En classe

Une expérience philosophique avec une classe de 6e

Nathalie Portas, professeur de lettres modernes au collège Jean Rostand de Nice

Voici une expérience que je mène à raison d'une heure par quinzaine, depuis la rentrée 2015, auprès de 23 élèves du Collège Jean Rostand de Nice. Étant enseignante de lettres modernes et diplômée de philosophie et histoire des idées, je m'occupe d'une 6e à thème : "Culture, lettres et arts", et j'insère la philosophie dans les "lettres". Tous les élèves n'ont pas choisi cette dominante, et la moitié de la classe fait cette année une LVI bis espagnol. Les élèves sont contents de suivre ce cours. La 6e fait partie depuis cette année du cycle 3 de l'école primaire. Jusqu'à présent, la philosophie était absente du collège, à l'exception d'ateliers, et j'ai démarré cette expérience sans autre appui que l'autorisation de ma chef d'établissement, Mme Grondard, la caution de l'inspecteur de philosophie en place dans l'académie l'an passé, ainsi que celle de mon inspectrice de lettres. Un cadre institutionnel est cependant en train de naître, puisque mon collège a inscrit la philosophie comme l'un des trois axes du nouveau projet d'établissement.

I) Présentation du cours d'initiation à la philosophie

M'étant documentée sur les expériences déjà faites, j'ai découvert la philosophy for children initiée par Lipman ; j'ai également parcouru plusieurs ouvrages ou articles faisant référence à des ateliers de philosophie à l'école primaire, et plusieurs expériences au collège, sous forme d'ateliers "à visée philosophique", mais jamais de vrais cours. Si cela a existé, ce n'est pas diffusé en tant que tel. Ma démarche est opposée à ce que j'ai pu lire çà et là. En effet, la "philosophie pour les enfants" passe par la médiation d'une histoire, qui met en scène une "communauté de pensée", quand pour ma part je souhaite "philosopher" directement avec les enfants. D'un autre côté, les tenants des ateliers prônent l'effacement du professeur, afin de libérer la parole des élèves. Pour ma part, il me semble important de conduire la pensée, et d'initier à la discipline qu'est la philosophie, à travers les philosophes et à travers les livres. J'ai choisi le niveau des 6e, parce qu'il me semble qu'à onze ans, les élèves ont envie de grandir, et sont encore aptes à s'émerveiller de tout, y compris de penser. Ils ne sont pas encore passés par la machine parfois écrasante que peut être la scolarité au collège, et on peut vraiment stimuler leur envie d'apprendre et de penser, ce qui n'est pas du luxe dans ce cadre.

Ma démarche n'est pas de faire un cours de Terminale, puisque l'esprit n'est pas encore suffisamment formé, les élèves n'ont qu'onze ou douze ans, et, différence majeure, il n'y a pas d'examen à la fin de l'année, ni de notes en cours d'année. En appui : des ouvrages de philosophie que j'apporte en classe (éditions Vrin, GF, TEL...), et un cahier de philosophie, pour noter le cours, et coller une fiche de citations en fin de séance.

J'ai choisi de partir des notions, puisque je voulais inviter les élèves à apprendre à se questionner, au fil des séances. Partir d'une problématique déjà établie aurait empêché un processus de découverte du questionnement philosophique, processus que je conduis durant la séance, avec eux. Une notion, pour les élèves, c'est un mot, et je souhaitais qu'ils prennent le temps de s'étonner de ce mot.

J'ai d'abord cherché un déclencheur littéraire pour chaque séance, ou encore musical et pictural, afin de faire le lien avec l'Histoire des arts... Au final, en démarrant la première séance, je suis allée au plus simple, l'étymologie, ce qui ne surprendra pas les étudiants et enseignants de philosophie. Mon déclencheur est donc la langue grecque, puisque le programme de 6e en histoire et français couvre l'Antiquité, et qu'il y a une facilité et un plaisir à déchiffrer les mots grecs. Si je ne pars pas d'une notion grecque, je travaille quand même l'étymologie latine. À partir de l'étymologie, nous remontons aux sens actuels. Je ne perds donc jamais de vue que je suis leur enseignante de français, et que le travail de la langue aide à formuler des hypothèses et à construire un raisonnement. Le fait que je garde ma place de professeur n'empêche en rien la parole du pré-adolescent qu'est l'élève de 6e. Au contraire, il se rend compte que toutes ses interrogations sont légitimes, mais qu'elles peuvent être reformulées et affinées, des distinctions peuvent être faites, ainsi que des liens entre plusieurs idées, pour participer à une réflexion qui progresse vers une généralisation.

