Dossier : débuter la Discussion à Visée Démocratique et Philosophique - 1) En maternelle

Présentation

Michel Tozzi, Anaïs Baylac-Paouly, Valéry Leterrier, Virginie Quilis-Auté, Muriel Bethry, Paul Andreu, Evelyne Botozaza.

Dans le cadre de deux masters Métiers de la formation à l'ISFEC (Institut Supérieur de Formation de l'Enseignement Catholique de Montpellier), nous avons donné deux cours respectivement de 15 et 20 heures sur la DVDP. Il s'agissait de développer les différents enjeux de cette nouvelle pratique philosophique, qui prend désormais officiellement place dans le nouvel "enseignement moral et civique" à la rentrée 2015 ; puis de décrire, faire expérimenter et enfin analyser plusieurs fois en formation le dispositif pédagogique et didactique de la DVDP.

L'évaluation consistait en un document de quatre pages :

"Ecrire 4 pages, une environ pour chacun des quatre points suivants (accompagné ici de son critère d'évaluation) :

  1. Décrire le dispositif que vous allez expérimenter et justifier vos choix (Pertinence des choix opérés).
  2. Votre intérêt pour le dispositif arrêté et la réaction des enfants (Pertinence des arguments et de l'analyse).
  3. Difficultés rencontrées : par vous ; par les enfants (Pertinence de l'analyse de sa pratique et de l'activité des enfants).
  4. Que proposez-vous pour améliorer ce type de séance (Pertinence des propositions)".

L'écrit n'était pas noté, mais validé ou non (avec possibilité de reprise) pour un portfolio de travaux destiné au jury de fin d'année.

Nous avons donc là un corpus d'expérimentation de débutants en DVDP, avec une autoanalyse de leur pratique et des propositions pour l'améliorer. Il nous semble utile pour tous les débutants ainsi que leurs formateurs de porter à leur connaissance ces pratiques.

D'où trois dossiers successifs dans Diotime, portant sur la maternelle (1), puis les CP-CE1-CE2 (2), enfin les CM1-CM2 (3).

Nous commençons par la maternelle, sachant que la tentative est particulièrement difficile en moyenne et a fortiori petite section. Il est instructif de voir comment s'y sont pris des débutants devant cette tâche ardue... devant laquelle hésiteraient bien des enseignants chevronnés !

On remarquera les variables qui influent explicitement sur la situation : nombre d'élèves (classe entière ou fractionnée), moment de la séance (début d'année, fin de matinée ou début d'après-midi), disposition spatiale (ringuette, en rond, en U, place du maître), temps de l'activité (10-15-20-30'), répartition des rôles (président de séance ou non), règles de prise de parole ou non, aides (bougie, bâton de parole, enregistrement), support (album de jeunesse), climat (confiance, sécurité)...

Et certaines difficultés récurrentes : l'appréhension de se lancer dans une tâche difficile, le nombre important d'élèves, leur inégalité devant la parole, leurs problèmes d'expression, la fatigue de jeunes enfants, leur dispersion rapide, la non écoute des autres, le président qui donne la parole à ses copains, les redites, la nécessité de trouver les questions de relance... Elles sont normales, vu l'âge des enfants, et surtout leur découverte d'une nouvelle activité.

Les propositions sont pertinentes, et gagneront à être expérimentées...

Michel Tozzi

Petite section de maternelle (Anaïs Baylac-Paouly)

Description du dispositif

Mon projet se porte sur une classe de petite section, qui se compose de trente élèves et que j'ai en charge les deux premiers jours de la semaine. Le groupe classe est assez hétérogène, certains enfants ont déjà fait une année de "toute petite section" et se montrent déjà très à l'aise dans les échanges ; d'autres ont le souhait de s'exprimer mais ne sont pas très audibles ; d'autres encore refusent un quelconque échange. En somme le langage est en place chez certains, alors que chez d'autres pas du tout.

J'ai fait le choix de travailler le thème du partage.

Afin d'évoquer ce sujet, j'ai proposé la lecture d'un album, P'tit Loup ne veut pas partager comme situation déclenchante.

Pourquoi ce thème ?

Durant le premier mois de classe, j'ai observé que très souvent des conflits se créaient, pendant le temps d'accueil, suite au fait que certains élèves s'appropriaient des jeux de la classe et ne voulaient plus les partager avec les autres. Ces situations se reproduisaient dans la cour de récréation ou dans la salle de sport, dans les espaces où les élèves sont amenés à se socialiser, à respecter des règles pour le bien être de tous.

Afin de remédier à ces difficultés relationnelles, nous avons travaillé sur les règles de vie de la classe en précisant notamment ce qui était autorisé et ce qui ne l'était pas. Ces règles ont été formulées avec les enfants afin que cela fasse sens pour eux et qu'ils comprennent davantage la sanction qui en découlerait. Dans ce qui était recommandé comme une bonne action, apparaissait le fait de partager. Ces règles de vie ont fait l'objet d'un affichage dans la classe et ont également été transmises aux familles par l'intermédiaire du cahier de vie de chaque élève.

J'ai mis en place une discussion à visée démocratique et philosophique, dans un créneau horaire situé en fin de matinée. Ce choix se justifie premièrement par le fait qu'en début de matinée, la présence de l'ASEM me permet de réaliser des ateliers de travail et deuxièmement compte tenu qu'en petite section de maternelle, certains élèves ne reviennent pas en classe l'après-midi. Or je souhaitais mener ce projet avec l'ensemble des élèves de ma classe.

Dans le cadre de ma première séance de discussion à visée démocratique et philosophique, j'ai formulé deux objectifs :

  • Maintenir l'attention de l'ensemble des élèves durant la durée du débat.
  • Permettre à chacun de s'exprimer.

