En classe

Apprendre à discuter et penser en maternelle

Marie Pelletier, professeur des é coles

I) Introduction

Jusqu'en 2011, de la philosophie je n'avais que les restes de mes cours de terminale littéraire qui, bien que passionnants, étaient surtout tournés vers l'apprentissage de notions vues au travers des plus grands philosophes. De discussions philosophiques, je n'en ai point véritablement vécues à l'époque.

C'est donc en 2011, dans le cadre de mon Master 2 MEEF effectué à l'Isfec St Joseph de Montpellier, que je découvris pour la première fois la Discussion à Visée Démocratique et Philosophique. Mes tout premiers cours en la matière furent donnés par Monsieur Connac puis par Monsieur Tozzi.

Lors de ces cours, j'ai pu découvrir et expérimenter le cadre bien spécifique de la DVDP, avec la mise en place de règles démocratiques garantes du bon déroulement de la séance, la répartition progressive des rôles entre participants, les différentes manières d'aborder un sujet, et le travail effectué autour de différents pôles intellectuels. Après avoir suivi pendant deux années ces cours et mis en place quelques DVDP lors de stage en classe, Monsieur Connac me proposa d'intervenir à la médiathèque Pierres Vives. J'ai donc animé, pendant un an, une fois par mois, à la médiathèque, une séance de Discussion à visée démocratique et philosophique pour des enfants de 6 à 10 ans.

De ces quelques expériences, il m'est apparu que la mise en pratique de la réflexion, dans un cadre structuré et structurant, sur des sujets qui sont au coeur même de l'essence de l'homme, est indispensable. Cet éveil à la conscience peut et devrait se faire dès le plus jeune âge, afin de donner les clés nécessaires aux futurs adultes pour avoir une réflexion construite et ouverte à l'autre. En effet, le processus de pensée de chacun ne peut évoluer que lorsqu'il s'ouvre aux idées d'autrui, et c'est aussi en permettant cette ouverture que l'on s'aperçoit qu'il n'existe pas de réponse unique pour des sujets mettant en scène des concepts aussi complexes que, par exemple le respect, le savoir, l'amitié ou encore le bonheur.

C'est dans cet esprit-là que j'ai cherché à mettre en place des discussions à visée démocratique et philosophique dans ma classe de petite et moyenne sections où je me trouve actuellement à mi-temps les lundis et mardis sur Béziers à l'école Sainte Madeleine.

Afin de cerner au mieux le travail que j'ai effectué dans ma classe, nous verrons dans un premier temps en quoi consiste exactement le cadre d'une DVDP en primaire puis en maternelle. Je ferai, dans un deuxième temps, un descriptif de ma classe de PS-MS. Je présenterai ensuite le dispositif que j'ai pu mettre en place pour les discussions, ainsi que les sujets choisis et travaillés sur les deux périodes. Nous reprendrons aussi les interventions des élèves concernant certaines séances afin de les analyser et, enfin, nous chercherons ce qui peut être envisageable pour débattre en prenant compte les paramètres environnants.

II) Le cadre de la DVDP

La DVDP a pour objectif premier d'apprendre à penser par soi-même. Pour ce faire, elle possède un dispositif très spécifique basé sur des règles démocratiques dont le président de séance (rôle introduit dès la GS) est le garant.

Ces règles sont au nombre de quatre :

  • On ne se moque pas.
  • On écoute celui qui parle.
  • Le président donne la parole en priorité à ceux qui ont le moins parlé et propose de prendre la parole à ceux qui ne la prenne pas.
  • On a le droit de se taire.

Le dispositif ayant aussi une visée philosophique, l'animateur (l'enseignant) va tenter de faire travailler trois pôles intellectuels :

  • le questionnement, qu'il soit personnel ou collectif afin de problématiser des notions ;
  • la conceptualisation, pour tenter de définir les notions abordé es ;
  • l'argumentation, pour objectiver et fonder sa pensée.

Dans un tel dispositif sont aussi introduit des reformulateurs, des synthétiseurs, des observateurs et bien sûr des discutants.

