Témoignage

Deux entretiens : Chiara Pastorini et Gilles Geneviève

Entretiens par Lila Cazier, étudiante en philosophie à la Sorbonne et Louise Trotignon, étudiante en philosophie à la Sorbonne.

I) Entretien avec Chiara Pastorini, fondatrice et directrice du projet "Les Petites Lumières"

Quel est votre parcours, comment faire pour devenir animateur en DVP (Discussion à Visée Philosophique) ?

Mon parcours est assez atypique. Après un avoir achevé un cycle d'études de dentiste, je me suis inscrite en Philosophie. J'ai fait mes études entre l'Italie, les Etats-Unis et la France, et soutenu ma thèse de doctorat sur Ludwig Wittgenstein à Paris 1 Sorbonne. J'ai enseigné ensuite au sein de l'université Paris 7 Diderot. C'est seulement après quelques années que je me suis tournée vers la philosophie pour les enfants.

Quelle a été votre motivation pour créer ces ateliers ?

Le déclic a été pour moi personnel : mes enfants, vers l'âge de 3/4 ans, ont commencé à me poser de vraies questions métaphysiques : pourquoi faut-il mourir ? Suis-je comme un robot ? Qui était le premier homme ? Et beaucoup d'autres. Ce qui nous entraînait dans des débats très enrichissants et amusants. J'ai voulu élargir cette expérience avec d'autres enfants et c'est avec cette idée que j'ai fondé le projet Les Petites Lumières : www.ateliersdephilosophiepourenfants.com

Quels sont vos objectifs ?

L'objectif principal est d'amener les enfants à penser par eux-mêmes, de façon réflexive, créatrice et critique. Dans les discussions à visée philosophique, l'animateur devient un médiateur qui facilite la construction des débats, tout en faisant naître l'autonomie de pensée chez l'enfant.

Quel est le statut des animateurs de discussions à visée philosophique en France ? Etes-vous nombreux ?

Nous sommes de plus en plus nombreux, heureusement! Créée pendant les années 1970 par le philosophe américain Matthew Lipman, la philosophie pour les enfants s'est développée partout dans le monde. En France, les recherches se sont multipliées, surtout ces dix dernières années et plusieurs équipes de recherche ont apporté de nouvelles perspectives. Certains, comme Edwige Chirouter, classifient les différentes approches par leurs objectifs prioritaires, et distinguent :

"- Un courant "psychanalytique", qui insiste sur la reconnaissance du sujet, représenté par J. Lévine (AGSAS) et d'autres ;

- Un courant "éducation à la citoyenneté", qui insiste sur l'acquisition des habitus démocratiques, dans lequel se reconnaissent S. Connac, Alain Delsol, etc. ;

- Un courant "philosophique", qui met l'accent sur les exigences de la pensée et la didactique du raisonnement philosophique, avec par exemple M. Lipman, A. Lalanne, O. Brenifier, E. Chirouter, etc.; Certains, comme M. Tozzi et J.-C. Pettier, se situent à la fois dans le second et le troisième courant. Et sur le terrain, les enseignants bricolent entre ces exigences pour inventer leur propre dispositif".

Diotime n° 55, janvier 2013

Avez-vous observé des résultats sur les enfants ?

Bien sûr ! Ces ateliers sont de plus en plus intégrés dans les programmes des écoles maternelles, primaires et collèges, avec des résultats très positifs, voire étonnants, en ce qui concerne la prise de parole des enfants, le développement de l'expression orale et l'épanouissement de la pensée selon une argumentation structurée. Sans compter que les enfants s'amusent beaucoup!

Pouvez-vous résumer votre méthode ?

Notre modèle reste la méthode maïeutique de Socrate, qui, comme sa mère obstétricienne, visait à accompagner des "accouchements". Dans le cas de la philosophie, évidemment, il ne s'agit pas de faire naître des enfants, mais, en rebondissant avec des questions sur les réponses données, de faire naître les idées les plus spontanées et dépourvues de préjugés. Tel est notre but avec les enfants : les amener à s'interroger sur des thèmes en leur apprenant à faire des distinctions conceptuelles et à développer leur sens critique. La philosophie n'est pas une pédagogie de la réponse, mais de la QUESTION. Dans ce cadre, l'animateur devient un médiateur pour faciliter la construction des débats. Il doit en même temps provoquer et faire naître l'autonomie de pensée chez l'enfant. Il relance la réflexion par le biais de demandes d'explication sur les idées émises, de précision, de définition, d'argumentation, etc.