Réfléchir sur une progression annuelle

Ma première inquiétude était de voir comment progresser dans l'année, et j'ai pris le parti de faire travailler sur une notion par séance, sachant que les séances sont espacées de quinze jours, soient dix-huit séances sur l'année, et que par ailleurs plusieurs pourraient être annulées ou reportées, en raison des divers événements de la vie d'un collège. Voici l'ordre des séances : la philosophie, le philosophe, l'homme et le genre humain, le langage, le paradoxe (j'ai voulu faire une pause dans les notions que j'ai préparées durant l'été, afin de faire des rappels sur l'utilisation du cahier de philosophie par exemple...), le corps, la liberté, la politique et le pouvoir, la démocratie, la justice, le travail, la technique... La mise en place de cette progression s'est faite à l'aide de Mme Albrecht, professeure de philosophie à l'ESPE et membre du C.R.H.I. (Centre Régional d'Histoire des Idées) de l'Université de Nice, avec qui un dialogue continu est maintenu.

II) Déroulement du cours

Partir de l'étymologie

La plupart des notions choisies ont été traitées par les Grecs, ou résonnent depuis la Grèce antique. À commencer par philosophia, philosophos, anthropos, logos, soma, politikos, tekné etc. J'écris le mot en grec au tableau, les élèves déchiffrent les lettres à l'aide de l'alphabet distribué en début d'année. Cela constitue le petit rite de début de séance, juste après avoir noté le titre et la date. Pendant que nous déchiffrons le mot et que je l'explique, des mécanismes de questionnement s'installent, et lorsqu'ils ont fini de noter l'étymologie et les dérivés en langue française, alors nous pouvons commencer notre réflexion.

Conduire une réflexion

En général, une fois que l'étymologie a été explicitée, en rapport avec le sens actuel, les questions surgissent spontanément et je les note au tableau. Je peux aussi demander quelle question on pourrait poser au corps, ou quelles questions nous aideraient à comprendre l'homme et le genre humain Etc. Mais les élèves ont bien compris, et ne se font pas prier. Tout ce qui est noté au tableau doit être recopié, sous la même forme qu'au tableau. Parfois je fais des flèches pour noter des idées que l'on peut associer à certains mots ; parfois je fais une étoile pour donner les associations qui viennent à l'esprit des élèves (remue-méninges), à partir desquelles nous arriverons à une explication philosophique de la notion, ou du moins une définition possible ; parfois un tableau est utile. Cela se fait progressivement, de manière interactive, et lorsque j'élimine la proposition d'un élève, j'explique pourquoi ce n'est pas philosophique. Naturellement, le premier cours leur a vaguement montré ce que ça pouvait être, mais surtout, la pratique qu'ils ont au fil des séances sous ma conduite les encourage à participer toujours plus. Depuis la rentrée, aucun d'eux ne s'est lassé. Ils sont au contraire très demandeurs. De temps en temps j'ai quelques échos du cours de philosophie durant le cours de français. Ainsi, le fait d'avoir travaillé sur le langage à la séance 4 a été utile à la compréhension d'une fable d'Ésope, ou une fable de La Fontaine, Le loup et le chien, a trouvé son écho dans la séance sur le corps ("Est-ce que mon corps m'appartient ?" était une question que les élèves se sont posée).

Quand je le peux, je montre des livres de philosophie, et je lis un petit passage, comme par exemple le portrait de Socrate par Alcibiade. Je projette ce qui peut agrémenter le cours ; par exemple j'ai projeté une photo d'ensemble du site du temple de Delphes lors de ma séance 2, ainsi que le buste de Socrate (datant du Ier siècle après J.-C.) ou une représentation de satyre (proche du silène). Mais j'ai aussi projeté un passage du Que-sais-je ? sur Pythagore écrit par Jean-François Mattéi. Ce n'est pas grave s'ils ne comprennent pas tous les mots, dans la mesure où je suis là pour les aider à comprendre en reformulant de manière toujours plus simple et progressive, jusqu'à ce qu'ils aient tous compris ce que j'essayais d'illustrer. Mais je suis contente quand je réussis à leur lire un petit extrait de Platon ou de Derrida (pour lui c'est plutôt un extrait de phrase...) ; ils auront entendu à onze ans un morceau de texte inédit au collège.

Laisser une trace écrite

A la fin de la séance, j'invite les élèves à noter une définition de la notion du jour, ou à noter une synthèse de notre réflexion. À chaque fois que cela est nécessaire, je fais noter des définitions qui permettront de nuancer et d'avancer : dans la séance sur le langage, j'ai distingué langage, langue et parole.

