En classe et dans la Cité

Écritures philosophiques : récit d'une expérience

Denis Pieret et Gaëlle Jeanmart, Philocité (Liège, Belgique).

Le présent article est un recueil d'expériences d'écritures philosophiques, faites au cours d'un séminaire de rencontres philosophiques en juin 2014. Durant ce séjour, une journée fut consacrée aux différents types d'écritures philosophiques, de façon à croiser pratiques écrites et orales de la philosophie. L'hypothèse à la source de ces croisements est que c'est en se confrontant à la pensée de l'autre grâce au dialogue qu'on épaissit, "élargit" dirait Kant sa propre pensée, travaillée de façon plus posée dans l'écriture.

La journée fut animée par Michel Tozzi, qui reprenait là quelques exercices proposés dans son livre Diversifier les formes d'écriture philosophique, CNDP, 2000. Nous renvoyons donc le lecteur à cet ouvrage, plus spécifiquement aux pages 35 à 55, notamment pour les justifications théoriques portant sur la dimension philosophique de ces formes d'écritures. L'intérêt de cet article est d'être une application concrète des formes d'écritures présentées dans le livre de façon plus précise et complète. Nous relatons ici le vécu singulier d'un groupe d'une dizaine de personnes, en vous donnant accès d'une part à quelques-unes des productions de cet atelier et d'autre part aux analyses des participants proposées après l'expérimentation de chacune des formes d'écriture. Une exigence méta-cognitive accompagne l'expérience : on réfléchira tout au long du processus sur son propre rapport à l'écriture philosophique en rapport avec les productions des autres partagées oralement.

L'article est tiré des notes de Denis Pieret et mis en forme par Gaëlle Jeanmart ; il porte sur l'expérimentation de trois formes d'écriture philosophique proposée :

  • l'aphorisme et l'aphorisme expansé ;
  • la correspondance philosophique ;
  • le dialogue.

I) Choix d'un thème, fil conducteur de toute la journée

Chacun note un thème ou une question à proposer.

Voici les différentes propositions :

  • Qu'est-ce que penser ensemble ? Si c'est possible, à quelles conditions l'est-ce ?
  • Voyage, marche, mouvement.
  • Le "care" et les publics fragiles.
  • Le dialogue comme exigence philosophique.
  • Le rire / le corps.
  • Élections, piège à cons.
  • La communication et les conditions de possibilité de la communication.
  • Rapport de force / Altérité.
  • La gourmandise.
  • Le commun, le partager, qu'est-ce qui est commun, y a-t-il jamais du commun ? (ex. du pot commun : qu'est-ce qui est véritablement commun dans le "pot commun" ?).

Choisit-on un seul ou plusieurs thèmes ?

Il est souligné l'intérêt d'un seul thème pour tous les exercices : on ne dit pas la même chose, on ne pense pas de la même manière, en fonction des contraintes d'écriture ; et on pourra mieux percevoir les variations que la forme fait subir à la pensée en gardant le même thème tout au long de la journée.

On vote pour le thème de la gourmandise, qui s'impose à une courte majorité, en lutte avec celui du penser ensemble, du véritablement "commun".

Proposition de consensus : thème de la gourmandise, mais toute la réflexion méta-cognitive qui accompagnera le processus portera sur le penser ensemble, le comment du tissage des pensées individuelles en une toile éventuellement commune.

II) L'aphorisme

Exemples : "Tout homme dès qu'il est né est assez vieux pour mourir" (Heidegger).

"L'enfer c'est les autres" (Sartre).

Définition : phrase courte, souvent affirmative, qui fait intrusion par la force de l'affirmation, avec souvent des métaphores, des analogies, des éléments qui ne sont pas de l'ordre du concept.

- Intérêt de la brièveté : c'est vite écrit, et tout le monde peut lire son aphorisme. Tout le monde peut aussi le noter.

- Celui-ci envoie un pavé, dense, ramassé, qui rend le message percutant.

Un aphorisme nous affecte par sa concision et sa densité.

