Chaire Unesco de philosophie avec les enfants

Cérémonie d'ouverture de la Chaire Unesco

Edwige Chirouter, Michel Tozzi.

Comme annoncé dans l'éditorial, la Chaire de Philosophie avec les enfants, "une base éducative pour le dialogue interculturel et la transformation sociale", a été officiellement lancée à l'Unesco le 18 novembre 2016. On notait notamment à la tribune la présence de X. Thurion, représentant du Ministère de l'Education Nationale, et Abdennour Bidar, Inspecteur général de Philosophie, qui intervinrent pour saluer le projet.
Une table ronde était ensuite animée par John Crowley, de l'Unesco, avec M. Tozzi, F. Lenoir et deux praticiens : Johann Biget (maternelle) et C. Faivre (Collège).

La généalogie de la Chaire (Michel Tozzi)

L'ouverture de cette chaire est à la convergence d'au moins trois histoires :

1) L'histoire de l'émergence dans le monde de la philosophie avec les enfants dans les années 1970.

Avec son précurseur dans les années 1970 aux Etats-Unis Matthew Lipman, qui a élaboré une véritable méthode d'éveil de la réflexion philosophique chez les enfants et les adolescents, avec un matériel allant de la fin de la maternelle à la fin du Lycée (5 à 18 ans). Cette méthode a largement depuis essaimée dans les mondes notamment anglophone et francophone (mais aussi hispanique, lusophone etc.). Elle reste la plus connue et la plus utilisée au niveau international, avec ses institutions de formation (ex : IAPC aux USA, et nombre d'universités), ses revues (ex : Chilhood and philosophy) et de coordination internationale (ICPIC).

2) L'histoire de cette émergence en France autour des années 2000

Elle a été plus tardive, vers les années 1996-2000. L'originalité dans ce pays, doté d'une forte tradition philosophique dans l'enseignement secondaire, qui a retardé cette émergence à l'école primaire, est d'avoir buissonné en plusieurs courants empruntant à des référents variés, parfois distincts, quelquefois combinés, comme la philosophie, la psychanalyse, les sciences de l'éducation, les didactiques disciplinaires, les pédagogies coopératives etc., mettant l'accent sur des visées différentes, parfois articulées : philosophique, démocratique et citoyenne, maîtrise de la langue etc. Elle a donné lieu dans ce pays à des formations diversifiées selon les courants, et a été popularisée par la revue Diotime.

3) L'histoire de l'Unesco et de sa philosophie depuis 1945

L'Unesco, à travers ses objectifs d'institution culturelle internationale liée à l'Onu, a une philosophie explicite de dialogue interculturel en vue de la paix dans le monde entre les peuples. Cette philosophie explique l'intérêt de l'Unesco pour la promotion de la philosophie dans le monde, et son extension à tous niveaux et à tout public, hors et dans l'école. En témoigne son ouvrage publié en 2007 : La Philosophie : une école de la liberté, qui fait le point sur les diverses formes que prennent les pratiques de la philosophie, traditionnelles ou nouvelles, dans les différents systèmes scolaires et la Cité de nombre de pays. L'assemblée générale de l'Unesco de 2007 a validé cette proposition.

Ces trois histoires se sont mises à converger au début de ce siècle.

Le philosophe français Roger-Pol-Droit avait déjà travaillé pour l'Unesco à un premier état des lieux, qui a été publié dans un livre Démocratie et Philosophie (Collection du livre de poche). Le philosophe québécois Michel Sasseville, à la demande de l'Unesco, a repris ensuite le chantier, élargissant l'investigation à une soixantaine de pays, et a publié un rapport en 1998. L'ouvrage publié par l'Unesco en 2007 prend une autre ampleur avec une enquête mondiale sur la place de la philosophie dans les systèmes éducatifs et la Cité.

