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Allemagne : Philosopher à l'école primaire en Allemagne, une étude de cas

Laure Gillot-Assayag, étudiante en master de philosophie, assayag.laure@gmail.com

Introduction

L'enseignement en Allemagne relève de la compétence des régions, ou Länder. De ce fait, il en résulte une hétérogénéité des politiques d'enseignement de la philosophie : seuls six Länder proposent un enseignement de la philosophie à l'école primaire (Brüning, Diotime, n°36, 04/2008). Tantôt matière optionnelle, tantôt matière alternative à l'enseignement de la religion, la philosophie en Allemagne occupe une place à géométrie variable.

Ethique, philosophie, morale : quelques clarifications

Concernant l'enseignement de la philosophie à l'école primaire, la majorité des directives fédérales emploient le mot " Ethik" plutôt que celui de " Philosophie " - Un Etat, le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, a recours au terme de Philosophie sur les six Länder proposant cet enseignement (Brüning, Diotime, n°36, 04/2008). Sans doute, le mot d'éthique est-il jugé plus adéquat aux expériences existentielles des enfants, à leurs questionnements moraux, à leur découverte d'autrui. Le terme "éthique" est également préféré à celui de "morale", qui aurait tendance à suggérer une norme extérieure, une hétéronomie, et risquerait ainsi d'être un frein à la pensée indépendante chez l'enfant. Ricoeur ne disait-il pas : "(...) je réserverai le terme d'éthique pour la visée d'une vie accomplie sous le signe des actions estimées bonnes, et celui de morale pour le côté obligatoire, marqué par des normes, des obligations, des interdictions caractérisées à la fois par une exigence d'universalité et par un effet de contrainte" (Paul Ricoeur, Ethique et morale, 1990) ? Ces directives impliquent que l'éthique est donc à la fois perçue comme une partie de la philosophie, une sorte de morale "appliquée", et la philosophie même.

L'exemple de la Grundschule Formanstrasse

La Grundschule Formanstrasse d'Hambourg est à la fois exceptionnelle et banale dans le paysage de l'enseignement philosophique à l'école primaire en Allemagne. Exceptionnelle, car elle revendique l'appellation de cours de philosophie dès la Klassen 1 (dès six ans), alors que les directives fédérales du Land de Brandebourg préconisent un enseignement de LER (acronyme de "Lebensgestaltung Ethik Religionskunde", mode de vie, éthique, religion) ; banale, car la philosophie y reste un cours optionnel. Pourtant, si la philosophie est une étoile parmi d'autres dans la constellation des cours proposés, elle y gagne aussi, paradoxalement, une place de choix.

A) Description du dispositif

1) Le décloisonnement de la philosophie

La Grundschule Formanstrasse s'inscrit dans le paradigme didactique de Hambourg (l'approche de Hambourg défendue, entre autres, par E. Martens et B. Brüning, mettant l'accent sur l'aspect dialogique de la philosophie et l'acquisition de compétences plutôt que de connaissances), et emprunte au modèle de la Philosophie avec les Enfants ( Philosophieren mit Kindern, PmK, dont le but est de favoriser la pensée créative chez l'enfant). L'école est aussi, surtout, un laboratoire d'innovation en pratiques didactiques de la philosophie.

A la Formanstrasse, les cours de philosophie se déclinent selon deux formats : il s'agit, soit d'un cours de philosophie à part entière (deux leçons de 90 minutes par semaine, le vendredi), soit d'un cours de philosophie inséré dans l'enseignement d'une autre discipline (40-60 minutes sur un cours de 90 minutes). Ce dispositif a pour effet de décloisonner la philosophie en l'intégrant à un large ensemble de matières. La diversité des appellations des cours de philosophie en témoigne ( voir Annexe).

Ainsi, le programme PhiNa (Philosopher sur la Nature vivante), inauguré en août 2007, par Kristina Calvert et Anna Hausberg, a pour fonction de faire philosopher les enfants sur la nature en cours de biologie.

L'insertion de réflexions philosophiques à la fin des cours de biologie a pour but de nourrir des interrogations philosophiques multiples et croisées, favorisés par une curiosité "naturelle" de l'enfant. L'enfant interroge la démarche scientifique, en faisant coopérer et s'articuler les deux disciplines dans un même cours et les enrichit ainsi de manière simultanée et réciproque.

La philosophie n'est pas assignée à être une pure discipline académique ; elle innerve au contraire tous les domaines de réflexion, scientifique et littéraire, et devient pratique de vie. Paradoxalement, cette "banalisation" de la philosophie permet d'en souligner la centralité et l'exceptionnalité ; la philosophie reprend le rôle qui lui est dévolu, celui de questionnement universel du monde.