II.1. Rédaction de son aphorisme

La structuration de la consigne est fondamentale, car elle structure la tâche, comme la vérification que la consigne a été bien comprise par tous. Voici la consigne de cet exercice d'écriture d'aphorismes :

a. Écrire un aphorisme, c'est-à-dire une phrase très courte, dont le contenu sera dense, la forme affirmative (qui assène, qui envoie un message), et dans laquelle vous allez mettre de la métaphore, qui dit la chose de biais mais de manière frappante.

(Remarque : en philosophie, est-ce que la métaphore pense ou fait-elle penser ?).

b. Nous disposons de trois minutes pour ce faire.

c. Éventuellement plusieurs si en avons le temps, mais il faudra choisir alors celui que nous partagerons avec le groupe, sans prendre le plus brillant, mais plutôt le plus profond.

Ensuite vient la phase de partage des aphorismes, de lecture à voix haute.

Consigne de lecture : donner l'aphorisme aux autres comme un cadeau. Il faut le goûter et l'offrir en articulant bien. Que les autres reçoivent, se laissent affecter, en laissant deux ou trois secondes de silence après lecture. Que le groupe entier laisse résonner l'aphorisme. Ensuite, on le relit lentement pour le dicter au groupe.

Le groupe doit trouver son rythme ; les débuts sont difficiles... Arythmiques.

Voici les aphorismes produits par le groupe :

  • Marcelle : Vis-à-vis de la philosophie, dire non au gavage théorique, dire oui à l'accueil de gourmandises choisies et savourées en commun.
  • Denis : Être gourmand est au fait de se nourrir ce que la flânerie est au jogging.
  • Julien : Dialoguer, c'est être gourmand des idées des autres.
  • Laetitia : La raison est à ma pensée ce que les raisins sont à leur grappe.
  • Gaëlle : La gourmandise a l'autorité de la matraque.
  • Stéphanie : Pour l'oeil gourmand, le monde se réduit en textures et en saveurs délicates.
  • Ingrid : Être gourmand, c'est cultiver son enfance.
  • Mieke : Pour l'être humain, rien ne passe s'il n'est pas touché au fond de sa langue.
  • Elisabeth : Gourmandisme, hédonisme, épicurisme : art de vivre et de penser ensemble.
  • Anne : Le gourmand qui jouit de chaque ingrédient de la vie attrape lui-même une bonne saveur.
  • Michel : Je te vois, je te sens, je te veux, je t'absorbe.

II.2. Phase méta

Consigne : écrire deux ou trois phrases sur le thème "Est-ce qu'écrire m'aide à penser ?", "Qu'est-ce que produit sur moi, sur ma pensée, le processus rédactionnel court ?".

Tour de table :

Mieke : Au début, j'avais un stress énorme, et butais sur la difficulté de traduire en néerlandais (Mieke est néerlandophone), paralysée par la crainte de ne pas avoir un vocabulaire suffisant pour le penser. Ensuite : il a fallu se lancer dans l'effort pour penser en français. Et 3ème phase : j'ai été rassurée par le fait que ça devait être court. L'expérience fait naître la conscience aiguisée que la pensée tourne autour de la langue et a donné effectivement lieu à un jeu particulier dans mon aphorisme précisément articulé autour de la langue française dans son ambiguïté.

Anne : J'avais d'abord l'impression d'avoir un magma informe dans le cerveau, un potentiel indéfini, puis tout à coup une idée a surgi, qui a restreint le champ. C'est alors à la fois frustrant parce que c'est ça et pas autre chose, mais c'est aussi plus précis et ça ouvre sur une question plus définie.

Gaëlle : J'ai fait le cheminement inverse de celui d'Anne. Ma première tendance fut d'affirmer tout de suite, la forme me convenait parce que ça oblige à une prise de position qui est dans mes réflexes intellectuels. De suite, cinq idées ont surgi qui pouvaient se traduire en respectant les consignes. Puis, dans un second temps, la métaphore invite à des chemins de traverses alors que l'idée initiale était une autoroute. L'intérêt pour moi de l'aphorisme : il invite à penser autre chose que ce qu'il était censé traduire en une formule sèche et métaphorique.