Le reformulateur écoute attentivement ce qui se dit lors de la discussion et doit, à la demande de l'animateur, reformuler ce qu'il vient d'entendre. Cet arrêt dans la discussion par le biais d'une reformulation permet à chacun de prendre le temps de mieux assimiler et comprendre les idées qui viennent d'être introduites et donc de ne pas décrocher de la discussion (ce qui peut arriver lorsque celle-ci va trop vite). Le reformulateur est introduit dès la GS de maternelle.

Le synthétiseur intervient en milieu et fin de discussion pour faire l'inventaire des idées énoncées. Pour ce faire, il prend des notes, c'est pourquoi ce rôle n'est introduit qu'en CE1.

Les observateurs ont pour mission d'analyser la tenue d'un rôle en particulier, ou encore la répartition de la parole dans le groupe ou, plus difficile, les processus de pensée afin d'éclairer le groupe sur ce qui se passe au moment de la discussion et permettre une réflexion sur les améliorations à apporter. Ce temps d'analyse est prévu à la suite du débat et ne se fait qu'à partir du CM1- CM2.

Aucune des fonctions citées ci-dessus ne peut participer au débat hormis l'animateur qui aide à centrer celui-ci.

Les discutants ont pour rôle de participer au débat, de donner leur point de vue en l'argumentant du mieux possible, de réfuter une idée donnée, de faire avancer le débat et de faire évoluer leurs propres idées.

La disposition des personnes est importante car elle doit permettre à chacun de voir tous les participants.

La question d'un débat peut aussi bien être apportée par l'enseignant que par les élèves, grâce au principe de la boite à questions par exemple.

La durée du débat varie selon le niveau des élèves :

  • PS-MS-GS: 1/4h
  • CP: 20-25 minutes
  • CE1 : 30-35 minutes
  • Cycle 3 : jusqu'à 3/4h de discussion et 10-15 minutes de retour sur le travail des fonctions et améliorations possibles.

En maternelle le cadre présenté ci-dessus ne peut s'appliquer, les enfants n'ayant pas la maturité et les compétences suffisantes. Par conséquent, le dispositif proposé en maternelle est simplifié. L'enseignant devient porteur de tous les rôles indispensables à une DVDP : il est à la fois président, animateur, reformulateur et synthétiseur. Président, puisqu'il va réguler la prise de parole et ainsi permettre aux élèves les plus timides de s'exprimer s'ils le souhaitent. Animateur en amenant les élèves à construire leurs propres réflexions et en faisant du lien avec la vie de tous les jours. Reformulateur afin que les élèves comprennent au mieux ce qui a été dit. Enfin, synthétiseur pour aider les enfants en quelques mots à voir l'essentiel de ce qui aura été discuté. Il est à noter tout de même l'introduction des rôles de président et de reformulateur à partir de la Grande Section.

De même si les trois pôles intellectuels travaillés par la DVDP sont le questionnement, la conceptualisation et l'argumentation, en maternelle, il s'agira avant tout de développer des compétences de langage permettant de s'exprimer à l'oral et donc de prendre la parole devant ses pairs, mais aussi de comprendre les propos de ses camarades de classe. Il sera aussi question de développer des compétences sociales et civiques notamment le respect d'autrui, l'écoute et être de plus en plus attentif.

Pour permettre aux élèves de maternelle de rentrer dans le processus de la discussion à visée démocratique et philosophique, ce moment, comme pour les élèves de primaire, doit être ritualisé. Ceci commence par le choix du lieu où vont se dérouler les DVDP. Un lieu plutôt calme et aménagé de telle sorte que tous les enfants puissent se voir. Le moment et la périodicité choisis sont aussi importants. En fin de matinée les enfants seront moins à l'écoute qu'en début de matinée ou en milieu d'après-midi. Le nombre de participants est aussi déterminant, il sera préférable d'avoir des discussions par demi-groupe afin de laisser la possibilité à tous les enfants de participer.