Quelle est la cause des réticences ? / Quel est le principal obstacle à ces ateliers ?

La principale réticence à la philosophie pour enfants est l'idée qu'il faudrait attendre un certain âge pour pratiquer la philosophie parce que c'est "difficile".

A votre avis, d'ou vient l'idée qu'il faut attendre un certain âge pour pratiquer la philosophie ?

Dans l'imaginaire de certains critiques, faire de la philosophie doit "nécessairement" passer par l'accès aux textes parfois très techniques des philosophes du passé. Faire de la philosophie avec les enfants remet en question ce présupposé : même si on peut utiliser des textes (contes de littérature ou de philosophie pour enfants), l'enseignement des textes canoniques de la tradition n'est pas pris en compte.

Mais on peut se demander : pourquoi, quand un enfant commence à compter et à faire des opérations simples, on dit qu'il fait des maths, quand il fait des figures sur une feuille on dit qu'il fait des dessins, et quand il pose des questions philosophiques on devrait nier qu'il fait de la philosophie ?

Pensez-vous que l'école a comme rôle de créer plus d'ateliers philo ?

Absolument. De cela dépend la capacité critique de nos enfants et donc la société de demain.

Participer à une communauté de recherche philosophique (CRP), c'est s'entrainer à créer une communauté démocratique où l'on partage les valeurs de respect et tolérance.

II) Entretien avec Gilles Geneviève, instituteur, formateur et animateur de DVP, rédacteur de La raison puérile, édition Labor, 2006

Quels sont les objectifs d'une DVP ?

Cela va au delà d'un objectif, car cela ramènerait la discussion philosophique avec les enfants à un cadre uniquement scolaire. C'est au niveau de l'individu que l'on agit, c'est donc une question d'éducation en général. Car je pense, comme nombre d'autres, que les enfants naissent philosophes. Si on ne leur offre pas la possibilité de laisser cette flamme allumée, elle s'éteint. Je pense aussi que dans un certain nombre de dispositifs éducatifs (au sens large ), on tue les philosophes dans l'oeuf. Je crois que l'on est trop directif, par exemple lorsque l'on empêche les enfants de parler. Il y a des familles où ça prend cette forme là, le mot qui revient le plus souvent c'est "tais-toi" ou "tu parleras de ça quand tu seras grand" etc. A partir du moment où on adopte cette posture éducative, le philosophe qui est présent en chaque enfant qui naît ne va pas pouvoir se développer. Il existe un certain nombre de dispositifs éducatifs, autant au niveau de l'école que de la famille ou des amis, qui permettent ce développement.

Ne pensez-vous pas que c'est le rôle de l'école d'ouvrir des espaces de discussion ?

Vous savez comme moi ce qu'est la philosophie en terme universitaire. Jusqu'à une période récente, la philosophie c'était uniquement en Terminale, le tout basé sur l'écrit et l'écoute d'un cours magistral la plupart du temps. Tout est perverti de bout en bout par l'examen final du bac. Cela enferme la philosophie dans un certain carcan : une certaine pratique, une certaine procédure. Je ne pense donc pas que le rôle de l'école, tel qu'il est défini jusqu'à présent, soit d'ouvrir ces moments où l'adolescent se sent autorisé à s'emparer de ces questions philosophiques et d'en discuter. Jusque là, du primaire au lycée, à aucun moment dans l'instruction officielle, il n'était question de moment de discussion comme ceux-ci. Lorsque j'ai commencé la philosophie avec les enfants, non seulement rien ne le prévoyait dans les textes, ni dans l'esprit, ni dans les faits. Mais encore quand nous nous y sommes mis, nous étions contre l'administration. L'inspection Générale de Philosophie ne voulait pas reconnaître cette pratique comme de la philosophie.

Quelle reconnaissance officielle a la DVP en France ?