C'est en 2006 que se tient, à l'occasion de la Journée mondiale de la philosophie de l'Unesco dans le monde (3e jeudi de novembre), un colloque international sur les Nouvelles Pratiques Philosophiques, renouvelé annuellement (cette année les 17 et 18 novembre au siège de l'Unesco), au cours duquel le point est fait notamment sur la diversité des pratiques, des formations et des recherches concernant la philosophie avec les enfants et les adolescents. Ces colloques ont établi le sérieux des démarches entreprises. La recherche universitaire a notamment montré, par de nombreuses thèses soutenues et d'articles publiés, l'intérêt de ces pratiques, notamment pour le développement de la réflexivité, de l'esprit critique, d'attitudes démocratiques, de maîtrise orale de la langue, d'estime de soi...

La situation était mûre pour l'élaboration du projet d'une Chaire Unesco de Philosophie avec les enfants. Coordonné par Edwige Chirouter, Maîtresse de Conférences en sciences de l'Education et Habilitée à diriger des recherches à l'Université française de Nantes, celui-ci s'appuie sur plusieurs Universités françaises et étrangères, et bénéficie d'un large réseau international de praticiens, formateurs et chercheurs dans le champ.

Frédéric Lenoir prit ensuite la parole. Il manifestait tout son intérêt pour la philosophie avec les enfants : il vient de publier un ouvrage sur Philosopher et méditer avec les enfants (Voir la rubrique Informations et Publications), et a lancé une fondation SEVE (Savoir Être et Vivre ensemble), rattachée à la Fondation de France, qui a pour objectif de financer des formations pour tous ceux qui veulent animer des actions de philosophie avec les enfants en France et à l'étranger.

Pratiques de la philosophie avec les enfants : une base éducative pour le dialogue interculturel et la transformation sociale (Edwige Chirouter)1

C'est bien sûr avec beaucoup de fierté et d'émotion que je m'adresse à vous toutes et tous pour le lancement de cette première et unique Chaire UNESCO spécifiquement consacrée à la philosophie avec les enfants. C'est donc une reconnaissance institutionnelle importante au niveau international pour cette pratique.

Je tiens d'abord à commencer par des remerciements - d'usage mais sincères ; merci chaleureusement à toutes celles et ceux qui ont permis la réalisation de ce projet :

  • pour l'UNESCO : merci d'abord infiniment à Mme Irina Bokova (pour sa confiance et son soutien), à M. John Crowley (mon interlocuteur fidèle à l'Unesco) et à M. Daniel Janicot (pour l'accord immédiat de la Commission Nationale Française) ;
  • pour les universités de Nantes et d'Angers : à MM. les présidents Olivier Laboux et Rebledot ;
  • enfin pour le programme de recherche "Enjeux" : Merci à Loïc Clavier, directeur de l'ESPE des Pays de la Loire et Isabelle Vinater, directrice du CREN. Merci à M. Yves Degenere et Mme Mireille Loirat sans qui rien n'aurait été possible.

Je remercie tous les partenaires de la Chaire : écoles, universités, associations, institutions culturelles, qui oeuvrent depuis des années au développement de ces pratiques de philosophie avec les enfants et qui tissent aujourd'hui ce magnifique réseau international.

Je remercie Michel Serres, qui a accepté tout de suite d'être le parrain officiel de cette Chaire, qui me prie de l'excuser, car il ne peut être présent pour des raisons de santé.

Je ne suis ici à la tribune que la très modeste représentante de tout ce réseau de militants qui chaque jour, dans tous les coins du monde, travaille au développement de la pensée critique et bienveillante au service des valeurs de la démocratie et de la fraternité. Je ne peux vous citer tous (mes camarades, amis et collègues venus du Canada, de Belgique, de Suisse, du Luxembourg, de Grèce, du Benin, du Cameroun, d'Algérie, de Tunisie, du Maroc, d'Égypte, du Liban, d'Israël, du Brésil, d'Inde, des États-Unis etc.).

Mais il y a quand même une personne à qui je voudrais m'adresser personnellement : c'est Michel Tozzi, qui fut mon directeur de thèse, et qui vous le savez a oeuvré toute sa vie à légitimer la pratique de la philosophie avec les enfants (à une époque où ces pratiques étaient parfois très méprisées par l'institution). Merci et bravo Michel, c'est tout ton travail qui a permis que la première chaire Unesco sur la philosophie avec les enfants puisse être portée aujourd'hui par une université française (ce n'était pas gagné...).