La DVDP peut démarrer de manière symbolique avec une bougie allumée que l'on éteint à la fin de la séance et le rappel des quatre règles vues précédemment :

  • On ne se moque pas.
  • On écoute celui qui parle.
  • Le président donne la parole en priorité à ceux qui ont le moins parlé et propose de prendre la parole à ceux qui ne la prenne pas.
  • On a le droit de se taire.

Vient ensuite une histoire ou une image, support de réflexion permettant d'introduire la question que l'enseignant va poser. Cette question sera formulée de manière à amener les élèves à répondre en fonction d'un objectif... S'agit-il de se questionner sur un thème, est-ce un approfondissement d'un thème déjà vu... Pour répondre sans se couper la parole, on peut donner aux élèves un bâton de parole ou un micro qui enregistre leurs propos.

Bien évidemment, il est indispensable pour que la séance se déroule au mieux que l'enseignant ait préparé le sujet, afin d'y avoir repérer les concepts connexes au concept central abordé, avoir en tête les repères théoriques essentiels, identifier les questions de relance possibles en fonction de l'histoire choisie, du thème, des concepts, des propos possibles des enfants.

III) Ma classe

C'est une classe de Petite et Moyenne sections avec 8 petits et 19 moyens. La parité filles-garçons sur l'ensemble de la classe est assez équilibré e, mais la balance pèse plus lourd du côté des filles dans la moyenne section avec 12 filles contre 7 garçons. Tandis qu'en petite section la balance s'inverse avec 5 garçons contre 3 filles.

En arrivant sur l'école, je sentais l'importance de mettre en place un certain nombre de dispositifs qui permettraient aux élèves, aussi petits soient-ils, de réfléchir par eux-mêmes sur des sujets importants tels que la mise en place de règles, de lois, la citoyenneté, la responsabilité... En somme des concepts qui les touchent, eux aussi, dans leur vie de tous les jours, que ce soit à l'école ou à la maison. Mais j'ai eu un véritable sentiment d'urgence par rapport à cela suite à une question que j'ai posée aux enfants sur les règles de vie. Nous étions tous ensemble au coin rassemblement lorsque je leur ai demandé pourquoi il était interdit de taper. Tout d'abord, un grand silence puis une réponse fuse de la part des élèves de moyenne section, une seule : "Parce que sinon on se fait engueuler, disputer, gronder...". En somme, c'était la peur du gendarme qui parlait. Il était temps de réfléchir un peu...

La première DVDP ayant été notre point d'appui pour réfléchir sur les raisons qui nous amènent à suivre des lois et des règles, celle-ci s'est donc faite en deux groupes mais avec l'ensemble de la classe, ce qui veut dire un groupe de 13 et un groupe de 14 enfants. Par contre, pour des raisons d'horaires, les DVDP suivantes ayant eu lieu les après-midi n'ont été suivies que par les élèves de moyenne section.

IV) Le dispositif mis en place

Au moment de faire notre première discussion à visée démocratique et philosophique, nous n'avions pas encore dans la classe de coin bibliothèque. J'ai donc réaménagé la classe pour créer un U avec les bureaux individuels que nous possédons, de telle sorte que tous les élèves pouvaient se voir lors de la discussion.

J'étais installée à un bureau au centre du U. A la suite de la lecture de l'histoire, j'ai expliqué les règles de la discussion, demandé à quelques élèves de les reformuler puis j'ai mis en place le Doudou de Parole. Ce Doudou fait office de bâton de parole et se transmet donc à celui qui prend la parole.

Cette mise en place a donné à la discussion un aspect très solennel et les enfants ont été très attentifs. De plus, la mise en place du doudou de parole a suscité l'envie de prendre la parole même chez certains timides.

A partir de la deuxième séance, qui est venue assez tardivement, nous avons pu nous installer dans le coin bibliothèque créé à la deuxième période. Cet espace étant plus petit, il ne peut accueillir autant d'élèves que lors de la première DVDP, mais comme seuls les MS vont y participer, et par demi-groupe, cela ne fait pas plus 10 élèves au maximum. Les élèves sont installés sur des coussins-banquettes au sol. Pour ma part, je suis sur une petite chaise en face d'eux.

