En classe et dans la Cité

Le festival "Graines de philo", un outil au service du développement

Claude ESCOT, pilote du projet "Graines de philo", membre du conseil scientifique de la fédération nationale des Francas

Depuis plusieurs années, Les Francas du Bas-Rhin, en partenariat avec des structures associatives et des institutions, cherchent à développer la pratique de discussions à visée philosophique, à l'école, dans les structures de loisirs et en relation avec la famille.

Ce partenariat est pour nous indispensable, au risque sinon de cantonner la discussion philosophique à l'intérieur des murs de l'école. Tous les enfants, toutes les structures, de quatre ans jusqu'aux adultes : voilà notre objectif de long terme.

Mais la représentation que la plupart des gens (animateurs et enseignants compris) ont de la philosophie ne facilite pas les choses. "C'est trop compliqué", "c'est prise de tête", "je ne saurai pas faire"... sans compter les "ce n'est pas pour les enfants", tout ceci ne facilite pas la tâche. Il faut modifier les représentations sociales, convaincre les financeurs que cette action est possible, et former les éducateurs à une pratique qui ne la dévoie pas de son objectif : apprendre à penser par soi-même, avec et contre les autres.

Nous avons donc choisi de nous appuyer sur une double stratégie : mobiliser les réseaux associatifs et enseignants (des gens qui nous connaissent et qui nous font confiance) et les former d'une part ; et d'autre part valoriser autant que possible l'action produite pour l'amplifier. C'est là que se situe le rôle du festival "Graines de philo".

C'est ainsi qu'en trois ans, et avec l'appui de nos partenaires, nous avons pu mobiliser 350 groupes d'acteurs de terrain, dans les écoles, les collèges, les lycées, les associations péri-scolaires, les ALSH et les Nouvelles activités Périscolaires liées à la réforme des rythmes. Animés par des éducateurs que nous avons formés (enseignants ou animateurs), ces groupes se sont réunis régulièrement dans leurs structures, autour de thèmes qu'ils définissent eux-mêmes. Pour donner un aboutissement social à ces pratiques, les valoriser et les ouvrir aux parents, nous avons choisi de leur proposer de retenir collectivement, dans les ateliers de discussion, des expressions des enfants, pour les mettre en valeur dans un cadre d'affiche de qualité, qui leur est fourni.

Nous avons recueilli ainsi 170 affiches, venant de tout type de structure et de tous âges. Ces affiches ont été la première base du festival départemental. Elles y ont trouvé leur place dans une exposition publique, qui s'est tenue au sein de l'ESPE (Ecole Supérieure du Professorat et de l'Education) de Strasbourg. Mais un festival n'a de sens que s'il réunit aussi les acteurs dans un espace de partage de plaisir, à la fois sérieux et convivial.

Notre festival avait donc deux objectifs : valoriser les acteurs (enfants, jeunes, leurs animateurs et leurs enseignants), en leur faisant vivre un temps agréable d'échanges et de reconnaissance par les autorités ; convaincre les partenaires institutionnels de l'intérêt et de la faisabilité de ces pratiques en les invitant à rencontrer les enfants et les jeunes lors d'un moment partagé.

Ce fut fait le mercredi 10 juin 2015, à l'ESPE de Strasbourg. 150 personnes y ont participé, dont une centaine d'enfants et de jeunes. Accueillis à 11h 45 (après l'école), enfants, jeunes et officiels ont pu d'abord visiter l'exposition des affiches et choisir leur "coup de coeur", la phrase qui leur parlait le mieux. Chacun a ainsi pu retrouver ses phrases et découvrir celles des autres, et les officiels ont été impressionnés par la qualité des expressions affichées.

Le temps "d'inauguration" (pour la plupart des enfants, une première, pour eux, d'être invités à ce type de moment) a permis aux officiels de dire au enfants tout le bien qu'ils pensaient de leur action. Tous (le directeur de l'ESPE, les élus de Strasbourg et de la région, le président de la CTS - Compagnie des Transports Strasbourgeois, notre partenaire - , le doyen de la faculté de philo, la directrice académique de l'Education Nationale et le Sous Préfet à la ville), ont repris des expressions des affiches et remercié les enfants et leurs éducateurs pour la qualité du travail produit.

Ce fut ensuite un moment convivial, repas partagé avec ceux qui restaient l'après-midi, verre de l'amitié avec ceux qui nous quittaient, qui nous ont permis de vivre un temps d'échange et de rencontre informel, pour construire la suite.

L'après-midi fut consacré aux travaux proprement dits. Les enfants, réunis en ateliers par groupe d'âge, ont discuté des thèmes proposés (deux ateliers successifs, dans des salles différentes et avec des animateurs différents). Nous avions choisi, cette année, avec notre partenaire de la CTS (Compagnie des Transports Strasbourgeois, qui nous finance et accueille les affiches dans les bus à la rentrée), les deux questions suivantes :

  • Quand vous êtes dans un groupe, qu'est-ce qui vous dérange, et qu'est-ce qui vous fait plaisir ?
  • Pourquoi parfois se comporte-t-on différemment avec des copains et avec des adultes ?

Dans chaque groupe, après expression, questionnements et discussion, une ou deux phrases ont été retenues collectivement.

Lors de la séance de clôture (dans l'amphi de l'ESPE), parole fut donnée aux enfants.

A la tribune, les enfants rapporteurs nous ont fait part des réflexions dans les groupes ; nous nous sommes quittés sur des pistes de développement et le souhait de nous retrouver l'année prochaine. Ce festival était d'ailleurs le deuxième du nom.

Enfin, dernière valorisation : les affiches produites ont participé au festival national, mises en ligne sur une page Facebook ouverte à tous les participants nationaux, permettant à chacun de réagir.

Reste à analyser, de façon fine, les freins au développement, l'efficacité des actions mises en place et le poids des "institutions" (l'institution scolaire, mais aussi celle des structures de loisirs ou celles des partenaires) dans ce développement. Je me propose, dans un prochain numéro de Diotime, de faire part des analyses de notre vécu autour de cette question : " Le rôle de l'institué dans une amplification de masse des pratiques philosophiques avec des enfants ".

Pour aller plus loin :

Diotime, n°66 (10/2015)

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