Ingrid : Écrire aide à penser parce que ça fait apparaître les multiples chemins de la pensée, parce qu'écrire m'oblige à figer et à clarifier une pensée. Pour l'aphorisme, la forme économique est à la fois une source de richesse interprétative et très frustrante parce qu'il faut faire court. Il y a une tentation littéraire à être brillant/profond. Sur les dix aphorismes que j'ai écrits, certains sont plus brillants mais sans doute ce ne sont pas les plus intéressants.

Lætitia : Écrire m'aide à penser parce que ça me permet de penser en image. J'ai constaté ici que j'avais besoin d'images pour organiser ma pensée. L'aphorisme est d'autant plus adéquat qu'il permet de penser en une seule image. J'ai alors cherché une image, que j'ai traduite en mots. Une fois que les mots sont fixés, je raisonne sur le sens, après coup. C'est donc à partir de l'image que j'ai pensé, et non l'inverse.

Stéphanie : Je me suis laissée porter par les évocations du mot (palais, rencontre, peinture, pénétration...). Ensuite, c'était un exercice de composition (qui consistait à assembler en phrases distinctes et cohérentes ces mots évocateurs). Enfin, à l'intérieur de chaque composition, il fallait voir si ça tenait la route, viser l'unité.

Julien : Écrire est aussi fait de plein de mouvements, ratures, barres, rajouts. Écrire, c'est peut-être le mouvement de la pensée, qui rate et qui rajoute. Penser quelque chose, c'est arrêter, mais une pensée ne serait pas un aphorisme, s'il n'y avait pas aussi une ouverture. On arrête d'abord et on ouvre dans un mouvement de la pensée. L'aphorisme accueille la pensée dans son mouvement.

Michel : Écrire est important parce que ça permet de poser sa pensée dans la solitude et le calme, propice à la structuration, à la cohésion et à la cohérence. La pensée est quelque chose qui se construit. L'aphorisme est intéressant à la fois parce qu'il est ramassé et qu'il introduit du biais. Le fait de ne pas avoir beaucoup de temps a aussi son intérêt : on reste dans la spontanéité et on ne va pas pouvoir tout dire. On est obligé de choisir, il y a quelque chose d'essentiel qui s'exprime avec ou malgré soi. L'aphorisme manifeste enfin aussi l'intérêt de la pensée associative : on est dans la connotation, c'est elle qui donne l'ouverture dont l'aphorisme est porteur. Un aphorisme, ça fige et c'est un tremplin. Est-on soi-même ce qu'on a écrit ? Quand je dis ça qu'est-ce que je dis de moi ?

Marcelle : J'imaginais qu'un aphorisme ne pouvait survenir que quand on avait ruminé une question. Mais l'urgence devant laquelle on est mis ici produit des effets : on est surpris par ce qu'on a écrit, on se prend de côté.

Élisabeth : Pas de stress. Je le pratique comme une mise à l'eau. Écrire un aphorisme, c'est un peu faire la psychanalyse de sa propre pensée.

Michel : Dans l'écriture, quelque chose de moi sort qui est bien moi mais qui est dehors. L'aspect de surprise (ou de déception) est alors intéressant.

II.3. Aphorisme altéré ou contaminé

Consigne : écrire un deuxième aphorisme, en lien avec le précédent, dans la continuité de votre pensée, fidèle à l'idée initiale, mais qui tient compte de l'impact, de l'intrusion de ce que l'autre, ou plusieurs autres, ont écrit (cela m'a plu, dérangé, conforté...).

Dans cet exercice, on se confronte à ce que l'autre a écrit, non à ce qu'il a dit. On se base sur ce qu'il a écrit, trace de sa pensée, pas sur ce qu'il a voulu dire; c'est ici une rencontre entre un écrit et une subjectivité. L'intérêt de l'exercice, c'est de se faire "altérer", modifier par la trace laissée par d'autres.

On donne dans un premier temps lecture de l'aphorisme et on explique ensuite la contamination dont il est le résultat, l'alchimie singulière.