Compte tenu de l'âge de mes élèves et de leur manque d'expérience pour une activité telle que celle-ci, j'ai fait le choix d'assigner le rôle de discutants à l'ensemble des élèves et de prendre en charge les rôles de président de séance et de reformulateur.

Nous nous sommes donc essayés à l'activité, cela a duré environ vingt minutes.

Les élèves étaient assis dans le coin regroupement, sur les bancs disposés en rang d'oignons. Ils me faisaient face. Chacun des élèves a sa place définie par la présence de sa photographie sur le banc.

Justifier l'intérêt qu'il y a à pratiquer une discussion à visée démocratique et philosophique

Très honnêtement, j'appréhendais fortement la mise en place de cet exercice dans ma classe, la raison principale était que j'avais à charge des élèves de petite section, pour qui le respect des tours de parole par exemple était inexistant. Les plus vifs prenaient la parole afin de s'exprimer, alors que d'autres ne prononçaient aucun mot, cela malgré qu'un mois se soit déjà écoulé depuis la rentrée des classes.

Mon constat était clair : deux cas de figures se proposaient à moi, des enfants bavards certes mais "moteurs" qui dynamisaient le groupe classe, face à d'autres chez qui le langage n'était pas encore en place.

Une autre raison venait s'ajouter à mon appréhension, le fait que cet exercice se déroule si tôt dans l'année. En effet les élèves ont besoin de temps pour s'acclimater aux règles, cela prend plusieurs mois et d'autant plus en maternelle, où se mettent en place les apprentissages de base ; j'entends par là que la règle des tours de parole chez le jeune enfant ne fait pas sens, à cet âge il est très spontané.

Enfin, les activités en maternelle doivent être de courte durée, car à cet âge les élèves s'impatientent rapidement. La contrainte de la gestion du temps se greffait à mon activité.

L'an dernier, j'avais pris plaisir à instaurer des discussions à visées démocratique et philosophique dans ma classe, mais je m'adressais à des élèves de CE1/CE2.

La prise en compte de l'âge des élèves dans la mise en pratique de cette activité me paraît essentielle.

Après avoir évoqué les aspects problématiques de la discussion à visée démocratique et philosophique, en classe de Petite section de maternelle, je vais évoquer les aspects positifs : cette activité invite les élèves à réfléchir à une question existentielle, elle les incite à exposer un avis, à formuler des arguments.

Analyse des difficultés rencontrées lors de la mise en pratique du débat à visée démocratique et philosophique.

Il s'avère que mes appréhensions étaient fondées, car lors de la mise en pratique de cette activité, mes objectifs n'ont été que partiellement atteints.

Tout d'abord, rappelons que je m'étais fixé deux objectifs pour cette activité, le premier étant : maintenir l'attention de l'ensemble des élèves durant la durée de la discussion.

Je n'ai pas réussi à atteindre cet objectif ; certains élèves n'ont pas adhéré à la discussion. Ils ne se sont pas montrés intéressés par l'activité, certains se sont dissipés, d'autres n'arrivaient pas à maintenir leur attention.

Le deuxième objectif était de permettre à l'ensemble des élèves de s'exprimer ; or de par le nombre important d'élèves participant à la discussion, je n'ai pas pu respecter cet objectif. Ce sont les "grands" parleurs qui se sont le plus exprimés. Malgré mes sollicitations auprès des plus discrets, je n'ai pas réussi à les faire s'exprimer. Ces élèves étaient soient effrayés de prendre la parole devant leur camarades, dans un grand groupe, soit ils ne se sont pas assez imposés face aux "grands" parleurs qui monopolisaient la parole.

Mes propositions pour améliorer ces débats à visée démocratique et philosophique

Face au constat mitigé de cette première discussion, plusieurs points seraient à modifier.

Le premier serait de proposer cette activité plus tard dans l'année. J'envisage de pratiquer à nouveau la DVDP en période trois ou quatre, c'est-à-dire entre le mois de janvier et celui de mai. La raison de ce choix est que ces jeunes élèves auront davantage développé le langage, car à ce jour certains ne parlent pas et sont donc incapables d'engager une conversation.

Le deuxième point serait d'organiser ces débats en demi-groupe. Ma classe se compose de trente élèves et cela ne permet pas d'échanger dans de bonnes conditions. Les élèves ne s'écoutent pas, ils ne respectent pas les tours de parole.

Le troisième point serait de retravailler l'organisation spatiale des élèves. Lors du premier débat, les élèves ne se faisaient pas face, et j'ai eu l'impression que cette disposition ne favorisait pas l'écoute entre eux. J'envisage donc pour la prochaine fois que les élèves soient assis de manière à tous se voir, peut être autour d'une table ronde. Je pense garder à ma charge le rôle de président de séance et celui de reformulateur.

En petite et moyenne sections (Valéry Leterrier)

Décrire le dispositif utilisé et expliciter les choix par rapport à l'âge des enfants

J'ai une classe à double-niveau de maternelle, PS/MS. Cette classe compte 15 élèves de petite section et 10 élèves de moyenne section. Ces élèves n'ont jamais connu de dispositif tel qu'une discussion à visée philosophique. Ainsi je réfléchis le dispositif par rapport à ma classe, à mes élèves. Je décide de ne pas prendre la classe entière, les élèves de petite section étant encore peu habitués à prendre la parole en groupe. Certains ne parlent pas du tout.

Nous sommes au début de l'année scolaire, le 17 novembre 2014. Je choisis tout d'abord le créneau horaire du début d'après-midi, ce qui me permet de travailler avec les élèves lorsqu'ils sont de retour du temps calme. Je décide de mener cette discussion avec uniquement les élèves de moyenne section pour qui le langage est plus facile en ce début d'année. J'ai ainsi un petit groupe d'élèves, à qui je propose de nous installer dans le coin regroupement où j'ai installé les banquettes de telle sorte que l'ensemble forme un U. Les élèves se voient, sont face aux autres, nous pouvons aisément parler ensemble. Voir l'autre est important de manière à le considérer, à lui laisser la parole et à entendre sa parole.