J'ai introduit à ce moment-là le principe de la bougie que l'on allume en début de séance et que l'on éteint à la fin. Le Doudou de Parole est systématiquement utilisé. Enfin, pour me permettre une analyse de la séance, je fais des enregistrements audio.

V) La préparation des 4 DVDP vécues

Au cours des périodes 1 et 2, j'aurais pu mener quatre discussions, une avec l'ensemble de la classe et les trois suivantes avec le groupe de moyenne section.

La première discussion avait un objectif pédagogique bien défini, celui de permettre aux élèves de prendre conscience de la nécessité des lois, de leur raison d'être. En ce qui concerne les trois discussions suivantes, j'ai plutôt recherché à instaurer le cadre de la DVDP au travers de l'actualité des enfants ou celle de notre monde.

Séance 1 pour l'ensemble de la classe

Période 1

Durée : 15 min

Dispositif : en demi-groupe classe

Matériel : livre "Petit lapin va à l'école" de Harry Horse

Objectifs :

  • Mettre en place le cadre d'une discussion à visée démocratique et philosophique
  • Faire prendre conscience de la raison d'être des lois et des règles

Temps 1 : Présentation du cadre de la DVDP,

Etablissement des règles durant la discussion :

  • on ne se moque pas ;
  • on écoute celui qui parle ;
  • la parole est donnée en priorité à celui qui a le moins parlé  ;
  • on a le droit de se taire.

Temps 2 : Lecture de l'histoire

Question de l'animatrice : "Est-ce que les bêtises de Petit lapin gênent les autres enfants ? Comment elles dérangent ?".

Séance 2

La séance 2 est très éloignée dans le temps de la première et se fait dans un cadre différent. C'est par conséquent leur véritable première DVDP.

A partir de la séance 2 la DVDP n'est proposée qu'aux enfants de moyenne section

Durée : 15 min

Dispositif : en demi-groupe de MS

Matériel : aucun livre

Objectifs : - Mettre en place le cadre d'une discussion à visée démocratique et philosophique

Temps 1 : présentation de ce qu'est la DVDP, présentation des règles durant la discussion, présentation de la bougie

Temps 2 : l'animatrice allume la bougie

Question de l'animatrice : "Qu'est-ce que tu as dans ta tête ?"

Séance 3

Durée : 15 min

Dispositif : en demi-groupe de MS

Matériel : livre "Bébés chouettes" de Martin Waddell

Objectifs : - Asseoir le cadre d'une DVDP

Temps 1 : Lecture de l'album faite en amont

Temps 2 : Rappel des règles, allumer la bougie

Question de l'animatrice : "C'est quoi avoir peur ?"

Séance 4

Durée : 15 min

Dispositif : en demi-groupe de MS

Matériel : affiche Pomme d'Api "Les filles et les garçons, c'est différent ou c'est pareil ?"

Objectifs : - Asseoir le cadre d'une DVDP

Temps 1 : Rappel des règles, allumer la bougie

Temps 2 : présentation de l'affiche

Question de l'animatrice : "Les filles et les garçons, c'est différent ou c'est pareil ?"

Afin de préparer au mieux ces temps de discussion, je prépare des fiches correspondant au thème abordé :

Thème : La peur
Niveau : MS
Concept central :
La peur
Concepts connexes :
inconnu - ignorance ­ connaissance ­ vérité ­ confiance ­ protection - dépassement de soi - avoir mal - la mort ­ courage ­ angoisse - le noir.
Question de départ :
C'est quoi avoir peur ?

Livre : "Bébés Chouettes" de Martin Waddell et Patrick Benson
Questions de relance :
- Qu'est-ce qui vous fait peur ?
- A quel moment vous avez le plus peur ? Pourquoi ?
- Comment vous faites pour ne plus avoir peur ?
- Est-ce que vous aurez toujours peur quand vous serez grands ?
Repères théoriques :
- Peur d'un mal présent
- Peur d'un mal hypothétique
- Peur de l'inconnu liée à l'ignorance
- Pas de crainte sans espoir
- Désespoir total incompatible avec la peur
- Peur de la mort : quand ? Comment et après ?
- Le savoir est le remède à la peur.
- Dimension instinctive : la peur est utile, à l'origine de certains comportements vitaux tels que la fuite. Permet de réguler nos envies, de donner du sens à la vie.
-Trier les bonnes et les mauvaises peurs.