III) Le prolongement de la séance

Le cahier de philosophie

Il est l'outil indispensable à ce cours d'initiation. Les élèves notent le cours, collent une fiche de citations en rapport avec l'intitulé du jour, et peuvent noter des idées, faire des hypothèses sur une citation de leur choix, ou ne rien écrire. Rien n'est obligatoire. Il faut cependant leur rappeler qu'ils peuvent le faire, mais peu d'élèves osent prendre cette liberté. Donc il faut répéter, et répéter encore, mettre en valeur ceux qui l'ont fait, pour inciter les autres à le faire.

La fiche de citations

Elle doit ponctuer la séance et servir de matière à la réflexion entre deux séances. Pour le début, j'ai simplement demandé de choisir une citation qu'ils aimaient bien, et si possible d'expliquer pourquoi. Ce sont des sixièmes, ce n'est pas facile. Des philosophes de tous les siècles sont présents, pas uniquement de l'antiquité grecque ou latine. L'idée principale était qu'ils trouvent une citation-caisse de résonnance, qui vienne amplifier ce qu'ils ont compris du cours, ou le matérialiser dans une formule marquante ou agréable à l'oreille. L'idée secondaire est qu'ils commencent à avoir des affinités avec tel ou tel philosophe (ce que j'appellerais un philosophe-ami), dont ils se souviendront par la suite qu'ils avaient bien aimé une citation, et qui leur donnera envie d'en savoir plus sur lui et ses écrits.

Inciter les élèves à faire des recherches au Centre de Culture et de Communication

Des séances de demi-groupe ont été organisées au CCC, durant lesquelles les élèves découvrent cet espace, mais aussi font des recherches sur des philosophes, pour l'instant cela a porté sur Socrate, Platon et Aristote, ce qui me permet de leur faire rédiger de petits textes, et de travailler en groupe, travail qui se fait grâce au professeur-documentaliste.

Faire le lien avec les parents

En proposant un lien qui renvoie à un mur d'exposition numérique ou bien en utilisant le site du collège (ou encore l'ENT), dans lequel je fais une petite description de chaque séance (pour les parents donc), ou bien une petite notice pour des philosophes dont il a été question en classe.

http://padlet.com/nathalie_portas/9m1uwzawag3i

IV) Enjeux et fondements théoriques possibles

Ces séances ont été rendues possibles par le fait que je suis leur enseignante de français, et que j'ai établi dès la rentrée des mécanismes de travail et de réflexion propres à la séance de philosophie. Ainsi, les élèves, devant cet exercice a priori difficile pour eux, sont en confiance, se sentent rassurés, et ont envie de participer. Certains élèves sont scolairement assez bons, d'autres ont de grandes difficultés, mais ces difficultés sont gommées durant ce cours dans la pratique de l'oral et de la réflexion, ce qui fait que dans cette pratique, seules les capacités orales (et réflexives donc) sont mises en jeu.

A ce stade, je n'ai pas observé d'incidence sur les autres apprentissages. Du reste, il ne s'agit que d'une heure par quinzaine. En revanche, il me semble que pour tout ce qui est mis en place autour de la laïcité au collège (les cours d'EMC - Enseignement moral et civique - par exemple), les élèves parviennent à avoir une démarche réflexive intéressante, et à remettre en question certaines évidences. On peut considérer ces cours d'initiation à la philosophie comme une extension possible des cours liés à la laïcité, puisque les notions de citoyen, croyance, démocratie seront également discutées et explicitées dans l'année.

Il me paraît intéressant de rattacher cette expérience à l'idée du "droit à la philosophie" prôné par J. Derrida, ce que je me propose de faire dans un temps futur, de manière plus académique. Si la pratique en collège n'est pas répandue, elle gagnerait à l'être, y compris sous la forme de séances isolées, accompagnant une séquence spécifique, par exemple une séance sur le corps et les sens peut accompagner une séance portant sur le théâtre et la pratique théâtrale. Le développement des ateliers de philosophie en cycle 3 de l'école primaire, dont fait désormais partie la classe de 6e, peut trouver des prolongements dans une assise plus solide au cycle 4, j'entends par là le fait de faire référence à des textes et des philosophes, une discipline qu'ils étudieront la dernière année de lycée, et qui devrait pouvoir trouver son chemin dès le collège. Un nouvel espace devrait s'ouvrir à la rentrée prochaine, pour la classe de 5e, selon les choix d'EPI (Enseignement Pratique Interdisciplinaire) de l'établissement, et il est tout à fait possible d'imaginer qu'une place puisse être faite à de nouvelles séances d'initiation à la philosophie, en prenant en compte les contraintes imposées par la Réforme du collège à la rentrée 2016.

Diotime, n°71 (01/2017)

Diotime - Une expérience philosophique avec une classe de 6e