Dossier : débuter la Discussion à Visée Démocratique et Philosophique - 1) En maternelle

Notre expérience de discussions à visée philosophique en grande section de maternelle

Magali Ferrand et Marie Faugeres Gabaldon, professeur des écoles, école maternelle Floralies, 11800 Trèbes.

Préambule

Magali et Marie avaient très envie de se lancer dans l'aventure du débat philosophique avec les grandes sections de maternelle... mais pas toutes seules ! Pour nous rassurer l'une et l'autre, nous avons revu et organisé l'emploi du temps des GS afin d'être à deux pour chaque séance.

  • En conseil de maîtres, nous avons décidé de constituer deux classes identiques PS/GS (et non pas MS/GS) : ainsi les après-midi sont réservés aux GS puisque les PS sont au dortoir.
  • Afin de réaliser nos séances philo, nous nous sommes organisées en tenant compte des contraintes du planning de nos Atsem.
  • Chaque après-midi, une Atsem est de surveillance de dortoir. Nous profitons de l'après-midi où nous avons deux Astem à disposition pour faire philo ce jour là.
  • Sur le temps de repos des PS, il reste deux groupes de 15 GS. Quand un groupe de GS est en philo avec deux maîtresses, l'autre groupe de GS est en activité avec les 2 Atsem (jeux à règles, jeux de lecture...).
  • Sur le temps de l'après-midi, les deux groupes de GS profitent des 2 séances : philo et jeux.

I) Organisation matérielle

Dans la salle de bibliothèque /informatique, les bancs pour les enfants sont disposés en arc de cercle, face à la maîtresse qui va mener les débats sur la question philosophique.

La maîtresse qui mène la séance place devant elle un petit bol d'eau, et une bougie.

Elle allume la bougie et fait tinter une clochette, pour indiquer que "la philo peut commencer" (même chose pour signifier la fin de la séance, juste avant d'éteindre la bougie).

La parole est donnée par la maîtresse animatrice à l'enfant qui lève le doigt.

L' animatrice est là pour reformuler dans un français correct (si nécessaire ) et ainsi offrir un modèle de langage, outil de discussion. La maîtresse ne donne pas son avis.

Les règles de la philo : on s'écoute, on lève le doigt, toutes les idées sont dignes d'être dites et écoutées.

La seconde maîtresse est secrétaire, placée derrière l'animatrice, elle note les paroles des enfants.

Cela permet de donner de la valeur aux idées des enfants (c'est important puisque c'est écrit : plus il y a de pages écrites, plus ils sont fiers d'avoir si bien réfléchi). De même, la bougie qui se consume permet de visualiser le temps passé à réfléchir: "La bougie a transpiré alors on a beaucoup réfléchi".

La maîtresse secrétaire est décentrée du débat, elle aide donc la maîtresse animatrice à relancer, reformuler, recentrer le débat...

Bien sûr les rôles "animatrice" et "secrétaire" sont échangés régulièrement entre les deux maîtresses .

Remarque : quel que soit le rôle, la difficulté majeure que nous avons rencontrée au départ, c'est de n'être plus en position de maîtresse qui mène une séance d'apprentissage scolaire.

II) Structure d'une séance type

  • Rituels d'entrée.
  • Présentation de la question pour la 1ère séance.
  • Rappel de ce qui a été dit et donc écrit par la secrétaire pour les séances suivantes.
  • Fin de séance : reprise des éléments de la discussion par la secrétaire et énonciation de la question qui amorcera la séance suivante
  • Rituels de fin de séance

III) Structure d'un module

1ère séance : découverte de la question philosophique (foire aux réponses, et séances suivantes on recentre le débat)

2ème séance : Qu'en penses-tu... à l école ?

3ème séance : Qu'en penses-tu... à la maison ?

4ème séance : Qu'en penses-tu...pour les adultes ?

5ème séance : la secrétaire synthétise dans un premier temps à l'oral les notes ( puis elle en fait un résumé écrit).

