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Un nouveau conte philosophique de Pierre Moessinger : Ping Pou l'astronome

Pierre Moessinger, pmoessinger@yahoo.com

Au commencement du règne du roi Ling de la dynastie des Zhou, un astronome nommé Ping Pou observa un jour, plus par hasard que par calcul, un phénomène qu'il considéra comme fondamental et capital : sur sa boule de jade blanc se reflétait une lueur rouge, étendue du levant au couchant. Ping Pou, émerveillé, se demanda pourquoi le ciel s'était ainsi paré de sa robe de mariée. Il appela Jia, sa vieille servante, pour partager la joie de sa découverte. Mais Jia ne vit que le reflet déformé du visage de Ping Pou, ce qui le contraria fortement. "Les femmes ne voient jamais rien !" dit-il en ronchonnant.

Ping Pou travailla jour et nuit, ne parla à personne. Après de patientes observations au cours desquelles il clignait de l'oeil en regardant sa boule, il partit en direction du Mont Yaka. On ne le revit jamais. La rumeur répandit à son égard maintes légendes. On raconta par exemple qu'effrayé par un dragon sorti du Fleuve Jaune, il s'y était noyé. On dit aussi qu'ayant dérobé l'élixir d'immortalité, il s'était enfui vers la lune pour échapper à la colère des dieux. Très vite cependant, on cessa de parler de lui. Pendant des dynasties son nom fut recouvert par le silence, et seuls quelques spécialistes auraient pu dire que Ping Pou avait été astronome au temps de la dynastie des Zhou. Tout le monde savait pourtant que les éclipses de soleil étaient dues à la conduite déréglée du Roi et de son Épouse, mais rares étaient ceux qui auraient pu affirmer que Ping Pou était l'auteur de cette explication.

Nous sommes maintenant en 1830, c'est-à-dire vers la fin de la dynastie Qing, aux abords de Tianjin. C'est en creusant la terre pour y faire un puits avant la saison sèche que deux enfants, Lou et Wang, découvrirent une liasse de papier de lin recouverte d'une calligraphie énigmatique. Après de vaines tentatives de déchiffrage, ils s'en remirent à leur père, qui était professeur de chinois ancien à l'Université du Dragon d'Or de Pékin. Il ne s'agissait ni plus ni moins que du journal de Ping Pou. La liasse avait souffert du temps. Cependant, après un examen savant, le professeur Lu Li Chi réussit à traduire une partie du manuscrit. Il compléta les phrases incomplètes, évita les termes contestés, utilisa un langage contemporain tout en restant au plus près du texte original, et essaya de placer les dates dans le calendrier moderne. Quand il eut terminé, il appela Lou et Wang et leur lut lentement le texte de Ping Pou.

Année 558, troisième mois, quatorzième jour. La fleur à langue de poulet s'est éclose ce matin. Avec ma servante Jia, nous avons fait le tour de l'étang derrière ma cabane. Li Fu est venu me voir. Il prétend qu'une éclipse de soleil est imminente. Je suis scandalisé qu'un homme comme Li Fu salisse ainsi la réputation de du Roi et de son Épouse.

(Illisible...) Fête de Lou. J'ai observé hier soir l'étoile Tia-chou, tandis que Jia m'apportait du thé de lotus en chantant une chanson qui me rappela mon enfance :

Les cailles
Vont
par couples

Et les pies
Vont
par paires

Les canards
ont
deux pattes

Mais les boas
n'en ont pas.

Le professeur s'arrêta. Plusieurs pages disparaissaient dans les taches et les rognures, ne permettant plus une lecture intelligible. Il reprit plus loin.

557, septième mois, le loriot chante. Mes méditations me conduisent de plus en plus à penser que mon confrère Li Fu a tort lorsqu'il prétend que les corps célestes sont suspendus à de petits fils invisibles. Pour en avoir le coeur net, je suis monté sur le toit de ma cabane, et m'approchant ainsi du ciel par une nuit sans nuages, j'ai observé distinctement que les astres étaient accrochés à la voûte céleste comme des mouches au plafond. Sur ces entrefaites, je me suis rendu chez Li Fu pour lui faire part de ma découverte. Il fut peiné, lui qui n'a cessé de comparer les étoiles à des araignées suspendues à un fil qu'elles sécrètent avec félicité dans l'espace. Qu'elles fussent comme des mouches au plafond contredisait ses observations. Je lui fis remarquer qu'en astronomie il était important de bien observer.