2) Une discipline optionnelle, et choisie

Le fait que la philosophie soit une discipline à option, non obligatoire, ne vient pas pour autant discriminer les élèves en sanctionnant un milieu social préexistant : la philosophie ressort a priori du choix de l'enfant qui, à la rentrée, complète un questionnaire avec ses passions, ses loisirs, ses points forts et points faibles. Il indique ensuite quels sont les cours à option qu'il souhaiterait suivre. L'initiative philosophique ne provient donc pas du parent, mais d'abord de l'élève. Ce libre-arbitre permet à l'enfant de faire preuve d'un "vouloir apprendre" (U. Wilke, J. Wilke, 1995), et d'avoir une démarche active dans le choix de sa formation dès les petites classes. En deuxième instance, un professeur peut également recommander un élève pour les cours de philosophie, s'il estime que l'élève présente une envie, ou des capacités à philosopher.

3) Une école de talents

La philosophie fait partie des "Talentkurse" (ou TAKA), cours optionnels qualifiés de "cours de talents". Sont talentueux, non les élèves qui posséderaient une capacité innée à philosopher, mais potentiellement tous les élèves. Ce modèle semble emprunter beaucoup à la dichotomie aristotélicienne entre acte et puissance ( dunamis/energia) et à l'idée d'une "éducabilité philosophique de l'enfance" ; l'école a pour but de révéler les possibilités cachées, enfouies, de chaque enfant, en lui proposant un parcours personnalisé, correspondant à ses goûts et ses désirs d'apprendre. Et la "philosophie est un moyen parmi d'autres pour révéler un talent" (Dr. Anna Hausberg, interview de l'auteur).

4) Une notation en termes de "compétences"

La philosophie, contrairement aux autres matières, n'est pas sanctionnée par une note (selon une échelle de 1 à 6 dans les écoles primaires en Allemagne). Pourtant, l'évaluation n'est pas absente de l'enseignement ; elle prend la forme de deux lignes de commentaires associés à un verbe d'action qui rend compte d'une compétence. La notation est fondée sur "le savoir-faire" de l'élève, approche défendue par Ekkehard Martens (Martens, Diotime, n°30, 07/2006).

La grille d'évaluation est relativement détaillée, et porte sur une dizaine de compétences. Les principaux critères sont :

  • "orienteren" (s'orienter, c'est-à-dire trouver sa voie à travers les problèmes) ;
  • "problem formulieren" (formuler) ;
  • "informationen suchen" (être capable de chercher des informations) ;
  • "wissen arsdrücken" (montrer son savoir en l'adaptant à un contexte donné) ;
  • "modellieren" (moduler sa pensée par rapport aux discours des autres élèves) ;
  • "planen" (planifier des activités) ;
  • "vermuten" (deviner) ;
  • "experimentieren" (expérimenter - par des mots, des pensées, des collages) ;
  • "diskutieren" (discuter de manière argumentée avec autrui) ;
  • "reflektieren" (réfléchir -en mettant en oeuvre un raisonnement logico-analytique).

Les compétences sont à la fois évaluées selon différentes temporalités ("orienteren", "vermuten", "expermentieren" par exemple) et selon une dimension théorique et pratique ("problem formulieren"/ "experimentieren"). Elles correspondent à des qualités qui peuvent être utiles dans la vie professionnelle future ("planen"), autant que pour le développement des liens de sociabilité ("diskutieren") et la recherche existentielle de sens de l'individu ("orienteren"). Les compétences acquises se trouvent donc au confluent de l'existentiel et du pragmatique, du ludique et du sérieux, et rendent mouvantes les frontières entre l'exercice philosophique et non-philosophique.

B) Le déroulement d'un cours de philosophie

1) Lecture, discussion et travail pratique : philosopher à partir d'un livre pour enfant

Le cours débute par la lecture d'un livre pour enfant König Wirklichwahrd'Edith Schreiber-Wicke, par le professeur. Le livre raconte l'histoire d'un enfant à qui la mère apprend qu'il ne faut jamais mentir.

  • La première image présente la maman, cherchant son rouge à lèvre. Elle demande à l'enfant s'il ne l'a pas aperçu.
  • La deuxième image montre l'enfant en train de dessiner avec le rouge à lèvre. Il affirme à sa mère ne pas savoir où il se trouve.
  • La troisième image illustre la leçon donnée par la mère à la suite de la découverte de son mensonge : il ne doit jamais mentir.