Chaque enfant réalise un dessin pour illustrer ce qu'il a retenu de la question philosophique.

Puis la maîtresse annote ce dessin sous la dictée de l'élève.

La synthèse écrite (collective) et le dessin (individuel) sont collés dans le cahier de vie de chaque enfant (donc visibles par les parents).

IV) Programmation annuelle

SéancesQuestions philosophiquesIntérêt
Compétences développées
Situation de départ, élément déclencheur, puis relance à la 3ème séance
1Garçon /Fille, pareil pas pareil ?Se connaître, soi par rapport aux autres
Respect de soi et des autres
Egalité
Observation de poupons sexués de nouveaux nés
2D'accord /pas d'accord
Que fait on si on n'est pas
d'accord ?
Gestion des conflits
Différence de points de vue
Fraternité
Liberté de penser
Vivre ensemble
Gobelets senteur à deviner
Albums :
« Le machin » de Stéphane Servant
« La brouille » de Claude Bouillon
3La séparation :
Pourquoi je ne peux pas rester toujours avec mes parents ?
Acceptation des différences séparation au quotidien (sucette, maman, divorce, mort)Album :
« La provision de bisous de Zou »
de Michel Gay
4Pourquoi je ne suis pas le chef ?Sortir de
l'égocentrisme et de la toute puissance
Goûter philo
« Et pourquoi je ne suis pas le chef ? »
de Brigitte Labbé
5Qu est ce que grandir ?Projection personnelle en tant qu'élève pour le CP
Appréhender le temps qui passe
Vivre ensemble
Visite de l' école élémentaire
Echange de GS/CP
Album : « L'histoire du lion qui ne savait pas écrire »,
« L'histoire du lion qui ne savait pas compter »

Autre sujet déjà abordé: copain/ ami est ce pareil ?

V) Conclusion

Nous sommes convaincues que les séances philo sont profitables à chaque enfant, mais aussi au groupe : les enfants apprennent à s'écouter, à discuter sans crainte entre eux, et en cas de dispute, le dialogue s'impose spontanément très vite. Le climat de classe devient plus serein au fil des séances philo.

Du coup nous pouvons voir les progrès scolaires mais aussi les avancées personnelles de chacun.

Il nous arrive quelques fois de dire : "On en reparlera en philo" ou "Souvenez vous de ce qu'on a dit en philo"...

Les enfants aiment ces moments "hors normes scolaires", où leur parole est écoutée, considérée comme résultant d'un processus de pensée réfléchie et constructive : la situation de langage est vraie et complexe, puisque l'enfant doit pouvoir se faire comprendre de ses camarades en s'exprimant sur des questions qui font émerger des ressentis, des vécus et des notions abstraites.

De plus, la parole de l'adulte n'est plus "la référence". La maîtresse ne sait pas plus que l'élève comment répondre à la question philo, elle ne dispense plus un savoir, elle est juste "animatrice" ou "secrétaire".

Il n'existe pas une seule réponse mais un ensemble de réponses.

Notre manière de procéder n'est certainement pas parfaite, et constitue simplement une expérience et non pas un modèle.

Nous envisageons d' ailleurs de faire évoluer ce dispositif, en plaçant un élève dans le rôle de l'animateur (le rôle de secrétaire n'est bien sûr pas possible pour un enfant de GS ).

Mais aussi, en introduisant une "boîte à questions mystérieuses" : les enfants seront alors en situation de recherche de questions et non plus de réponses. Ainsi ils auront à formuler leurs pensées, les exprimer sous la forme interrogative, les soumettre au groupe et attendre des réponses. Cette démarche de questionnement nous semble pertinente pour développer une attitude réflexive.

Nous espérons que ces débats philo participent au respect de toutes les différences qui coexistent à l'école maternelle, et qu'ils participent à faire vivre la Charte de la Laïcité.

Diotime, n°66 (10/2015)

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