Les aphorismes altérés :

  • Denis : Être gourmand, c'est se déguster la langue dans un temps évaporé, avec la conscience d'un nouveau-né.
    Explication : Le mot "langue" vient de l'aphorisme de Mieke. Et l'enfance et le côté nombriliste, auto-satisfait vient de l'aphorisme d'Ingrid, mais plutôt en réaction pour contrer cette jouissance de soi-même qui affleure dans le traitement classique de la gourmandise.
    Lætitia : Détache chaque fruit, mets-les en bouche, croque-les avec délicatesse ou avec force, ne garde que la chair, recrache les pépins.
    Explication : Influence des aphorismes de Stéphanie, Mieke et Michel, qui ont permis de développer d'autres sens que la vue ; ils abordaient la pensée avec les autres sens et je les ai ainsi grâce à eux ajouté à ma pensée initiale.
  • Ingrid : Être gourmand, c'est affirmer sa résistance au diktat de la raison.
    Explication : j'ai pris le rythme chez Denis, l'"impériosité" chez Gaëlle, et la saveur chez Anne.
  • Stéphanie : Pour l'oeil gourmand, le monde structure et résonne en grappe, il touche au fond de notre langue.
    Explication : Voici mes dettes : Lætitia pour la structuration, Mieke pour le fond de la langue, j'aurais voulu intégrer du commun, sans succès!
  • Marcelle : Butiner dans la philosophie, à sauts et à gambades, savourer, s'arrêter, être encore attiré par-ci par-là, par de nouvelles fleurs et faire son miel.
    Explication : Stéphanie (les saveurs), Mieke (abeilles), Denis (déplacements), Ingrid (sauts et gambades).
  • Anne : Voir, sentir, vouloir ce qui va nous toucher jusqu'au fond de la langue, c'est l'art du gourmand pour avoir bonne saveur de lui-même.
    Explication : Mieke et Michel (voir, sentir, vouloir) articulés à l'idée initiale d'aller volontairement vers ce qui va nous donner à nous-mêmes une bonne saveur.
  • Julien : Pour l'oreille gourmande, les autres résonnent, ding-dong, en eidolon mouvant.
    Explication : Stéphanie (pour l'oeil gourmand, et l'oreille), Lætitia pour l'image, et Denis pour le mouvement.
  • Gaëlle : Je suis tenue de jouir toujours sous peine de devenir fade.
    Explication : Michel et Stéphanie sur l'idée de tri, de choix et d'absorption et Anne, pour l'idée qu'on est transformé par ce qu'on mange pour rendre l'image de la prise d'otage sociale par la gourmandise (au risque d'être fade), nous sommes otages de ce qu'on mange et qui nous transforme.
  • Mieke : Le passage des idées se nourrit d'une multiplicité de couleurs et saveurs.
    Explication : Marcelle pour l'idée d'accueil, Julien pour être gourmand des idées des autres, Élisabeth pour l'art de vivre et Anne pour chaque ingrédient qui donnait l'idée de multiplicité.
  • Michel : Je te vois, je te sens, tu me matraques, je t'absorbe : seule la pensée pourrait y résister.
    Explication : J'ai repris de Gaëlle l'idée de la matraque ; et ajouter que seule la pensée peut y résister, c'est une réaction au fait qu'on puisse désirer la gourmandise en tant que telle, oui si la gourmandise est une métaphore pour l'avidité de la pensée des autres, non si c'est la jouissance.
  • Élisabeth : Le gavage théorique se nourrit de la pensée unique quand le gourmand se gave de toutes les pensées.
    Explication : J'ai eu l'impression d'avoir fait du hors sujet et je me suis raccrochée à Marcelle, qui avait mieux compris le sens de ce travail, et j'ai rebondi sur sa phrase.

II.4. Phase méta sur l'aphorisme altéré ou contaminé

La consigne de cet aphorisme modifié oblige à l'intégration de l'altérité (présupposé : considérer que la rencontre avec l'altérité permet d'approfondir sa pensée).

Voici la question-consigne guidant le retour de table sur cet exercice : "Que se passe-t-il quand, pendant l'écriture, je tiens compte de ce qu'a écrit l'autre, parce que je lui donne crédit ? Qu'est-ce qu'une pensée qui intègre l'autre parce qu'elle lui fait crédit d'une importance pour ma propre pensée ?".