L'acte de mentir est ainsi évoqué dans une situation courante, dont l'enfant est susceptible d'avoir fait l'expérience.

- Les images suivantes présentent la mise en application par l'enfant de ce principe dicté par sa mère ; l'enfant dit la vérité dans des situations où il mentait auparavant. Par exemple, à une camarade de classe qui lui demande comment lui va sa nouvelle coupe, l'enfant répond qu'elle n'aurait jamais dû se couper les cheveux, car on voit désormais ses grandes oreilles.

Le rire que ce passage provoque chez les enfants est le signe d'une mise à distance du principe qui consiste à "dire tout le temps, toujours, la vérité".

Par le rire, les enfants deviennent susceptibles de remettre en question l'unilatéralité du conseil de la mère et d'envisager des situations où il est possible de mentir pour ne pas faire de mal à autrui.

"Je ne lis jamais la dernière page des livres pour enfants car ils mettent en avant une morale et c'est justement ce que l'on cherche à éviter ; on veut que les enfants pensent par eux-mêmes."

(Dr. Anna Hausberg, interview par l'auteur)

La discussion est le deuxième temps fort du cours. Le professeur propose aux enfants de réagir à certaines questions, par exemple "Aimeriez-vous vivre dans un monde où tout le monde dit la vérité ?". Son rôle est celui de modérateur du débat ; il régule les prises de parole, s'assure que les enfants s'écoutent les uns les autres, et reformule questions et réponses au besoin.

Le cours se clôt sur la réalisation d'un travail pratique. Dessin, poème, ou construction d'un objet sont réalisés à partir du thème précédemment abordé. "Je leur demande par exemple de dessiner un monde où on dit toujours la vérité : serait-ce un monde heureux, laid ?" (Dr. Anna Hausberg, interview de l'auteur). Les élèves présentent ensuite leur réalisation aux autres élèves présents.

La dernière étape "consiste à faire réfléchir les enfants chez eux à de nouvelles questions dont ils aimeraient discuter en cours" (Dr Anna Hausberg, interview de l'auteur).

2) Stimuler la pensée indépendante en favorisant la créativité

L'approche de Hambourg se distingue de celle de Munich, par son absence de référence aux grands auteurs, et le recours à un matériel simple, traditionnellement perçu comme dépourvu de contenu philosophique. "Philosopher avec les enfants ne revient pas à faire de la philosophie avec les enfants" (Dr. Anna Hausberg, interview de l'auteur). Implicitement, l'enfant est jugé capable de faire émerger de lui-même, intuitivement, des questionnements philosophiques. Selon cette approche, le recours à une pensée canonique aurait pour effet de bloquer le processus de formation d'une pensée indépendante. A partir d'un matériel au contenu philosophique non explicite, les enfants sont en mesure d'élaborer une réflexion créative, en réarrangeant un sens et en liant des idées de façon différente. C'est sans doute la raison pour laquelle "les élèves n'ont pas de difficultés ; le matériel est tellement bon que tout le monde peut philosopher sans complexe !" (Dr. Anna Hausberg, interview de l'auteur).

Conclusion

La Grundschule Formanstrasse se présente comme un laboratoire de pratiques innovantes ; choix d'une partie de son cursus par l'élève, cours de philosophie optionnel mais également intégré aux autres matières, matériel simple et courant comme support à la pratique du philosopher. La philosophie est perçue comme une pratique démocratique, accessible mais exigeante, essentielle pour favoriser l'indépendance de l'élève. Cet exemple de la Grundschule Formanstrasse, loin d'être anecdotique, permet de mettre à jour les voies nouvelles, audacieuses, qu'emprunte de nos jours l'enseignement de la philosophie en Allemagne.

Annexe

Document (format PDF) : Tableau récapitulatif

Bibliographie

  • Brüning, Barbara. "Philosophizing with children at universities and primary schools in Germany. " Diotime, n°36 (2008/4).
  • Martens, Ekkehard. "Philosopher pas à pas avec des enfants et des jeunes. " Diotime, n°30 (2006/7).
  • Schreiber-Wicke, Edith. König Wirklichwahr. Berlin: Tienemann Verlag, 2007.
  • Wilke Joachim, et Ursula Wilke. "Une anticipation pédagogique. " Revue internationale d'éducation de Sèvres (1995/05): 143-148.
  • Remerciements à Dr. Anna Hausberg et à la Grundschule Formanstrasse d'Hambourg.

Diotime, n°69 (07/2016)

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