Je souhaite par là créer une ambiance chaleureuse et rassurante, où chacun a sa place et chaque parole pourra s'exprimer librement, en toute sécurité.

J'installe une bougie : j'explique que je l'allumerai pour signifier que la discussion commence et que je l'éteindrai pour symboliser la fin de la discussion.

Je présente le bâton de parole : ce bâton permet à chacun d'entre nous de prendre la parole. On prend le bâton donc la parole, pour dire quelque chose d'important. La prise de parole sera ainsi mieux gérée. Ce bâton de parole est tout simplement un bâton de bois flotté que j'ai récupéré sur la plage. Le fait que le groupe compte une dizaine d'élèves permet aisément au bâton de parole de circuler entre les élèves sans difficulté.

Depuis le début de l'année, les enfants apprennent à considérer l'autre, apprennent à jouer ensemble, à vivre ensemble. C'est d'ailleurs parfois difficile d'apprendre à jouer et en cours de récréation, alors qu'ils se pensaient amis, l'un se plaint d'être tapé par l'autre. Or, ce n'est pas systématiquement de la violence ; ils apprennent à jouer, à mesurer leurs gestes. J'ai donc choisi la question suivante pour cette première discussion : "C'est quoi un ami ?".

Mais avant de lancer la discussion, je leur explique que nous allons faire de la philosophie. Aussitôt, une élève me demande "c'est quoi la philosophie ?". Je leur explique que lorsque nous venons à l'école, nous apprenons à travailler, et je leur demande ce que l'on fait quand on travaille. Un premier me répond "On se concentre" et un autre ajoute "On réfléchit dans sa tête". Je profite de cette réponse pour expliquer qu'en philosophie, on réfléchit dans notre tête et je demande alors comment faire sortir ce que l'on a réfléchit dans sa tête ? Un élève me répond très rapidement que cela sort par la bouche. Nous allons donc réfléchir, penser et cela viendra par la bouche, nous allons donc... Un élève pose son doigt sur sa tempe et dit "ça peut sortir par la bouche, ça sort par la bouche, alors on va parler maîtresse, c'est ça ?" Je leur présente donc ainsi l'activité, nous allons discuter.

Je propose aux élèves la question du jour : "C'est quoi un ami ?" et les élèves se taisent spontanément, réfléchissent. Un temps de silence se crée, silence dont j'ai appris à ne pas avoir peur en formation. J'ai vraiment été surprise par ce silence naturel une fois la question posée, et ensuite un premier élève prend la parole : "Un ami pour parler".

Quel intérêt a ce type de pratique ?

Ce type de pratique présente de nombreux intérêts, tant pour moi que pour les élèves.

Cela m'a permis de voir la classe autrement. Je me suis positionnée de telle sorte que j'avais un rôle particulier. En effet, je devais susciter le débat entre les élèves. Mon rôle était de créer un espace de discussion entre eux pour leur apprendre à penser, à réfléchir et cette nouvelle façon de percevoir la classe a présenté un grand intérêt pour moi n'ayant, en tant qu'écolière, jamais connu de tels dispositifs pour apprendre à penser, à réfléchir et à parler.

Cela m'a permis également d'observer et de comprendre la classe. En effet, après avoir mené cette discussion, je me suis rendue compte que prendre ce temps avec les élèves m'a beaucoup apporté. J'ai pour cela pris le temps d'enregistrer cette première discussion afin de la réécouter à plusieurs reprises. J'ai eu l'impression de pouvoir apporter une meilleure écoute puisque je n'avais plus le dispositif à gérer. En effet, avec des enfants en bas âge, je n'ai pas pu confier les responsabilités de président, reformulateur, secrétaire, observateur. Je me suis mieux rendue compte de la progression de la discussion et des nécessaires régulations à entreprendre pour les prochaines discussions à mener plus tard dans l'année. Cette pratique me permet vraiment de considérer l'enfant comme une personne en construction et non pas seulement comme un élève de la classe, et cette construction individuelle de l'enfant est facilitée par cette discussion menée par l'ensemble du groupe.

Ce type de pratique présente également un intérêt pour l'enfant. L'enfant apprend à prendre en compte la parole de l'autre, que cette parole vaut, qu'elle a de la valeur. Grâce au bâton de parole et à la bonne gestion de la prise de parole, l'enfant est assuré que son tour de parole viendra et surtout sera respecté. L'enfant a la possibilité d'apprendre à penser, et sa réflexion se développera au fil du temps et des discussions menées. En maternelle, cela apprend plus particulièrement à l'enfant à structurer sa parole et par là même son langage. Cela permet également à cet élève de maternelle à se recentrer sur la question posée.

Difficultés

Je rencontre des difficultés car j'apprends. Il faut les repérer pour pouvoir les analyser puis les dépasser. J'explique les difficultés auxquelles je me heurte. Les élèves sont aussi en apprentissage.

"Moi, ma maman elle a un bébé dans son ventre qui fait bingbingbing."

"Moi chez moi j'ai un trampoline, et à cause de la pluie, il est cassé."

"Chez moi j'ai une maison toute remplie dehors sur le jardin y'avait toute l'eau qui a rempli c'est à cause de la pluie."

"J'ai un toit tout rouge, j'ai une chose d'une fille et je joue avec".