L'UNESCO se prononce depuis de nombreuses années sur la méthode de Matthew Lipman, pédagogue américain. C'est le premier qui a lancé des activités philosophiques avec les enfants. L'UNESCO s'en est emparé une vingtaine d'année plus tard, en 1998. Depuis, il y a eu un certain nombre de contacts entre notre groupe de recherche informel et l'UNESCO. Un contact que j'ai pu mettre en avant par ma collaboration avec Michel Onfray à l'Université Populaire de Caen. De fil en aiguille, l'UNESCO s'est de plus en plus intéressée à la chose jusqu'à la création de cette chaire tout récemment. Ce qu'il y a eu également de récent, depuis Juin 2015, c'est qu'il y a maintenant dans les textes officiels de l'Education Nationale, surtout au niveau de l'école élémentaire, référence explicite à la DVP, dans le cadre de l'Enseignement Civique et Moral (EMC). Maintenant, personne ne peut reprocher à un enseignant de pratiquer ce genre d'activité. Ce qui n'était pas le cas, je peux vous l'assurer, lorsque j'ai commencé dans les années 1998-2000.

Sur votre site, je vois que vous vous êtes beaucoup inspiré de Matthew Lipman pour votre méthode avant de vous en détacher. Pouvez-vous expliquer ce processus ?

Il se trouve qu'à l'époque, dans l'Education Nationale, ayant toujours été dans l'enseignement primaire, on avait des formations. J'ai pu bénéficier d'un stage de philosophie pour enfants d'après les travaux de Matthew Lipman. Evidemment, je n'étais pas vierge de toute discussion avec les enfants. Ce n'était pas un choix si j'ai suivi la méthode Lipman, on ne proposait simplement pas d'autres informations. Pendant ce stage, on nous a expliqué les tenants et aboutissants de la démarche Lipman, sans nous dire qu'il y avait d'autres méthodes qui existaient. Les gens qui étaient là ne connaissaient pas bien les autres initiatives qui se développaient, en France tout particulièrement. Des initiatives lancées soient par des philosophes, soit par des gens des cafés-philo et des gens issus d'un courant psychanalytique. J'ai découvert tout ça petit à petit. Je me suis rendu compte qu'il n'y avait pas que la démarche Lipman pour la discussion avec les enfants. Deuxième chose : j'ai toujours été un libertaire. C'est-à-dire que plus on s'efface, mieux c'est. On doit programmer dans tout acte éducatif sa disparition et viser l'autonomie des jeunes qui nous sont confiés. Afin que les jeunes se rendent compte qu'ils n'ont pas besoin de la béquille de l'adulte, auto-proclamé philosophe ou expert. Ils peuvent agir et grandir seuls, notamment dans le cadre d'un groupe. Remettre le dispositif entre leurs mains, c'est également leur demander si la méthode que l'on utilise leur satisfait ou non. Comme vous le savez, avec la démarche Lipman, on part souvent de livres rédigés par lui-même et ses collaborateurs. En demandant aux enfants si les lectures leur plaisaient, certains ont répondu que non, en les considérant superflues. Si on veut être démocrate et montrer aux gens que leur avenir est entre leurs mains, il faut le faire vivre à l'école et dans tout le système éducatif. Le but est de montrer que le peuple doit faire évoluer les choses au moment où cela ne les satisfait plus. De là, demander si le dispositif fonctionne aux enfants est primordial.

Peut-on avoir un diplôme ou une formation reconnue par l'Etat pour devenir animateur de DVP ?

Les dispositifs dans lesquels je suis impliqué ne sont pas des dispositifs officiels. C'est souvent à l'initiative de collectivités territoriales ou d'associations culturelles. Cela peut prendre différentes formes : par exemple à l'Université Populaire de Caen, les cours sont semi-publics. Je donne cette année une série de conférences sur la pédagogie libertaire avec un retour sur la philosophie avec les enfants. Je mène également une formation de trois jours dans quelques semaines, à l'initiative d'une association concernant l'illettrisme. Cela fait deux ans qu'ils me demandent d'animer des ateliers. J'en suis très content, mais je ne pourrais pas éternellement le faire tout seul. D'où la formation. Toute la population en âge de parler peut être intéressée par ces ateliers : enfants, adolescents et même adultes. Je mène aussi des ateliers parents-enfants. C'est bien qu'il y ait d'autres gens qui se lancent dans la démarche. C'est pour cela que je trouve cela intéressant que, en complément de mes animations philosophiques, je sois formateur.

Il n'y a donc aucun titre officiel d'animateur de DVP ?

