophie"8 8 selon la formule merveilleuse de Shakespeare.

Il ne s'agit bien sûr pas de fuir la réalité, mais d'aller et venir de l'imaginaire à la réalité, dans un jeu de miroirs ou d'échos. Les fables sont vraies et la vie est une fable. Les histoires les plus folles sont parfois les plus vraies et certaines histoires soi-disant vraies ne disent aucune vérité. Les enfants le savent : ils nourrissent leurs jeux du monde qu'ils observent et leurs jeux leur ouvrent le monde. Nous n'avons qu'à prolonger leur intelligence spontanée. Raconter une histoire, lui trouver un ancrage dans la vie, repartir dans l'histoire, revenir à la vie... Découvrir la mer, la retrouver dans un tableau, et puis redécouvrir la mer à partir de ce tableau, et puis retraduire cette nouvelle découverte dans une autre oeuvre... à voir ou à réaliser.

À titre d'exemple, en partant de l'émerveillement des enfants devant la mer, nous pourrions les confronter au tableau de Caspar David Friedrich : "Le voyageur devant une mer de nuages", les amener à comparer ces nuages à la mer, leur demander ce qui se passe dans la tête de cet homme : "À quoi est-ce qu'il pense ? Pourquoi est-il en contemplation ?". Revenir à eux. Ont-ils déjà regardé les choses ainsi ? Où cela ? Quand cela ?... Et si on comparait avec le ciel d'aujourd'hui ? De là, la réflexion pourrait s'élargir sur la nature. "Pourquoi peut-elle être si fascinante ? Quelle est notre place dans cette nature ?"... D'autres oeuvres (pas nécessairement picturales) évoquant la nature pourraient être présentées. "Est-ce la même façon de voir les choses ? Pourquoi ?... Et vous, quelle serait votre image de la nature ? Faites en un dessin. Parlons-en. Tout le monde voit-il la nature de la même manière ? Mais, au fond, c'est quoi la nature ?"...

Ce genre de leçon devrait, je l'espère, faire travailler l'imagination des enfants. Jusqu'où les enfants prendront-ils conscience du pouvoir de l'imagination ? La question importe peu. Laissons-les surtout être des enfants. L'essentiel est qu'ils développent leur imaginaire et en enrichissent leur perception du monde. "Tous ceux qui manquent d'imagination se réfugient dans la réalité"9 dit le réalisateur Jean-Luc Godard. Cette réalité dépourvue d'imagination est en effet un vase clos. Les enfants sont très loin de cette réalité banalisée et les philosophes le savent depuis l'Antiquité : "Le temps est un enfant qui joue. Royauté de l'enfant"10 10 disait Héraclite au 5e siècle avant JC.

Conclusion

Au terme de ce parcours à travers l'étonnement (celui des enfants et celui des philosophes), qu'ont acquis les enfants ? Sont-ils devenus philosophes ? C'est à voir. Formulons les choses autrement : si les philosophes gardent leur âme d'enfant, c'est qu'il est important de ne pas tout à fait sortir de l'enfance. On ne quitte pas l'enfance pour devenir adolescent ou adulte, on l'intègre en soi. Avoir une enfance heureuse est un capital pour toute notre vie. L'atelier philosophique, tel qu'il est ici envisagé (nourri d'étonnement, d'enchantement, d'imagination), est un cheminement dans l'enfance et en même temps un jeu réflexif qui conduit hors de l'enfance. Au fil d'une discussion, les enfants tiennent parfois des propos d'une étonnante maturité, ceux dont on se souviendra plus tard. Ne sont-ils pas là en train de devenir des adultes capables de recul, d'autodérision et de remise en question, des adultes ouverts et imaginatifs, susceptibles de voir les choses sous une multitude de points de vue ? Peut-être seront-ils des adultes capables d'encore s'émerveiller devant la mer en la voyant d'un oeil nouveau, comme cet artiste contemporain, Hiroshi Sugimoto. Mais surtout de tels adultes ne sont-ils pas ceux que nous souhaiterions avoir demain comme citoyens


(1) Hegel, La phénoménologie de l'esprit, trad. J. Hyppolite, Aubier, Paris, 1941, p.28.

(2) Droit, Roger-Pol, 101 expériences de philosophie quotidienne, Odile Jacob, Paris, 2001.

(3) Héraclite, Fragment 6.

(4) Silesius, Angelus, Le pèlerin chérubinique, trad. H. Plard, Aubier, Paris, 1946, I, 289.

(5) Pascal, Blaise, Pensées, Seuil (édition Lafuma), Paris, 1963, fragment 678, p.590.

(6) Tchouang Tseu, Aphorismes, Albin Michel, Paris, 1986, p.39.

(7) Lévinas, Emmanuel, Totalité et infini, Martinus Nijhoff, La Haye, 1961, p.181.

(8) Shakespeare, Hamlet, I, 5, trad. A. Gide, in : OEuvres complètes, La Pléiade, Paris, 1959, p.632.

(9) Godart, Jean-Luc, Adieu au langage, film sorti en 2014.

(10) Héraclite, Fragment 52.

Diotime, n°72 (04/2017)

Diotime - De l'émerveillement enfantin à l'étonnement philosophique