C'est la première discussion à visée philosophique que j'organise et face au questionnement que je propose aux élèves, certains me répondent des phrases qui n'ont aucun lien avec la question. Cela me déstabilise. Je me demande alors si j'ai été claire dans mes objectifs donnés aux élèves. Pourquoi me parlent-ils de tout autre chose que du sujet proposé ? Je suis moi-même en train d'apprendre à mener ce genre d'exercice, je ne me sens pas sûre de moi. Comment faire face à ces interventions des enfants ?

Une deuxième difficulté se présente : la lente progression de la discussion, étant donné que les uns après les autres répètent l'idée émise par le camarade avant lui. Lorsque les enfants répètent les mêmes réponses à la question, je me dois de relancer le débat et je peine à le faire. Comment faire pour relancer le débat, le redynamiser autrement qu'en rappelant ce dont il est question ?

Passées une dizaine de minutes, je ressens comme une perte d'attention de la part des élèves. J'ai la sensation pour certains de les perdre et pourtant je continue car je considère que nous n'avons pas terminé de discuter.

J'aurai peut-être dû arrêter la discussion au bout de 10 minutes plutôt que de tenter d'approfondir encore.

La bougie était un outil pour expliquer le début et la fin de la discussion. Elle a représenté un intérêt important chez certains élèves qui avaient alors beaucoup de difficultés pour se concentrer sur la discussion. Leur seul but étant alors de souffler la bougie, ceci a gêné la concentration du groupe.

Améliorations proposées

En maternelle, la question matérielle est à penser très précisément. Je réfléchirai à la place que doit occuper la bougie, visible de tous mais un peu plus en hauteur et en arrière de manière à garder les élèves concentrés.

Je suis en train d'apprendre à utiliser ce dispositif, mais eux aussi sont en train d'apprendre à discuter ainsi, avec une visée philosophique. C'est pourquoi le facteur temps permettra à ces élèves d'apprendre à se familiariser avec le dispositif pour permettre des réponses plus ciblées et en adéquation directe avec la question posée.

Le jeune âge explique aussi le fait qu'ils parlent de tout autre chose que le sujet posé. Mais avec le temps, ils apprendront à répondre de façon ciblée et ainsi à participer de façon active à ce dispositif.

Le temps consacré à cette discussion, soit 20 minutes, pour une première fois était probablement trop long. J'aurai dû y consacrer 10 minutes pour les familiariser avec le dispositif, et progressivement faire évoluer ce temps en l'augmentant petit à petit.

Je suis en plein apprentissage moi aussi, il faut que j'apprenne à relancer le débat pour permettre d'approfondir les réponses des élèves et ainsi faire évoluer la progression de la discussion.

En petite et moyenne sections (Virginie Quilis-Auté)

Dispositif mis en place et description de la classe

J'ai mis en place une discussion à visée démocratique et philosophique dans la classe où j'ai été affectée cette année. Il s'agit d'une classe de maternelle de petite et moyenne sections. Les élèves ont entre 3 et 5 ans et sont au nombre de 24.

A cet âge, ils ont besoin de sécurité. Le débat a donc eu lieu au coin regroupement, celui utilisé chaque jour, pour ne pas qu'ils perdent leurs repères. Contrairement à la disposition dans laquelle nous avons fait nos débats à l'Isfec, les élèves étaient assis en cercle sur un tapis au sol. Cet environnement leur est connu depuis le début de l'année, car nous avons l'habitude de nous y retrouver à plusieurs reprises tout au long de la journée. Habituellement je suis assise sur une chaise à côté du tableau. Cette fois-ci, je me suis de nouveau mise sur ma petite chaise mais à l'intérieur du cercle. Nous étions donc dans les mêmes conditions. Il me paraissait important que nous ayons tous la même situation spatiale pour une plus grande sécurité et donc des échanges oraux plus volontaires de la part des élèves.

Avant le débat, nous avons ensemble rappelé les règles afin de pouvoir interagir dans un cadre sécurisant et agréable pour les élèves. J'ai donc expliqué aux élèves que l'on devait :

lever le doigt pour prendre la parole ; écouter les camarades qui ont la parole, et ce qu'ils ont à dire ; ne pas couper la parole à celui qui parle.

J'ai décidé d'opter pour un groupe de parole composé uniquement de discutants. A cet âge, les élèves ont déjà du mal à se décentrer d'eux-mêmes pour écouter les idées de ceux qui ont la parole. Il était donc selon moi impossible qu'ils adoptent le rôle d'observateur, de synthétiseur ou encore de reformulateur.

Lors de notre premier cours de débat à visée démocratique et philosophique à l'Isfec, le sujet était : qu'est-ce que grandir ? Le débat m'a beaucoup plu ; par conséquent, j'ai décidé de prendre ce sujet pour la DVDP menée en classe.

Selon les programmes officiels de l'Education Nationale, la durée d'un débat philosophique ne doit pas excéder 10-15 minutes en grande section de maternelle. Pour ma classe de petits et moyens, j'ai fixé la durée du débat à 10 minutes pour ne pas leur imposer un temps d'attention trop important pour leur niveau.

Intérêt de ce type de pratique avec les enfants

Au début du débat, tous les élèves sont relativement contents de réaliser cette activité. En effet, bien que le lieu leur soit très familier, cette activité sortait de l'ordinaire. Certains élèves de petite section ont plus participé que d'autres de moyenne section. Cela a donc permis aux élèves de se retrouver tous au même niveau, sans forcément tenir compte de leur âge, du moins en ce qui concerne la prise de parole.

La DVDP permet à l'élève de se questionner et de partager son opinion sur différents sujets. Il lui permet également de réaliser à travers les échanges avec ses pairs que tout le monde n'aura pas le même avis que lui et qu'il faudra pourtant le respecter. Outre le fait que j'ai choisi ce sujet parce qu'il m'a plu, je l'ai également choisi parce qu'il est proche de la vie des enfants. Tout au long de l'année, je les mesure et note l'évolution de leur taille sur une petite bandelette individuelle. Donc grandir est vraiment un sujet qui les concerne et les touche. Grâce à cela, ils peuvent s'exprimer librement et se sentir proches du sujet qui anime le débat. Cela permet d'appréhender les premiers aspects du sens critique.