Il n'existe rien pour officialiser le titre d'animateur philosophique. En Juin 2015, on a officialisé ce type de pratique, mais uniquement à l'école. Nous pourrions en effet souhaiter un statut similaire aux animateurs culturels de type danse ou musique, etc... Avec des diplômes reconnus par l'Etat. Mais ce n'est pas le cas. Et ce, à cause des résistances de l'Institution philosophique en France. Quel serait le statut de ces gens qui seraient officiellement reconnus comme animateur de discussion philosophique par rapport aux professeurs de philosophie ? Cela sous-entend qu'il y a une certaine catégorie de personne qui serait "apte" à enseigner la philosophie dans des cadres officiels. De plus, l'animateur n'utilise pas du tout la même méthode. En Terminale, on vous demande des lectures, des dissertations et des commentaires de textes, le tout est noté et concerne les adolescents âgés de 18 ans. Alors qu'avec la philosophie avec les enfants, comme son nom l'indique, on commence dès 3 ans, il n'y a pas d'écrits, on ne note pas. Nous sommes dans une logique de discussion à plusieurs.

Quelles réticences peut on rencontrer en souhaitant faire une animation de DVP malgré l'absence de titre officiel ?

A partir du moment où c'est inscrit dans les textes officiels, il n'y a plus de réticence. A présent, tout instituteur est en droit de le faire et personne ne peut le lui reprocher. Avant, c'était considéré comme dangereux de parler de ces sujets avec les enfants. Cela rentrait dans le cadre de la psychologie : la difficulté à parler de la mort, de la jalousie ou du divorce. Ce que je réponds toujours c'est que "ce n'est pas la discussion philosophique qui est dangereuse, c'est la vie". N'importe quel enfant peut être confronté à la mort d'un proche, ou confronté à un divorce, à de la violence... Vaut il mieux le laisser démuni face à la vie, ou ouvrir des espaces de paroles ? Dans mon fonctionnement justement, toutes les questions sont impersonnelles pour éviter le dérapage vers la psychologie. Bien évidemment, tout ce qui est dit reste autobiographique. Je pense qu'il vaut mieux parler de la mort. Montaigne disait que philosopher c'était apprendre à mourir, il ajoutait même qu'il faudrait commencer à philosopher dès l'âge de la nourrice. Il vaut mieux que ce soit les enfants toutefois qui propose les thèmes. A partir du moment où on agit ainsi, où ce sont les enfants qui proposent et où on refuse les questions qui auraient un nom propre (Pourquoi le papa d'Edgar a-t-il donné des coups à sa maman ? ). On va chercher à formuler la question différemment. (Pourquoi certains papas sont dangereux ? Pourquoi les relations mari et femme ne se passent pas toujours bien ? ). A partir du moment où l'on prend ce genre de précaution, il n'y a aucun problème. J'ai vu des gens venir dans mon atelier, des spécialistes en tout genre, me dire que les discussions étaient des moments neutres, ce qui ne peut que faire du bien aux enfants. Il n'y a aucun danger. De plus, personne n'est obligé de parler, nous n'imposons rien.

Avez-vous, de par votre expérience, observé des résultats chez les enfants qui suivaient des DVP ?

Il y a eu des recherches faites au Québec sur le domaine spécifique de l'estime de soi. Apparemment, il y a eu une réelle démarche scientifique avec deux groupes testés. L'un bénéficiait de discussions philosophiques et l'autre non. Dans le premier, on a observé une nette amélioration de l'estime de soi. Il est aussi évident que la discussion améliore la cohésion de groupe. Même les enfants le disent. J'ai mené des ateliers avec des enfants qui ne s'étaient jamais vus avant et qui n'auraient pas à se revoir et qui me disait " ça me fait plaisir d'entendre ce que les autres ont à dire sur cette question.". Même s'il y a désaccord, aucun enfant ne sort en colère. Ce désaccord est enrichissant pour les uns et pour les autres. De même, cela améliore l'image générale que l'on peut avoir de l'autre. Il n'est plus perçu comme un ennemi, mais comme un compagnon avec qui l'on apprend des choses. Certaines études, en Ecosse notamment, montrent une augmentation du QI chez ces enfants. Ceux qui avaient bénéficié des discussions auraient augmenté leurs capacités. Est-il vraiment intéressant de passer son temps à chercher des résultats ? Car on aura toujours quelque chose à y redire (le groupe n'était pas assez nombreux, les enfants étaient habitués etc.). Les personnes en désaccord avec notre manière de faire trouveront toujours une raison pour nous contredire. N'est-il pas mieux de faire l'économie de ces études ?