Le professeur sauta quelques pages trouées.

554, deuxième mois, vingt-sixième jour. Ma servante Jia est revenue ce matin après deux jours passés à Yi-li où habitent ses vieux parents. Ce n'est pas trop tôt. Vers six heures, méditant sur le mariage impossible du Tigre blanc et de la Tortue noire, très éloignés dans le ciel, j'aperçus à nouveau dans ma boule le rougeoiement scintillant. Je me prosternai et priai la déesse des nuages.

554, huitième mois, troisième jour. Li Fu, encore fâché d'avoir été contredit par ma découverte, est passé me voir pour présenter quelques arguments nouveaux. Il prétend que si les étoiles étaient agrippées à la voûte céleste, comme je l'affirmais, il devait bien s'en détacher une de temps à autre. Je ne fus pas embarrassé par cet argument, et lui répliquai que si elles étaient suspendues à des fils, elles se balanceraient lorsque la brise se lève. Li Fu, visiblement contrarié, fronça les sourcils et réfléchit longuement ; puis il dit qu'il avait en effet vu des étoiles se balancer dans sa boule de jade vert. Je compris alors soudain pourquoi mon confrère s'était pareillement enfoncé dans l'erreur. En effet, que peut-on voir dans une boule de jade vert ?

552, premier mois, jour de mon anniversaire. Miao Lolo, Li Sou et Ho Bo sont venus me voir. Jia avait préparé du canard aux orties et une salade de bardane. Jusque tard dans la nuit, nous avons bu et chanté des chansons du bon vieux temps. J'avais presque oublié celle-ci, que me chantait ma mère :

Qui dit
qu'un rat
n'a pas de dents

Qui dit
qu'un moineau
est sans bec

Qui dit
que Fuxi
le soleil n'allumera ?

Lou et Wang furent déconcertés par ces tercets énigmatiques, mais se gardèrent d'intervenir, impatients d'entendre la suite.

Au petit matin, je fis sous l'effet de la boisson un rêve étrange. Jia m'annonçait l'arrivée de la reine Dou (je n'ai jamais entendu parler d'une telle reine) qui m'attendait devant ma cabane. Quand je lui demandai de quelle province elle était reine, elle me dit : "Vous souvenez-vous de moi ?" Je secouai la tête. "Je vous ai promis, reprit-elle, de vous emmener là-bas", et d'un geste ample elle désigna le nuage rouge qui posait sur l'horizon une lueur éclatante. Je vis aussi, très exactement dans la direction qu'indiquait la reine, le mont Yaka. Je me réveillai et compris subitement qu'il n'y a qu'à l'escalader pour parvenir au nuage rouge. Je décidai donc de partir pour le mont Yaka.

Certes il manque de nombreuses pages au journal de Ping Pou. Vous conviendrez cependant que c'est un vrai miracle que ce manuscrit ait traversé tant de siècles. Les pages du centre, auxquelles nous arrivons maintenant, sont mieux conservées, sans doute parce qu'elles ont été protégées par l'enveloppe des autres pages.

Troisième mois, les liserons sont chargés de rosée. C'est le jour du départ. Bien que je sois resté discret sur les circonstances de mon expédition, la rumeur s'est répandue comme un feu mal étouffé. En effet, Li Fu survint vers quatre heures du matin, harnaché de bagages, prêt à m'accompagner. Je lui demandai qui lui avait dévoilé mes desseins. Il répondit : "L'arc-en-ciel qui est à l'Orient." Je compris que Li Fu était mû par une volonté supérieure, et qu'il ne servirait à rien que je m'y oppose. J'acceptai de partir avec lui. Jia porterait les bagages.

Quatrième mois, jour de la lune maigre. Après un mois sur sentiers incertains et dos osseux de mules, nous sommes arrivés fourbus au pied du mont Yaka. Malgré nos querelles, je serrai Li Fu dans mes bras avec force. Jia restait à distance, cueillant de l'absinthe pour nous faire des colliers. Mon coeur dans ma poitrine s'envole comme une palombe. Ah si je pouvais la laisser échapper, elle aurait vite rejoint le sommet !