D'autre part, du fait que dans un débat philosophique il n'y a pas de bonnes ou de mauvaises réponses, certains élèves qui ne participent que très peu d'habitude ont ici plus d'assurance et peuvent alors partager leurs réflexions avec les autres. La communication au sein du groupe classe est donc améliorée. Des activités telles que celles-ci et répétées de manière régulière pourraient entretenir cette communication.

Difficultés rencontrées par les élèves et par l'enseignante

Difficultés pour les élèves

Les élèves de moyenne section parvenaient pour la plupart à respecter les règles du débat. En revanche, cela fut plus difficile pour les élèves de petite section qui sont dans leur première année d'école. Pour la plupart, ils restaient sur leur idée première et la répétaient à chaque intervention. Celle-ci n'était ni différente, ni étoffée.

Un autre point difficile pour eux fut l'éventail lexical qu'ils avaient à disposition. En effet il était restreint et pour certains très peu développé. Quelques élèves formaient des phrases simples complètes, ce qui permettait une bonne compréhension de leurs idées. Certains avaient également un vocabulaire plus riche et donc quelquefois plus approprié au sujet du débat. Mais ce n'était malheureusement pas le cas pour tous. Je me rassure en me disant qu'il s'agit d'élèves de petite et moyenne sections.

Difficultés pour l'enseignante

Au début de l'année, je n'étais pas confiante quant au fait de mener cette DVDP dans une classe d'enfants aussi jeunes, et pour moi incapables de participer à ce genre de débat de manière pertinente.

Le fait de me lancer malgré tout dans ce projet m'a fait réaliser que je me trompais. Je me suis rendue compte que des réponses émergeaient lorsqu'ils confrontaient leur point de vue avec ceux de leurs camarades par des échanges d'avis. J'ai été étonnée de la pertinence de leurs réflexions.

Cependant, le débat ne s'est pas déroulé parfaitement.

En effet, l'une des difficultés que j'ai rencontrée a été de faire avancer le débat. Chaque enfant proposait son idée, chacun en avait une différente et restait sur ses positions. Pour les opinions énoncées, j'ai réussi à les faire développer un peu plus par les enfants, mais la mise en lien a été compliquée.

Plusieurs enfants n'ont pas participé. J'ai essayé de les solliciter en tant que présidente du débat. Certains ont alors saisi la perche que je leur ai tendue mais d'autres non.

Certains autres élèves un peu turbulents ont eu du mal à rester concentrés tout le long du débat. Il m'a fallu les rappeler à l'ordre plusieurs fois car une fois leur idée posée, ils s'éparpillaient et n'écoutaient pas leurs camarades.

Propositions d'amélioration pour la séance

Comme je le précisais dans la partie "difficultés rencontrées", certains élèves n'ont pas réussi à prendre la parole. J'ai donc réfléchi et cherché la cause de cette absence d'intervention. J'ai alors pensé, pour une prochaine séance de débat, à le mener en demi-groupe. En effet, un nombre d'élèves plus restreint permettra peut-être à ceux qui sont timides ou qui ne se sentent pas toujours en totale sécurité d'intervenir de manière plus sereine et volontaire. Cela facilitera également le recentrage des élèves à TDA/H.

Le sujet du débat est également un point sur lequel j'ai réfléchi. Il est vrai qu'à cette époque de leur enfance, les élèves se développent et le sujet de la vie les touche. Cependant un sujet plus détaché d'eux-mêmes et en lien avec la littérature de jeunesse pourrait tout autant les intéresser. Par exemple, nous étudions actuellement l'album Le petit bonhomme de pain d'épice.Pourquoi ne pas partir d'une question philosophique inspirée de ce personnage pour rester en lien avec les activités réalisées le reste de la journée. Rester dans le même thème, un autre point qui permettra aux plus fragiles de se sentir davantage en sécurité.

La pratique du débat philosophique est totalement aléatoire. En effet, la réussite du débat dépend pour beaucoup de l'humeur des élèves ce jour-là. Selon le jour ou le moment durant lequel la séance est menée, celle-ci pourrait ne pas être pertinente. Il serait donc intéressant de la mettre en place en accord avec le rythme des élèves pour faire intervenir le débat au meilleur moment. Il sera alors possible de déplacer une activité prévue au préalable à un certain moment dans le but de valoriser l'activité de DVDP.

Enfin, certains élèves n'ont pas réussi à fixer leur attention et à rester concentrés du début à la fin du débat. Pour une prochaine séance, je pourrais faire intervenir l'assistante maternelle de la classe qui pourrait s'asseoir à côté d'eux pour les canaliser et tenter de les remettre dans l'activité. Cela permettra également aux autres élèves de ne pas se déconcentrer et de continuer à échanger de manière sereine et agréable.

En moyenne et grande sections (Muriel Bethry)

Contexte de classe

J'ai décidé de mettre en place une DVDP dans ma classe de MS/GS que j'ai en charge le lundi et le mardi. Il y a 25 élèves, 19 moyens et 6 grands. Le groupe classe est assez hétérogène, certains élèves veulent parler tout le temps, d'autres ne s'expriment jamais à moins de les solliciter.

Pour ce temps de discussion, j'ai décidé de travailler sur le thème de la différence. Ce choix découle de réflexions que j'ai pu entendre au sujet d'un élève accompagné d'une AVSi.

Pourquoi ce thème ?

