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De la philosophie à l'école à une école philosophique - Les ateliers de philosophie pour redonner de la "saveur aux savoirs"

Habilitation à diriger des recherches en sciences de l'éducation d'Edwige Chirouter, université de Lumière Lyon 2, novembre 2016 .

I) Résumé

Cette HDR rend compte de l'évolution de mes recherches depuis la soutenance de thèse en 2008 et surtout depuis à la fois l'obtention de mon poste de maître de conférences à l'université de Nantes en 2011, la création et la coordination d'un groupe de recherche collaborative au sein du CREN PHILEAS (Philosophie. Littérature. École. Adaptation Scolaire) - et enfin la coordination d'une chaire UNESCO portée par l'Université de Nantes sur "La pratique de la philosophie avec les enfants : une base éducative pour le dialogue interculturel et la transformation sociale" en 2016.

"Préparer les gens à entrer dans cet univers problématique me paraît la tâche de l'éducateur moderne", écrivait P. Ricoeur en 1996 (M. Fabre, 2011). Cette mission politique apparaît d'autant plus nécessaire aujourd'hui que nombreux sont les philosophes et sociologues contemporains qui nous alertent sur la tension particulièrement saillante aujourd'hui entre les valeurs de l'institution scolaire - qui reste fondée sur l'idéal émancipateur des Lumières - et une société en crise(s) où la transmission de la culture ne va plus de soi (Gauchet M., Ottavi D, Blais M-C, 2008). L'expression, certes sur-utilisée depuis H. Arendt, de "crise de l'éducation", semble ainsi pourtant plus que jamais d'actualité. La philosophe américaine M. Nussbaum, professeur à l'université de Chicago et qui se réfère à l'héritage de son confrère John Dewey, dénonce dans Les émotions démocratiques (2011), une crise silencieuse de l'éducation qui se traduit par une transformation de fond des politiques (et donc des philosophies) de l'école en Occident. Ces politiques délaissent les Humanités et la nécessité de former des citoyens critiques, lucides, et développent a contrarioune vision techniciste des savoirs et des compétences au seul service de l'adaptation de l'individu à la vie sociale et surtout à l'économie libérale.

L'ensemble de notre travail de recherche autour des pratiques philosophiques à l'école s'inscrit dans cette préoccupation politique de démocratiser l'apprentissage de la pensée critique, de réconcilier la raison et la sensibilité, de réhabiliter les valeurs et la culture humanistes. Le sens même d'introduire la philosophie dès le plus jeune âge dépasse ainsi largement la seule nécessité de démocratiser l'accès à cette discipline scolaire et donc les questions de didactique. Ces pratiques expérimentales interrogent le sens même de la transmission des savoirs et la définition profonde des missions de l'école. C'est pourquoi une des hypothèses fortes de ce travail est qu'une approche philosophique des savoirs permettrait de retrouver leurs "saveurs", pour reprendre l'expression de J-P. Astolfi (2008). Ainsi, plus que de simples moments de philosophie déconnectés des autres apprentissages (une heure "d'atelier philo" par semaine), il s'agit plutôt de penser comment la philosophie peut insuffler du sens à ce que les élèves doivent apprendre au quotidien et dans toutes les disciplines. Ce qui nous amène à penser aux conditions de possibilité de ce que j'appellerai ici une " école philosophique", c'est-à-dire d'une école où les élèves seraient appelés à s'interroger sur les fondements épistémologiques des savoirs enseignés, où ils seront invités à retrouver l'étonnement originel à la source des connaissances.

II) Commentaire par Michel Tozzi

Du point de vue qui est le notre d'une didactique de l'apprentissage du philosopher, nouveau champ de recherche en sciences de l'éducation et en didactique de la philosophie, le mémoire d'HDR d'Edwige Chirouter s'inscrit dans la lignée des thèses de Gérard Auguet (2003), Sylvain Connac (2004), Yvette Pilon (2006), Sylvie Especier (2006), Nicolas Go (2006), Pierre Usclat (2008), Edwige Chirouter (2008), Jean-Charles Pettier (2000 et 2008), Marie Agostini (2010), Monique Desault (2011), Jacques Lemontagner (2014), Ahouandjnou et Gbénou (2015), Gabrielle Fiema (2015), et à ce niveau de qualification de la HDR d'Emmanuelle Auriac (2007).