Quatrième mois, jour suivant celui de la lune maigre. L'ascension se révèle difficile. La fougère picotante entrave notre marche. Quelle sorcière l'a plantée sur notre chemin ?

Quatrième mois, déjà les tulipes sauvages. Le nuage rouge apparaît au-dessus de nos têtes, baguant le mont Yaka. Li Fu est stupéfait car jamais il ne le vit dans sa boule verte. Il se laissa aller à des spéculations hasardeuses : à une telle altitude, les rhododendrons teindraient à leur passage les nuages !

Quatrième mois, dix-septième jour. Le nuage croît au-dessus de nos têtes. Nous sommes comme des abeilles autour d'un pavot, ivres d'atteindre leur but. Des nuages blancs naissent maintenant sous nos pieds, morcelant la vallée. Aux orchis vanillés ont succédé les jacinthes à cloches et aux jacinthes à cloches l'héliotrope mou et la cuscute volubile.

Ce soir. Li Fu, gagné par l'exaltation des hauteurs, invita Jia à chanter "Ah les belles tiges de bambou", prétextant la nécessité d'une seconde voix. Cette démarche me parut incongrue. Il ne faut pas chanter avec une servante.

A cet endroit du texte, le professeur Lu Li Chi crut devoir renseigner ses enfants sur la condition servile des domestiques dans la Chine ancienne.

Dix-huitième jour, la lune s'est agrandie pour mieux surprendre les voleurs. Le nuage a une odeur de...(illisible).

Vingtième jour. Jia est tombée sous la charge des bagages, prise d'un vertige dont je ne sais pas s'il est causé par l'altitude ou par le parfum de plus en plus entêtant du nuage.

Vingt-et-unième jour. Nous avons laissé la source Tsi-huan sur notre gauche. Li Fu a un comportement bizarre. Il lui arrive de ne pas répondre à mes paroles et d'imiter sans raison le cri de la bécassine des marais. Jia s'affale souvent, ce qui endommage les bagages.

Vingt-deuxième jour. Une idée saugrenue m'a traversé l'esprit. Alors que Li Fu est toujours très mal habillé, j'ai trouvé pendant un instant ses chaussures élégantes. J'en conclus que le nuage rouge, comme le champignon bleu, inspire des pensées inexactes.

Vingt-troisième jour. Nous sommes maintenant au coeur du nuage rouge dont la lumière projette sur toutes choses une lueur incandescente. J'ai eu ce matin une vision merveilleuse. Alors que je me recueillais et que je remerciais les dieux de m'avoir conduit jusqu'ici, la terre m'apparut soudain comme une sphère, alors que n'importe quel enfant sait qu'elle plate ! A cette absurdité s'en ajoutait une autre, plus monstrueuse encore : la terre tournait sur elle-même... alors que nous savons depuis longtemps que c'est le ciel qui tourne autour de nous ! Si la terre tournait sur elle-même, nous serions pris de vertige ! Bien entendu, je n'en parlerai pas à Li Fu qui me prendrait pour un désaxé. Cette image, cependant, me poursuit. J'en viens à imaginer que si cette boule tournait sur elle-même, cela expliquerait que le soleil apparût le matin, tournât dans le ciel, et disparût le soir. Mais quelle explication saugrenue ! Personne en Chine n'a jamais rêvé une telle fantaisie ! Jia ne se contente plus, de tomber, elle éternue sans discontinuer.

Deuxième jour. (Est-ce le deuxième jour du mois suivant ? S'est-il écoulé davantage de temps ?)L'atmosphère est suffocante, l'odeur insoutenable. Nous décidons de redescendre bien que je n'aie pas eu le temps de faire toutes mes observations. Li Fu est enchanté, il a trouvé un morceau de fil à attacher les étoiles. J'avoue que sa découverte va me contraindre à modifier quelque peu mes conceptions. Sans doute la plupart des étoiles sont-elles accrochées, mais les plus grosses sont peut-être suspendues.

Ici le manuscrit est très détérioré.