Lorsque je suis arrivée dans cette école, mes collègues m'ont avertie de l'arrivée d'un nouvel élève en GS accompagné d'une AVSi à temps plein. Cet élève a des retards de développement cognitif. Il y avait deux facteurs importants pour l'intégration de cet élève, non seulement il était nouveau dans l'établissement, personne ne le connaissait, mais il était aussi accompagné d'une AVSi. J'ai accueilli comme il se doit cet élève et l'ai présenté au groupe classe. J'ai également expliqué le rôle de la personne qui l'accompagnait.

Comme à chaque début d'année, nous avons élaboré ensemble, avec les élèves, les règles de la classe avec les droits et les devoirs. Ces règles devaient faire sens pour les élèves et ils devaient alors comprendre la sanction qui découlerait de leur transgression. Un élève m'a signalé que l'on n'avait pas le droit de se moquer des autres et que l'on devait faire des efforts pour jouer avec les autres. Ces règles ont été affichées dans la classe avec un code couleur (vert : mes droits ; rouge : mes devoirs). Elles ont été également transmises aux familles par le biais du cahier de vie.

J'ai décidé de mettre en place la discussion à visée démocratique et philosophique en fin de matinée, après la récréation. Ce créneau me permet d'avoir tous les élèves (MS/GS) et une attention relativement importante.

Lors de cette discussion, j'avais établi deux objectifs :

  • Maintenir l'attention de tous les élèves et que tous parlent du thème proposé
  • Faire en sorte que tous les élèves parlent

Lors de cette séance, je n'ai pas mis en place tous les rôles recommandés pour réaliser une DVDP. J'étais animatrice et j'avais nommé un président de séance, un élève de GS. Il devait donner la parole et regarder le temps grâce à l'horloge. Les élèves sont habitués à l'utiliser car ils s'en servent pour les ateliers du matin.

Nous nous sommes assis au coin regroupement. Les élèves sont assis sur des bancs en cercle. Tous les élèves peuvent se regarder. J'étais assise dans le cercle à côté du président de séance. La séance a duré 20 minutes.

Justifier l'intérêt qu'il y a à pratiquer une discussion à visée démocratique et philosophique

J'avoue très honnêtement que mener une DVDP en maternelle me faisait peur. J'avais déjà pratiqué des séances en cycle 3, à plusieurs reprises. Cela me rassurait quelque peu, mais les enfants de maternelle sont tellement spontanés et imprévisibles que j'avais peur de ne pas pouvoir recentrer la discussion.

De plus, au vu de l'âge des élèves, la discussion devait être courte, afin de ne pas les ennuyer. J'avais également peur que ce soit toujours les mêmes qui parlent et les mêmes qui se taisent.

J'ai donc décidé de nommer un président de séance doté d'un bâton de parole. Je lui ai bien expliqué son rôle et lui ai fait reformuler ce qu'il devait faire. Au début de la séance je l'ai aiguillé pour interroger les élèves, il avait tendance à n'interroger que ses copains.

La discussion à visée démocratique et philosophique vise à faire exprimer les élèves, mais aussi à formuler des arguments pour justifier leur avis... chose pas simple. Ils réfléchissent face à une idée, une question essentielle.

Analyse des difficultés rencontrées lors de la mise en pratique du débat à visées démocratique et philosophique.

Dès les premières minutes de la discussion, je me suis rendu compte que mes peurs n'étaient pas infondées et mes objectifs n'ont été que partiellement atteints.

Je devais dans un premier temps, comme je l'ai dit précédemment, maintenir l'attention des élèves pendant les vingt minutes de discussion. Cet objectif n'a pas été atteint pour tout le monde. Certains élèves ont adhéré complètement à la discussion et ont formulé des arguments pertinents et des idées constructives. D'autres, contrairement, n'ont pas du tout adhéré à ce débat et se sont dissipés rapidement en bougeant ou bavardant avec le voisin.

Quant au second objectif, lui aussi n'a été que partiellement atteint. Tous les élèves n'ont pu s'exprimer malgré mes sollicitations.

Le président a eu certaines difficultés à rester dans son rôle et à ne pas intervenir dans la discussion. Il n'interrogeait, au début, que ses camarades et ne respectait pas forcément l'ordre de prise de parole. Il avait besoin d'étayage de ma part, ce qui est tout à fait normal.

Pour ma part, ce que je redoutais s'est avéré. La discussion déviait sans cesse et les élèves parlaient mais pas nécessairement autour du sujet. J'avais beaucoup de difficulté à recentrer le débat et à faire réfléchir les élèves sur le thème que je leur avais proposé.

Mes propositions pour améliorer ces débats à visées démocratique et philosophique

Le bilan de cette première discussion à visée démocratique et philosophique en maternelle est plutôt mitigé. Toutefois, je pense qu'en modifiant certains aspects, la séance pourrait être améliorée :

  • Le fait de partir d'un thème n'est pas forcément parlant pour les élèves. Il serait peut-être plus bénéfique de partir d'un album qui traite du thème. Les élèves pourront alors avoir des exemples, des images pour illustrer leurs propos.
  • Réaliser une DVDP en groupe classe n'est peut-être pas opportun pour mener à bien cette discussion. L'effectif, trop important, ne permet pas à tous les élèves de prendre la parole. Il serait souhaitable de ne garder qu'un demi-groupe pour réaliser la discussion.

En moyenne section : "C'est pareil ou pas ?" (Paul Andreu)

Le mardi 7 octobre au matin, j'ai entrepris dans ma classe de moyenne section (26 élèves) ma deuxième séance de DVDP. La première, qui s'était déroulée le mardi 23 septembre, m'avait donné des indications sur la manière de procéder avec des élèves tout juste âgés de 4 ans :

  • Débat au coin regroupement et en classe entière.
  • Un seul métier : responsable du bâton de parole.
  • Nécessité d'une syntaxe adaptée pour reformuler les questions.