Il répond assez classiquement aux trois questions qu'implique le genre universitaire de la HDR :

  • D'où viens-je ?, en décrivant un itinéraire intellectuel, avec ses rencontres personnelles et d'auteurs, ses référents théoriques et méthodologiques, ses productions (thèse en 2008, ouvrages et communications), et les orientations de recherche prises après la thèse.
  • Où en suis-je ?, avec la forte implication dans une équipe de recherche (Philéas, composante incluse dans le Cren de Nantes), dont elle décrit dans le détail deux types de recherche, avec les apports des collaborateurs qu'elle coordonne, et la création de la Chaire Unesco française de Philosophie avec les enfants.
  • Où vais-je ? Avec les perspectives ouvertes par cette Chaire en matière d'expérimentations sur le terrain, de création d'un diplôme universitaire et de recherche, et d'accompagnement de thèses.

L'apport des travaux d'Edwige Chirouter pour la recherche me semble significatif :

1)

Au niveau de sa thèse, qui développe un aspect nouveau et essentiel de la didactique de l'apprentissage du philosopher, l'utilisation de la littérature de jeunesse comme support privilégié pour faire réfléchir les enfants, en s'appuyant notamment théoriquement sur le philosophe Ricoeur, le psychologue Bruner et le pédagogue Boimare, à partir d'un corpus conséquent de verbatims de Discussions à visée philosophique (DVP).

Elle prolonge, dans la suite de ses travaux sur DVP et littérature de jeunesse, la nécessité de l'articulation de la sensibilité et de la raison pour développer l'exercice du jugement, particulièrement nécessaire aujourd'hui dans l'éducation au jugement moral prôné dans l'EMC. E. Chirouter pourrait maintenant, dans cette perspective, opportunément s'appuyer sur la thèse de Monique Desault, dont cette articulation est le coeur de la recherche.

Il faudrait peut-être aussi se référer, au-delà des compétences de problématisation, de conceptualisation et d'argumentation que nous avons dégagées dans nos recherches sur la matrice didactique du philosopher, et qui sont développées dans les DVP, aux travaux de François Galichet sur l'interprétation comme grille d'analyse des verbatims de DVDP.

2)

Autre apport significatif, au niveau de son équipe de recherche Philéas, où elle montre :

  • l'importance de la coanimation praticien-chercheur, la chercheuse étant particulièrment sensible, de par sa formation, à la dimension philosophique. On y voit bien l'intérêt de la recherche collaborative, pour associer à la recherche les praticiens de DVP en classe ;
  • l'apport capital des analyses des verbatims concernant notamment :
  • a) d'une part, avec Marie-Paule Vannier, le type d'étayage du maître-animateur, sous la forme d'un accompagnement spécifique ponctué de gestes professionnels d'"animateur philosophique" ;
  • b) d'autre part, avec Christine Pierrisnard et la démarche de co-explicitation de Vinatier, la mise au jour d'une temporalité spécifique dans les verbatims de DVP, propre à la réflexion philosophique, avec des processus de spiralité dans la progression des échanges et de kairos à saisir.

E. Chirouter instrumente ainsi avec son équipe l'analyse des pratiques de DVP, dont les praticiens et les formateurs ont tant besoin.

3)

Dernier apport, au niveau de l'hypothèse, qu'il est important de tester, selon laquelle la pratique en classe de discussions à visée philosophique, par leur culture de la question et leur accent mis sur le sens, reconfigurerait le rapport au savoir de certains élèves, en leur donnant plus de saveur, de motivation à s'y investir, surtout quand on utilise une médiation littéraire.

4)

Un autre aspect intéressant de son mémoire de HDR est d'élargir sa perspective de départ, qui était de montrer l'apport décisif de la littérature de jeunesse comme support privilégié dans les discussions à visée philosophique, c'est à dire d'étayer les outils d'une didactique de l'apprentissage du philosopher. Il s'agit, comme l'indique le titre du mémoire, de passer "de la philosophie à l'école à une école philosophique".