Thème : les filles et les garçons
Niveau : MS
Concept central : le genre
Concepts connexes :

différence ­ ressemblance ­ égalité - identité
Question de départ :


Les filles et les garçons, c'est différent ou c'est pareil ?
Questions de relance :

Description de l'image :
- qu'est-ce qui est dessiné sur les grandes images ?
- qu'ont-ils de différents, de pareils ?
Les deux enfants pourraient-ils jouer ensemble ?

Questionnement plus général :
- Est-ce qu'un garçon et une fille peuvent faire les mêmes choses ?
- Y a-t-il des jeux pour les filles et d'autres seulement pour les garçons ?
- Comment sais-tu que ce n'est que pour les filles, les garçons ?
Repères théoriques :

On peut d'abord rechercher s'il y a des différences entre les garçons et les filles, en dehors ou en plus des différences physiques. En maternelle, le problème était celui des garçons plus forts et/ou plus violents que les filles, au CM en revanche, c'est la supériorité scolaire des filles, à peu près unanimement reconnue, qui fait débat. Les filles seraient-elles plus intelligentes que les garçons, puisqu'elles réussissent mieux ? En fait, la contradiction s'éclaircit si l'on remarque que pour les enfants, affirmer l'égalité des hommes et des femmes, c'est essentiellement affirmer l'égalité des droits. "Tout le monde a droit à la même chose".

On peut ensuite questionner les enfants sur la différence entre les hommes et les femmes, notamment du point de vue de la répartition des tâches.

On peut enfin s'interroger sur les inégalités entre hommes et femmes : viennent-elles de la "nature" des garçons et des filles, ou bien ont-elles des causes sociales, culturelles, médiatiques ?
Citations ressources :


"On ne nait pas femme on le devient"
Simone de Beauvoir


"C'est au sein du transitoire que l'homme s'accomplit ou jamais"
Simone de Beauvoir

VI) Analyse de 3 DVDP vécues

a) Première DVDP

"Petit lapin va à l'école" de Harry Horse.

"Est-ce que les bêtises de Petit lapin gênent les autres enfants ? Comment elles dérangent ?".

Pour cette première DVDP, n'ayant pas pu enregistrer les propos des enfants et la séance s'étant déroulée en période 1, je ne peux livrer qu'une analyse très succincte basée sur mes souvenirs.

A partir de ceux-ci, je peux dire que la séance s'était particulièrement bien passée. Le livre que j'avais choisi pour les amener à se questionner sur les répercussions d'une bêtise les avait beaucoup interpellés. J'avais d'ailleurs été surprise de constater que certains élèves de petite section participaient et donnaient des éléments de compréhension du livre en rapport avec la question posée : "Est-ce que les bêtises de Petit Lapin gênent les autres enfants ? Comment ?". Le principe du Doudou de Parole fut bien respecté et apprécié par les enfants et il fut d'ailleurs pour certains une véritable motivation pour prendre la parole.

Le cadre instauré, les tables en U, me semblait trop scolaire, mais au final cela ne semble pas avoir gêné les enfants. Je dirais même qu'ils étaient concentrés, s'écoutaient. Cette discussion a permis une ouverture sur un travail plus réfléchi sur la nécessité de mettre en place des lois et des règles en classe.

b) Deuxième DVDP

"Qu'est-ce que tu as dans ta tête ?".