Quelques mots maintenant sur les enjeux de la création de cette chaire

L'actualité tragique partout dans le monde nous alerte sur la nécessité d'éduquer dès le plus jeune âge les futurs citoyens et citoyennes à l'esprit critique, aux valeurs humanistes, à l'égalité entre les hommes et les femmes, à la nécessité d'un dialogue apaisé et respectueux entre toutes les cultures et de lutter contre toute forme de populisme et de dogmatisme.

La chaire sur la pratique de la philosophie avec les enfants a pour objectif d'aider au développement de ces pratiques citoyennes par la recherche, la formation, la diffusion d'outils pédagogiques dans les écoles et la Cité, et la coopération internationale des acteurs.

Les enjeux de la pratique de la philosophie avec les enfants rejoignent très étroitement les objectifs et les valeurs de l'UNESCO : trop souvent réduite à l'enseignement secondaire ou universitaire, la pratique de la philosophie est pourtant l'un des moteurs essentiels pour développer l'esprit critique, la pensée complexe, les compétences démocratiques, l'empathie, et le dialogue interculturel.

E. Kant, en 1797, dans un texte intitulé Projet de paix perpétuelle, imaginait un monde d'hommes et de femmes instruits et éclairés permettant l'avènement d'une fraternité laïque universelle et cosmopolite. L'UNESCO est en quelque sorte la réalisation en acte de cet idéal des Lumières. Je suis persuadée que la coordination d'un réseau international et multiculturel où chercheurs, enseignants, éducateurs, bibliothécaires et enfants du monde entier puissent dialoguer ensemble sur des questions philosophiques permettra de mieux faire vivre le concept de Fraternité.

Car au-delà des différents visions du monde, réponses, convictions et croyances, nous sommes bien frères et égaux devant les questions elles-mêmes et l'étonnement devant le monde où elles trouvent leurs sources. Les questions du Bonheur, de l'Amour, du Bien et du Mal, de la Liberté, de la Mort, de l'Identité, sont universellement partagées par tous les Hommes et transcendent l'espace et le temps.

La démocratisation de l'enseignement de la philosophie est aussi une nécessité dans le monde d'aujourd'hui, caractérisé par la complexité et les crises multiples (de sens, des valeurs, de la démocratie, de l'économie).

Nous rejoignons aussi les préoccupations de la philosophe. Martha Nussbaum, dans Les émotions démocratiques (2011), dont l'un des chapitres est justement consacré à M. Lipman et à la philosophie avec les enfants. Pour M. Nussbaum, les systèmes éducatifs tendent à mettre de côté les Humanités au profit d'une connaissance purement technologique, technocratique, dévitalisée, préparant ainsi une grave crise des démocraties.

Pourtant, seuls les Humanités, la littérature, la philosophie, l'histoire et les arts permettent aux futurs citoyens de développer une pensée complexe et leur empathie.

Les enjeux de la pratique de la philosophie avec les enfants s'inscrivent ainsi pleinement dans l'héritage de l'humanisme et de la philosophie des Lumières. C'est pourquoi je terminerai par une gravure de Francisco Goya : Le sommeil de la Raison engendre des monstres. C'est parce que nous - chercheurs enseignants, éducateurs, parents - avons l'intime conviction que l'éducation permet l'émancipation, que le savoir et la pensée sont des armes contre toutes les formes de populisme, de dogmatique et de fanatisme, que nous militons pour la démocratisation de l'enseignement de la philosophie.

L'enjeu de la création de cette Chaire UNESCO n'est donc pas seulement pédagogique, mais il est aussi et surtout pleinement politique, au sens le plus noble du terme.

Nous avons du travail, maintenant notre aventure commence, Ce n'est qu'un début....


(1) Discours d'Edwige Chirouter, maîtresse de conférences habilitée à diriger des recherches, responsable de la Chaire.

Diotime, n°71 (01/2017)

Diotime - Cérémonie d'ouverture de la Chaire Unesco