Le projet est ambitieux, et l'expression mérite d'être questionnée. Si nous avons bien compris, il ne s'agit plus de s'en tenir à des ateliers philo ponctuels dans le temps, cloisonnés avec les autres disciplines, mais d'insuffler l'esprit philosophique de culture de la question et de recherche du sens dans l'ensemble des disciplines et de l'école, de le faire irriguer le rapport au savoir des élèves.

Les exemples donnés avec les projets de Philo-Sciences et de Philo-Art sont éloquents à ce propos. Car il s'agit, soit de réflexion épistémologique sur la démarche scientifique, soit d'aborder certaines questions ou/et notions communes aux activités effectuées (comme l'art ou la beauté).

Cette école philosophique a, au-delà de sa double portée, réflexive par sa dimension épistémologique, et pédagogique en rendant le savoir désirable parce que savoureux, une finalité clairement démocratique, empreinte de valeurs par l'ouverture à l'altérité dans la discussion et l'empathie revendiquée.

Cette mise en perspective démocratique de la philosophie est une idée intéressante, car nombre de philosophes, même contemporains (Pensons à Nietzche ou Heidegger), ne furent pas des démocrates. "Rendons la philosophe populaire", disait par contre Diderot. Ici c'est la démarche philosophique qui rend le savoir populaire...

Il faut ici s'interroger :

a) Sur les présupposés philosophiques (toujours discutables en tant que pésupposés), et notamment en philosophie politique, de l'idée d'une "école philosophique". Car le sens habituel de l'expression dans l'histoire de la philosophie renvoie aux écoles philosophiques de l'Antiquité comme l'Académie de Platon, le Lycée d'Aristote, le Portique des Stoïciens ou le Jardin d'Epicure. Employer une expression ancienne et consacrée dans un nouveau sens demande explicitation et fondement, d'autant plus qu'ici le maître n'a pas de disciples mais des élèves, qui ne choissisent pas leur Maître... En quoi se ressemblent et se distinguent par ailleurs la "philosophie de l'école" (selon l'expressions de Anne Lalanne) et "l'école philosophique?". Cette perspective nous semble s'inscrire dans la seconde thèse (en philosophie) de Jean-Charles Pettier.

b) Sur la pratique philosophique qu'implique une telle école. Nous avons pour notre part tenté d'élaborer une didactique de l'apprentissage du philosopher en perspective démocratique, c'est à dire dont la finalité est de rendre accessible à tous (à l'école comme dans la cité) l'apprentissage du philosopher. C'est l'adjonction d'une visée démocratique à la visée philosophique dans notre dispositif (qui devient une DVDP, pas seulent une DVP) qui nous a permis cette mise en perspective.

Mais l'ambition ici avancée est plus large. S'agit-il de développer la dimension réflexive de l'épistémologie en sciences, de l'éthique en EMC ou de l'esthétique en littérature et arts plastiques? Ou plus encore ?

5)

La dernière partie du mémoire donne, à mon avis, tout son sens à la HDR d'E. Chirouter, par les perspectives prometteuses qu'elle propose :

a) L'ouverture inédite dans le monde d'une Chaire Unesco de Philosophie avec les enfants, dont l'accréditation prouve que le projet de Chaire est pleinement crédible. Alors qu'on aurait pu chronologiquement l'attendre aux USA avec M. Lipman, le pionnier, ou au Québec (avec par exemple Michel Sasseville, qui avait rédigé un rapport sur la question pour l'Unesco en 1998), c'est en France, qui s'est mis plus tardivement à la philosophe avec les enfants, qu'elle vient d'être créée...

b) De véritables perspectives sont ouvertes par la chercheuse par le programme proposé : réseau d'universités pour la recherche, expérimentations sur le terrain, dimension interculturelle internationale, plateforme collaborative, discussions entre enfants nord-sud, création d'un diplôme interuniversitaire de formation à la philosophie avec les enfants, et projets de recherche collectifs notamment sous forme de thèses.