Pourquoi un débat sur la différence ?

Ma classe de MS est une classe très homogène : 13 garçons, 13 filles et une grande majorité de têtes blondes. Les catégories sociales défavorisées sont très peu représentées (une élève est la fille de la femme de ménage de l'établissement). Dans toute cette blancheur rosée, une petite fille d'origine malgache, I.-C., fait figure de seule représentante des minorités culturelles. Elle est assez bien intégrée, bonne élève, mais a du mal à se faire des amis, n'est pas invitée aux anniversaires, bref, ne vit pas dans le même monde que ses camarades, qui, sans la rejeter vraiment, ne la regardent pas de la même manière que les autres élèves. Il fallait donc aborder la question.

Élément inducteur :

Afin d'aborder ces questions, j'ai commencé par la lecture de l'album Homme de couleur de Jérôme Ruillier (Editions Bilboquet)

Voici un album dont le sujet complexe est décrit de manière simple et intelligente pour les tout-petits. Il n'y a pas d'âge pour apprendre la tolérance! Si l'homme blanc change de couleur selon les situations (âge, peur, chaleur, froid...), l'homme noir, lui, reste noir en toutes circonstances... d'où la subtilité du titre et l'image de la couverture ! Il y a deux personnages dans cet album, très similaires... si ce n'est leur couleur. L'un parle (l'homme noir), l'autre est destinataire du texte (l'homme ... multicolore, dit blanc).

L'histoire est tirée d'un conte Africain dont Léopold Sedar-Senghor a fait un poème :

Poème à mon frère blanc :
Quand je suis né, j'étais noir;
Quand j'ai grandi, j'étais noir;
Quand je suis au soleil, je suis noir;
Quand je suis malade, je suis noir;
Quand je mourrai, je serai noir...
Tandis que toi homme blanc,
Quand tu es né, tu étais rose;
Quand tu as grandi, tu étais blanc;
Quand tu es au soleil, tu es rouge;
Quand tu as froid, tu es bleu;
Quand tu as peur, tu es vert;
Quand tu es malade, tu es jaune;
Quand tu mourras tu seras gris...
Alors, de nous deux,
Qui est l'homme de couleur?

Le texte reprend le poème en alternant les couleurs des deux hommes.

Ce "conte-poème" permet de se décentrer et de questionner nos représentations. Il invite à observer et à accepter, à rire de soi avant de rire des autres. C'est une leçon de tolérance et d'humilité à la portée des plus petits, grâce à l'humour et à la finesse de l'écriture.

Question de départ : " On est tous pareil ou on n'est pas pareil ?".

Disposition : nous sommes installés au coin regroupement. Les élèves sont assis sur des bancs placés en "U". Le maitre leur fait face, assis sur un tabouret.

Déroulement :

  • Decture du texte.
  • Description des personnages (ils sont totalement identiques mis à part leur couleur).
  • Explicitation d'expressions : "vert de peur" ; "colère noire" ; "une peur bleue" etc.
  • Mise en projet de l'album avec les élèves (prolongements).
  • Question de réflexion : "Alors, nous dans la classe : on est tous pareils ou on n'est pas pareil ?".
  • Début du débat.

Observations

Le débat est animé et présidé par l'enseignant. Un élève est chargé de passer un micro désactivé qui servira de "bâton de parole".

Les élèves ont déjà connu un débat le mois précédent sur le thème : "Qu'est-ce que c'est le courage ?" sur la base de l'album Yakouba de Thierry Dedieu. Cette fois, le temps de silence est moins long, ils ont compris le fonctionnement du débat.

Dès la première prise de parole, un élève souligne la "différence de couleur" entre Irina-Charlotte et ses camarades. Sans intervention de ma part, c'est une des élèves qui répond : "Oui, mais elle c'est pas pareil ... elle est bronzée ... c'est tout".

On en vient vite à constater que nous sommes en fait tous semblables. Pourtant, il y a bien des différences liées à la couleur de la peau, des cheveux, des yeux. Certains portent des lunettes et d'autres non etc. Le débat devient alors par trop consensuel. Je le relance en utilisant les différences de genre : "Et Loan et Célia, ils sont pareils ? Ils ont la même couleur d'yeux et de cheveux, ils portent tous les deux des lunettes... C'est pareil ?". Stupeur dans la classe !

Le clivage se fait :"Non... les garçons, ils ont les cheveux courts et les filles elles ont les cheveux longs". Je contre l'argument par un contrexemple : Angelo a les cheveux longs, alors que la petite Marie porte les cheveux courts."C'est qui la fille alors ? Angelo ?". La classe est déstabilisée. Ils essayent de faire des différences : un garçon c'est plus fort ... ; un garçon c'est plus courageux ... ; un garçon ça ne pleure pas... Mais tous les arguments sont mis en pièces par des contrexemples donnés par les filles.

En les interrogeant directement, j'essaye de solliciter ceux qui ne se sont pas exprimés. Certains saisissent la "perche", mais deux élèves restent désespérément muets. On verra la prochaine fois ...

Sans parvenir à une réponse (heureusement), nous mettons fin au débat qui les a intéressés, mais aussi extrêmement fatigués. Au total, le débat aura duré près de 30 minutes.

Conclusion

Cette tentative n'était que la seconde, et déjà j'ai noté des changements chez un bon nombre d'élèves :

  • ils ont de moins en moins peur de prendre la parole au fur et à mesure du débat.
  • Ils émettent des hypothèses qu'ils essaient parfois d'argumenter.
  • Et surtout ils ont l'air d'apprécier ce moment et en redemandent ...