La deuxième séance s'est déroulée en début de période 2. La première séance était donc très loin dans le souvenir des enfants. Nous avions aussi changé d'emplacement pour nous installer dans le tout nouveau coin bibliothèque et seuls les MS y participaient. Il était donc nécessaire de tout reprendre au début. Expliquer ce que nous allions faire de ce moment, son déroulement. Jusque-là tout se passa bien. Seulement pour cette séance je n'avais pas prévu de support. Sans doute un peu naïvement, j'ai supposé que la question amènerait un certain nombre de réponses assez variées, je pensais aussi réussir à diriger les enfants vers le fait que ce qu'on a dans notre tête nous aide à réfléchir. Ce fut le cas avec le groupe 1 mais avec le groupe 2, mener la discussion fut très difficile

Extrait de verbatim avec le groupe 1

PE : Qu'est-ce que tu as dans ta tête ?
Amina : Un cerveau
PE : Qu'est-ce qu'on fait avec ce cerveau ?
Naomi : ça sert à mieux écouter les maitresses
Mélodie : Moi j'ai des petites bêtes, joie, colère, tristesse, dégoût
PE : On a des sentiments, oui, quoi d'autres ?
Amina : Un cerveau
PE : Oui, alors qu'est-ce que vous êtes en train de faire avec votre cerveau ?
... : On pense
PE : Vous êtes en train de penser, de réfléchir... à quoi ?
Mélodie : On peut réfléchir à quoi les enfants jouent...
PE : Oui... Et est-ce qu'on peut réfléchir à plusieurs ?
Inaya : Oui
Amina : non
PE : Si on dit ce qu'on pense, est-ce qu'on peut réfléchir ensemble ?
... : oui
... : oui

Extrait de verbatim avec le groupe 2

PE : qu'est-ce que tu as dans ta tête ?
... : on a un cerveau
... : on a des os
... De nombreuses reprises d'élèves qui ne sont pas attentifs...
PE : Qu'est-ce qu'on a dans sa tête ?
PE : un cerveau, des os, oui, mais à quoi sert le cerveau ?
Intervention de Tilou la mascotte de la classe, jouée par l'enseignante, pour aider les enfants à aller plus loin.
Tilou : mais moi je n'ai rien dans ma tête
PE : alors comment fais-tu pour me parler ? Tu n'imagines pas des choses parfois ?
Tilou : ah, si j'ai des images dans ma tête...
PE : Et vous les enfants vous avez des images dans votre tête ?
Kylian : oui, moi je rêve
... : moi aussi
A partir de là, les enfants n'ont plus rien dit.

Après analyse, plusieurs raisons m'apparaissent. Tout d'abord, l'absence de support a été incontestablement un manque pour aider les enfants à se projeter dans la question. Ensuite, le lieu étant nouveau, les enfants en ont profité pour jouer avec les coussins, nouveaux pour eux.

J'ai donc pris note de cette difficulté pour ne proposer des discussions qu'à partir de supports.

c) Troisième DVDP

"Bébés chouettes" de Martin Waddell.

"C'est quoi avoir peur ?".

La troisième séance s'est déroulée la semaine suivante. Le support choisi est un livre présentant trois bébés chouettes seules dans le noir attendant le retour de leur maman.

Extrait de verbatim avec le groupe 1

PE : c'est quoi avoir peur ?
Alexandre : le noir ça fait trop peur
PE : pourquoi ?
Victoire : parce que quand il fait noir il fait nuit
... : On a peur des loups
Mélodie : Moi j'ai peur quand je suis toute seule
Jabir : moi aussi j'ai peur du noir
PE : pourquoi ?
Jabir : parce que je suis tout seul dans le noir
PE : Est-ce qu'on est forcément tout seul dans le noir ?
Victoire : on a peur parce que le loup va nous manger
Naomi : j'ai peur du loup
PE : tu penses qu'il y a des loups où tu vis ?
Naomi : non, mais ça me fait faire des cauchemars
PE : Vous aussi vous en faites des cauchemars ?
Victoire : sous mon canapé j'ai vu un loup mais papa il a rigolé
PE : Pourquoi papa il a rigolé ? Tu crois vraiment qu'il y avait un loup ?
Victoire : Oui, il a ouvert ma fenêtre, il s'est mis sous mon canapé et il a fouillé ma chambre
Alexandre : Moi j'ai fait un cauchemar dans mon lit, ça fait trop peur les cauchemars.
PE : Et vous aurez toujours peur quand vous serez grand ?
Lorenzo : non j'aurai plus peur, je serai superman
... : Papa il a pas peur