La création d'un diplôme interuniversitaire de pratique en philosophie avec les enfants est essentielle, car la demande de formation est très forte, et nécessaire dans un objectif de diffusion de ces pratiques à l'école et dans la Cité. La Chaire pourrait oeuvrer dans cette perspective à l'émergence d'un nouveau métier : "animateur de DVDP ou d'atelier philo", reconnu par l'Education Nationale et les DRAC pour intervenir dans les écoles et les collèges, ainsi que par les médiathèques et autres institutions culturelles. Il faut insister ici sur le fait que la philosophie est une pratique culturelle dans l'enseignement et la Cité, et pas seulement une matière d'enseignement...

c) Deux mots pour terminer à propos des quatre projets de thèses évoqués, qui me semblent très intéressants:

Pourquoi la discussion est-elle devenue la forme dominante de pratique à visée philosophique à l'école? La future thèse sur l'écriture dans les ateliers philo me semble de ce point de vue bienvenue. Mais il faudra dans ce cas veiller à ce que l'écriture ne défavorise pas certains élèves, ce qui n'était pas le cas avec la discussion, qui donnait leur chance d'expression à des élèves en indélicatesse avec l'écrit, ce qui a permis le développement de la DVP dans l'enseignement spécialisé...

On pourrait aussi se demander pourquoi le primat de la littérature de jeunesse, et parfois du mythe, comme supports... Quid de la BD philosophique (Cf Geluk, Sfar, Calvin et Hobbes etc.), du film (voir la série des Miss Lily à la télé), de l'affiche (voir celles de Pomme d'Api pour la maternelle), voire de textes philosophiques (Cf. l'ouvrage de JC Pettier et J. Chatain qui fournit une base de données de textes philosophiques accessibles) etc. : il y a déjà des pratiques à partir de ces différents supports, mais non ou peu prises en compte jusqu'ici comme objets de recherche...

C'est par ailleurs à l'école primaire que se sont le plus développées ces pratiques. Pourquoi ? Quid du collège ? Beaucoup d'expériences certes en éducation spécialisée : quelles thèses pour prolonger celle de J.-C. Pettier, qui date déjà de 2000 ? Les EPI et l'EMC ouvrent des perspectives au collège, qu'il faudrait accompagner par la recherche. D'autant plus que le projet franco-québécois Philo Jeunes, de prévention de la violence et de la radicalisation, s'adresse pour 2016-2018 prioritairement aux collèges : c'est le terrain d'expérience révé pour la thèse prévue sur l'adolescence !

La question des valeurs est centrale dans ces pratiques, et elle est explorée dans nombre de masters de futurs professeurs des écoles. Mais l'idée de mettre dans une thèse l'accent sur la fraternité, parent pauvre de la devise républicaine, me semble excellente : nous en avons bien besoin dans notre société post-moderne individualiste, qui rêve d'un vivre ensemble démocratique et éthique !

Enfin la dimension internationale est essentielle dans une chaire Unesco, surtout dans sa dimension interculturelle Nord-Sud. Une thèse sur la philosophie à l'école primaire au Cameroun dans une perspective démocratique viendra opportunément compléter en l'élargissant le travail commencé au Bénin en 2015 avec les thèses de Ahouandjnou sur la pratique de la philosophie à l'école primaire, et celle de Gbénou sur l'utilisation des contes autochtones. Les partenariats actuels de la Chaire avec les trois pays du Maghreb devraient aussi offrir des opportunités de cotutelle...

Je conseille enfin à E. Chirouter de recenser les domaines dans lesquels s'est peu aventurée jusqu'ici la didactique de l'apprentissage du philosopher dans le champ des Nouvelles Pratiques Philosophiques (NPP) :

  • la philosophie dans la Cité (Café philo, ciné philo, rando philo, consultation philosophique, philosophie en entreprise etc.), où il n'y a à ma connaissance aucune thèse déjà soutenue en sciences de l'éducation ;
  • et dans le système éducatif, paradoxalement, en classe terminale, domaine pourtant royal de la philosophie en France : Jacques Lemontagner vient heureusement d'ouvrir la voie en lycée général (sur l'accompagnement des élèves en classe de philosophie, 2014). Sans compter le parent pauvre du Lycée professionnel, où les lycéens sont pourtant demandeurs, et où Johanna Henrion est la pionnère, avec sa thèse sur la résilience par la DVP en 2016... D'autres thèses seraient bienvenues sur ces terrains...

Voilà donc une HDR prometteuse par les chantiers projetés, et ceux qu'elle peut encore ouvrir...

Diotime, n°71 (01/2017)

Diotime - De la philosophie à l'école à une école philosophique - Les ateliers de philosophie pour redonner de la "saveur aux savoirs"