Douzième jour.(Quel mois ? quelle année). Ce matin le dieu Fuxi a allumé le soleil de bonne heure. Mes rhubarbes sont mûres. Voilà qui accompagnera ce soir le merlan frit.

Le professeur arrêta ici sa lecture. Il ne restait entre ses mains que des miettes.

Lou, Wang, et leur père comprirent qu'ils étaient en possession d'un document d'une portée historique monumentale.

Ils firent savoir dans les milieux astronomiques que Ping Pou avait fait une découverte très importante au VIème siècle avant JC. Hélas personne ne s'intéressa à cette révélation. Seul un astronome perspicace, mais complètement inconnu, demanda copie du manuscrit. Après avoir scruté le document, il fut convaincu que Ping Pou déraisonnait au moment de sa prédiction, et qu'on ne pouvait pas le tenir responsable d'une véritable découverte. "Ping Pou rêvassait", écrivit-il au professeur Lu Li Chi.

La Commission des Découvertes Célestes de l'Empire ne s'intéressa pas au manuscrit et continua à mentionner Ping Pou sans changement dans son annuaire : "Ping Pou : astrologue de la dynastie des Zhou qui expliquait les éclipses de soleil par la conduite déréglée du Roi et de son Épouse".

Ainsi la découverte de Ping Pou fut-elle oubliée et l'histoire de l'astronomie conserva-t-elle une certaine cohérence chronologique.

Ce n'est que tout récemment que les savants de l'Institut de Géologie Populaire de Pékin ont découvert dans le ciel de Chine, non loin du mont Yaka, un nuage rouge d'origine volcanique. Ils affirment que ce nuage a la propriété, quand on en respire de petites bouffées, de donner une vision très claire et très profonde des choses, et de mener le regard bien au-delà des horizons habituels. Cependant, si l'on en aspire de grandes bouffées, la raison est affectée et l'on se met à dire des âneries.

Quelques questions

Petites bouffées et grandes découvertes ? Grandes bouffées et grandes bêtises ? Voilà des questions qui, vous en conviendrez, doivent être discutées pour pouvoir évaluer le travail de Ping Pou.

La vie et l'oeuvre de cet astronome conduisent aussi à d'autres questions :

  • Si vous aviez été à la place de Ping Pou, qu'auriez-vous fait mieux que lui ?
  • Est-ce qu'on va encore faire de nouvelles découvertes en astronomie ? Dans d'autres disciplines ?
  • Quelle est la différence entre découvrir (comme un astronome) et apprendre (comme un élève) ?

Vous avez sûrement d'autres questions. Remarquez que, parmi celles-ci, il y en a auxquelles Ping Pou n'aurait pas pu penser.

Pourquoi mettre en scène des personnages de l'Antiquité ?

  • Parce qu'il y a une parenté entre le développement cognitif de l'enfant et l'histoire des sciences1.
  • Parce que cela permet de mettre en scène des adultes qui font des erreurs, ce qui court-circuite la soumission intellectuelle de l'enfant, et, en quelque sorte, lui fait de la place.
  • Cela permet d'aborder de manière simple et directe des questions scientifiques fondamentales, et
  • Ouvre la voie à l'idée de relativisme historique.

(1) Je reprends ici une idée de Piaget selon lequel il y a un parallèle entre le développement de l'intelligence (ontogenèse) et l'évolution historique des connaissances (sociogenèse). Rappelons que selon Piaget, le sujet connaissant ("épistémique") agit sur son environnement en recourant à des modes d'action-pensée (schèmes) déjà constitués, et cherche à les modifier quand il l'estime nécessaire (en général quand son action-pensée échoue). Dans cette interaction, le sujet se différencie progressivement de son environnement, tandis que ce sur quoi il agit ou pense s'enrichit de propriétés nouvelles. Bien que Piaget se soit principalement intéressé au développement cognitif de l'enfant, la différenciation sujet-objet apparaît aussi dans l'évolution historique des connaissances. Comme pour l'enfant, la connaissance du monde procède par décentrations progressives, c'est-à-dire qu'elle s'éloigne de l'apparence immédiate des objets pour inférer des propriétés plus centrales et moins visibles, dans le même temps que le sujet connaissant se dégage de son point de vue propre.

Diotime, n°70 (10/2016)

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