Ouverture

Mais sur des sujets aussi importants, il est bon de pouvoir proposer une suite. Le texte de la poésie de Senghor a été appris par les élèves et ils l'ont récité à tour de rôle. Nous avons également fait de nombreux coloriages sur la base des personnages.

Afin de créer un réseau littéraire, l'album a été comparé avec d'autres :

En grande section (Evelyne Botozaza)

L'intérêt d'une discussion à visée philosophique est d'articuler à travers une activité langagière, un processus de "socialisation démocratique". Cette pratique favorise l'apprentissage d'une pensée réflexive. Concrètement, en classe, la DVDP est caractérisée par un questionnement collectif où les élèves sont libres de donner leur point de vue s'ils le souhaitent (...).

Les difficultés rencontrées

Je suis en classe de grande section de maternelle. Le groupe d'élève est composé de 13 filles et 9 garçons. Les élèves ont un niveau de langage très correct et participent de manière homogène à l'oral. Le jour de la discussion, il y avait quatre absents, ce qui n'a pas été négligeable compte tenu de la superficie de ma classe. En effet, au niveau de l'organisation spatiale, j'ai une classe très petite avec cinq îlots qui sont disposés en arc de cercle faisant face au tableau. Ainsi, certains élèves se tournent le dos. Afin de créer une configuration propice à une discussion, j'ai demandé aux élèves de se déplacer, de venir avec leur chaise et de se disposer en demi-cercle au centre de la classe à l'intérieur des tables. Cette démarche a pris du temps puisque chaque enfant se déplaçait un à un et venait s'asseoir au fur et à mesure.

Je me suis installée aux extrémités du demi-cercle à côté des élèves afin d'être au plus près d'eux et de créer un climat sécurisant et de confiance puisque c'était la première fois qu'ils participaient à un dispositif comme celui-ci. De plus, cette nouvelle configuration spatiale a suscité chez eux de l'excitation et donc il a fallu quelques instants afin d'obtenir le calme pour leur expliquer l'activité.

Une première étape a été de leur présenter l'album à partir duquel une discussion allait émerger. Il s'agit de Michka, un conte de Marie Colmont. Seul deux élèves connaissaient l'histoire. Ensuite, une lecture de l'oeuvre est faite et je demande aux élèves de ne pas m'interrompre et leur dit que je ferai une pause à mi parcours, afin de répondre aux questions. La lecture de l'album ayant suscitée beaucoup d'intérêt chez les élèves, la phase d'écoute et de compréhension a pris plus de temps que prévu (20 minutes au lieu de 10 minutes), et certains élèves ont commencé à montrer des signes de fatigue et d'agacement sur leur chaise.

Afin de relancer l'activité, je demande aux élèves de s'identifier au personnage de Michka en leur demandant : "Si tu étais Michka, que ferais-tu devant la porte du petit garçon ?". Le fait de les impliquer dans l'histoire a été une bonne chose puisque cela a donné un second souffle à la séance. Après de nombreuses interventions, je demande aux enfants : "Qu'a fait Michka en aidant le renne à distribuer les cadeaux de Noël ?". J'attends qu'un élève puisse faire allusion à "l'entraide" ou "la bonne action" afin de m'appuyer sur cette question pour lancer le débat. Très vite, un élève nous parle de bonne action pour Noël. Ensuite, je pose le cadre de la discussion en désignant un élève comme distributeur de la parole et je matérialise son rôle avec un objet (un renne qui a un grelot et qui sert de mascotte à la classe pendant la période de Noël). L'élève que j'ai choisi est le plus timide de la classe, il parle très peu, alors ce rôle lui permettra de jouer un rôle important tout en n'étant pas obligé de prendre part à la discussion. La question proposée pour le débat est la suivante : " Quel bonne action pourrais-tu faire à l'approche de Noël ?". Lors du débat, la classe s'est bien comportée. Les élèves ont tous participé sauf le président de la séance même si je lui ai donné le droit de donner son avis à la fin de la discussion. D'ailleurs, c'est ce dernier qui a créé un peu d'agitation car il mettait trop de temps à donner la parole aux autres enfants. Enfin, concernant le fond de la discussion, les élèves sont partis des bonnes actions qu'ils pourraient faire à leur maison, avec leur famille. Il y a eu beaucoup de répétitions ; alors je suis intervenue pour déplacer les exemples à l'école. Quand les exemples commençaient à s'épuiser, j'ai interrompu la discussion en donnant le droit à tous les enfants de s'exprimer pour la dernière fois en faisant un tour et ainsi éviter la frustration.

Solutions proposées pour améliorer la discussion

  • Je devrais choisir un album plus court afin d'éviter un relâchement de l'attention des élèves. En effet, certains enfants ont montré une certaine fatigue, tout en restant intéressé par le sujet ; mais leur posture figée sur les chaises a pu déranger certains.
  • Je devrais donner comme consigne le fait de ne pas redire ce qui a déjà été dit. A certains moments du débat, les idées proposées par les élèves ne se renouvelaient plus et la discussion n'avançait pas ; j'ai donc dû relancer le débat en formulant une question.
  • Matérialiser le temps avec un objet (exemple : un sablier), et ainsi proposer à un élève d'être responsable du temps.
  • Mettre un élève responsable de la participation des discutants. Etant donné qu'ils reconnaissent les étiquettes des prénoms de leurs camarades, ils leurs suffiraient de matérialiser leur participation avec une barre à côté du prénom de l'enfant qui prend la parole. Ceci me permettrait de prendre des notes sur le fond des interventions.
  • Mettre un deuxième élève président de séance en renfort pour repérer l'ordre chronologique des discutants qui demandent la parole. En effet, lors de ma séance, le président de la séance a eu du mal à distinguer quel élève avait demandé la parole en premier, tellement l'engouement pour le sujet était important.

Diotime, n°66 (10/2015)

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