Extrait de verbatim avec le groupe 2

PE : C'est quoi avoir peur ?
Clara : Moi j'ai peur du noir
... (Plusieurs fois) : j'ai peur du noir
PE : Pourquoi vous avez peur du noir ?
Clara : Quand on met des habits sur la chaise et qu'il fait du noir on voit des monstres
Gabriel : Quand le loup fait Hoooouuuuu ça fait peur
PE : Oui et pourquoi le miaulement du chat ne te fait pas peur ?
Gabriel : Parce qu'il ne fait pas de bêtise et le loup quand le petit chaperon rouge il va chez la grand-mère et ben voilà.
Maodo : Moi, quand il y a le loup, je me cache.
PE : Mais est-ce que le loup peut venir dans nos maisons ?
... : Non
Inès : Moi j'ai peur d'avoir un accident.
PE : Quand vous serez grand vous aurez toujours peur ?
... : Non
... : Non
PE : Et vos papas et vos mamans n'ont jamais peur ?
... : Non

Lors de cette discussion, la notion de peur aura été abordée sous différents angles. Tout d'abord, c'est la peur du noir qui est mise en avant, sans doute à cause du livre support choisi pour lancer la discussion. Cette peur du noir apparaît comme une porte ouverte sur leurs angoisses prenant des formes imaginaires comme celles du loup, des zombies. Dans le verbatim du groupe 2, Clara explique très bien que le noir déforme la réalité en donnant l'exemple des habits qui deviennent des monstres. Elle réussit donc à donner du sens à sa peur. Gabriel, dans le deuxième verbatim, argumente, pour sa part, sur les raisons qui le poussent à avoir peur du loup. En effet, le loup fait des bêtises qu'un chat ne fera pas. Du moins dans les contes. Car, ici, il est clair que les enfants ont peur du méchant loup sorti des contes traditionnels, celui qui se cache sous le lit ou se promène dans les bois.

Pendant le débat sont apparues des peurs plus objectives comme la peur des cauchemars, la peur d'être seul ou la peur d'avoir un accident, mais à l'inverse de la peur du noir ou du loup, ces peurs n'ont pas été expliquées.

Enfin le fait de grandir semble déterminant pour les enfants. Grandir signifie ne plus avoir peur, être suffisamment fort pour faire face, être superman comme le dit Lorenzo dans le premier verbatim.

A partir de cette retranscription de verbatim et de son analyse, je réalise à quel point il est indispensable d'enregistrer les enfants lors des discussions. En effet, au moment même de l'animation, l'enseignant n'intègre pas toujours ce qui se dit car l'enfant n'articule pas assez, parle tout bas ou bien le bruit ambiant même minime empêche la compréhension. Le fait d'avoir une réécoute de la discussion permet, dans un premier temps, de repérer les enfants qui parlent et ceux qui ne parlent jamais, dans un deuxième temps, de repérer s'il y a un début d'argumentation, de conceptualisation ou de questionnement. L'analyse de ces verbatims permet alors de voir de quelle manière il serait possible de réinvestir ce qui s'est dit.

VII) Ce que j'envisage pour la suite

Malheureusement, à la demande de ma directrice d'école, je vais devoir fortement espacer les temps de philosophie au profit de domaines plus classiques tels que la phonologie. Cette demande restreint le champ d'exploitation de la DVDP, car j'ai pu constater qu'il faut un temps assez long aux enfants pour rentrer dans le processus de la discussion et une grande régularité pour commencer à sentir une certaine aisance dans la parole. Cependant, je vais essayer de placer au moins deux DVDP à chaque période pour les périodes restantes. Afin que ces DVDP aient du sens, le thème sera en relation avec la thématique des albums vus dans la période.

Diotime, n°71 (01/2017)

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