C'est le choix que j'ai fait. La discussion prend 3/4 d'heures par semaine, est ce que ça ne vaut pas le coup de le faire ? C'est un moment où l'on va travailler le lexique et la syntaxe dans une situation de communication. On a tout de même intérêt à le faire, surtout quand il n'y a pas de danger à le faire. Et puis, il faut faire travailler le langage : les linguistes disent que tout part de l'oral, il faut donc le travailler. L'humanitude et le développement de l'intelligence dépendent du développement oral. L'écriture est venue après. Cette capacité à échanger dans un moment de discussion en groupe paraît intéressant à privilégier. D'autant plus que les moments à l'école où l'on ouvre des espaces de discussions sont rares.

Dans nos souvenirs, nous avons eu peu de moments de discussions à l'école. Même en Terminale, peu de professeurs ouvrent des espaces de débats : à qui la faute ?

Ouvrir des débats n'est pas ce que l'on demande aux professeurs de philosophie. Il ne faut pas non plus leur jeter la pierre, car ils dépendent d'un programme à terminer. Il faut qu'ils préparent leurs élèves à l'examen du bac, auquel ils auront 8/20, c'est la moyenne nationale. Malgré les échecs répétés et ce que cela suppose sur l'estime de soi des élèves qui sortent de terminale avec des moyennes de 8/20 en philosophie, on continue à fonctionner ainsi : à lire des textes majoritairement platoniciens et dualistes, à encaisser des notes basses. Les professeurs n'ont simplement pas le temps d'ouvrir des espaces de discussion. De plus, il y a une certaine peur de la prise de parole. J'ai eu une réaction de la part de certains parents à l'Université de Caen. Ils me disaient avoir parlé autour d'eux des ateliers de discussions philosophiques, mais ils ne voulaient pas y amener leurs enfants, par peur de ne pas être à la hauteur pour répondre aux questions après coup à la maison.

Quel est votre lien avec le film documentaire Ce n'est qu'un Début ?

Michel Onfray a eu la gentillesse d'écrire un livre en 2004 sur l'Université Populaire de Caen. Il parlait à l'époque de ce qu'il s'y passait : il y avait plusieurs séminaires dont un que je menais sur la discussion philosophique. J'ai initié le chapitre avec cette phrase "Les enfants naissent philosophes, seuls certains le demeurent". Cette phrase a attiré l'attention de beaucoup de gens, dont une productrice de cinéma. Elle a pris contact avec moi afin de pouvoir suivre une cohorte d'élèves suivant des discussions philosophiques pour en faire un film : Ce n'est qu'un Début. De négociation en négociation, elle a trouvé cette école à Mée sur Seine. Le film est sorti en salle.

Quel est votre parcours ? Comment êtes vous arrivé à mener des ateliers de philosophie avec des enfants ?

Je n'ai pas fait d'études de philosophie. Si vous vous avez envie d'animer ce genre de discussions, tout dépend de vos exigences. Evidemment, si vous n'avez pas d'attentes matérielles, vous pouvez le faire. Par contre, animateur philosophique n'est pas encore un métier. Pour moi il n'y a que deux types de cas dans lequel cela peut exister : soit il faut être professeur en primaire ou collège, soit vous devez viser les médiathèques, MJC etc. et leur proposer des ateliers. Mais cette dernière solution est aléatoire et ne permet pas d'en vivre. C'est mon salaire d'instituteur qui me permet de faire aussi des formations et des discussions, sans cela je ne gagnerais pas ma vie. Après, il est vrai que je ne cherche pas à démarcher activement les médiathèques, puisque ce n'est pas mon activité principale. Si vous n'êtes pas professeur, on ne vous laissera pas rentrer dans une école pour pratiquer une séance de discussion. Avec les nouveaux rythmes scolaires, on peut toutefois y songer car les enfants sont à l'école, mais les animateurs n'ont pas à être des professeurs. Mais comment cela serait-il perçu au niveau de l'Education Nationale ? Un instituteur pourrait dire que c'est le travail de l'école par exemple.

Peut on tenter d'animer une DVP sans études de philosophie ?

Certaines personnes pratiquent le rentre dedans, comme Oscar Brenifier. Il est convaincu d'être le lien entre le commun des mortels et la vérité philosophique. Il va être invasif. Je suis opposé à cette pratique-là. Nous partons des questionnements des enfants et non de l'adulte. Quand un animateur vient avec sa propre question, c'est une question à laquelle il cherche une réponse. Avec en plus, la condition de parler du général. Vous pouvez toujours tester la chose ! Voyez comment les enfants réagissent. Lancez vous !

Quelle est votre méthode ?

Je demande juste aux enfants de me dire des mots, des mots importants qui leur viennent. Ça peut être des mots liés à une activité qui vous occupe pendant une bonne part de votre temps par exemple, où que vous avez déjà entendu quelque part (télévision, parents...). Et puis je leur fais faire une liste de mots. Par exemple, si je reprends l'une des discussions philosophiques que j'avais avec des enfants de 8 à 12 ans, nous avions les mots suivants : "Ecole", "Sage", "Jeu", "Concentration", "Travail", "Attentat", "Terrorisme", "Timide", "Malade", "Amitié", "Manger", "Propre", "Prénom", "Noir", "Vide", "Tuer", "Mourir", "Vivre", "Escalader", "Cueillette", "Vif", "Boire", "Fruits", "Légumes". A partir de ces mots, on essaie de réfléchir à ceux qui sont les plus importants. Et on essaie de construire une question impersonnelle : ce sont les enfants qui formulent les questions. J'essaie d'alterner les temps de discussions en groupe et les temps de préparation. On avait eu comme question : "Pourquoi Tuer ?", "Comment Boire ?", "Pourquoi y a-t-il des terroristes ?", "Pourquoi on va à l'Ecole ?", "Est ce qu'on est plus sage quand on est adulte?" etc. Si des questions sortent avec des noms propres ou un sujet personnel ("Pourquoi est ce que je mange tous les jours ?" ) on essaie toujours de la reformuler de manière impersonnelle ( "Pourquoi est ce que l'on mange tous les jours ?"). C'est un travail de reformulation pour passer du particulier au général qui est un exercice important en philosophie. A la suite de cela, on vote pour choisir une question. Cette question là, on va la discuter en essayant de définir les mots importants, en essayent de débusquer les présupposés, en faisant apparaître des typologies (est ce que c'est la même chose de tuer un microbe et de tuer une personne ? Y a t il différentes sortes de peur/de violence ?). A la fin, on demande aux enfants ce qu'ils en ont pensé.

Avez vous parfois à gérer des conflits entre les enfants sur certaines questions délicates ?

Il n'y a jamais de conflits. Les enfants comprennent. Même dans des cadres autre que l'école. J'ai eu des discussions sur l'existence de Dieu et la vie après la mort dans le quartier où je travaillais qui est un quartier sensible, avec de nombreux enfants d'origine étrangère, dont certains musulmans avec des mères portant le voile. Je n'ai jamais eu de problème. De même, dans les ateliers parents-enfants. Car je demande, lorsque les parents sont là, à ce qu'ils soient spectateurs (sans souffler la réponse aux enfants, ce qui m'est arrivé une fois) ou participants. Mais nous gardons cette politique en tête de permettre à celui qui a le moins parlé de s'exprimer. J'ai écrit un livre sur la question. Je vous propose de vous accompagner si vous vous voulez vous lancer.

Pourrait-on se lancer dès aujourd'hui dans la discussion DVP ?

Souvent c'est l'animateur lui-même qui a peur. Pourtant, les seuls retours que j'ai eu sont principalement positifs de gens qui en souhaitaient plus. Et ce depuis 20 ans. On a cette peur que les enfants ne parlent pas. Si c'est le cas, ce n'est pas grave, on ressort les crayons de couleurs et on fait une autre activité. L'enfant ne considérera pas cela comme un échec, c'est l'animateur qui le conçoit comme tel. L'intérêt c'est qu'il y ait des gens comme vous qui osent se lancer. Je n'ai pas la science infuse, je pense qu'il n'est pas nécessaire de faire de la philosophie pour pouvoir animer des discussions. Dans le domaine de la pédagogie, on peut chercher à régler des conflits. La discussion à visée philosophique n'en fait pas partie, c'est pour cela qu'on cherche à tout formuler de manière impersonnelle, c'est donc à la portée de tous. Si vous en avez envie, que vous êtes étudiante en philosophie et que vous avez le BAFA, vous avez le profil idéal.

Diotime, n°70 (10/2016)

Diotime - Deux entretiens : Chiara Pastorini et Gilles Geneviève