Mise en commun :

Denis : Je suis passé du formalisme (lors du premier aphorisme, en solitaire) à l'imprégnation (contact avec la pensée des autres, via leur aphorisme). Constat : Je n'ai pas de propre pensée, la pensée ne se met en oeuvre chez moi qu'au sein d'une altérité. Plein d'éléments ont initié une réflexion qui n'existait pas lors de la rédaction du premier aphorisme. Le début de la pensée est pour moi une prise d'éléments épars, d'une manière parfois subliminale, comme l'énervement dû à la matraque peut-être... Le résultat ne traduit plus mon intention initiale, mais je l'ai gardé entre autre pour la forme et pour l'ambiguïté interprétative qu'il recelait.

Julien : Le manque de temps m'a empêché de travailler le deuxième aphorisme qui trotte dans ma tête. L'évidence du lien entre celui de Stéphanie et le mien m'a bloqué sur le sien. L'écriture est un jeu de transpositions, en veillant au rythme de la langue.

Marcelle : Le second a été plus facile pour moi parce qu'il était alimenté : des tas d'associations se sont faites dans mon esprit. Je n'ai pas eu le temps de traiter ce qui était étrange ou pas compris parfois les implications des choses plus lointaines pour moi.

Lætitia : On a le temps de relire ce que les autres ont amené, on est dans un différé qui est agréable. On n'a pas besoin de faire un effort de mémoire. On fait sienne alors la pensée des autres, décodée avec notre propre grille : est-ce que c'est bien le point de vue de l'autre ou est-ce que je ne prends que ce qui m'arrange ? Peut-être faudrait-il une contrainte qui oblige à aller vers l'autre davantage encore ? Fait-on en effet un réel effort pour repositionner sa pensée ?

Michel : Que ce soit de l'oral ou de l'écrit, tout langage reste soumis à interprétation.

Lætitia : Dans le dialogue, on a un écho qui permet de vérifier tout de même.

Michel : C'est bien le problème de l'écrit, dénoncé par Platon dans le Phèdre, où l'autre est mort et ne répond pas.

Mieke : Dans l'écriture, j'ai tendance à absorber l'autre et à oublier ma propre pensée, je deviens fade comme un papier blanc et j'ai tendance à commencer à copier des phrases parce qu'il y a des choses bien dites. À l'oral, je me laisse aller plus facilement et je ne peux pas m'empêcher de penser. C'est une réaction à l'autre. Peut-être l'écriture demande-t-elle plus d'action ?

Anne : Parfois, c'est plus stimulant d'aller chercher un terme ou une idée qui vient perturber ce que l'on a écrit (comme le mot "matraque"). Mais je suis plutôt allée vers des choses qui complétaient ou confirmaient mon idée de départ. L'inverse aurait peut-être été plus intéressant.

Michel : On pourrait effectivement avoir une autre consigne ; comme celle-ci : intégrez à votre pensée quelque chose qui vous a surpris, un élément d'étrangeté, allez chercher le plus différent tout en étant fidèle à votre pensée.

Ingrid : Certains ont travaillé de manière méthodique, en essayant d'intégrer les autres pensées ; il y a alors peut-être cependant un effet d'artificialité et de dépersonnalisation du deuxième aphorisme. D'autres ont choisi ce qu'ils avaient envie d'intégrer, pour faire écho à leur pensée de départ, travaillant davantage avec le sentiment réconfortant d'avoir des âmes soeurs, mais risquant peut-être de perdre de l'authenticité, de la spontanéité, ou de se disperser.

Michel : La pensée d'autrui m'affecte. Ici, on est affecté par une pluralité. J'ai vécu les aphorismes selon trois positions : ceux qui ne me parlaient pas, ceux qui m'attiraient, une idée me plaît (il y a bien rapport entre affectif et cognitif), ceux contre lesquelles je résiste. Des mots sont sortis : approfondir, conforte, oppose.

II.5. Aphorisme expansé

Consigne : On va travailler l'explicitation de notre dernier aphorisme : expliquer d'abord à soi-même, avec ce présupposé selon lequel notre pensée n'est pas totalement transparente à elle-même dans l'aphorisme. Le premier auditoire de l'aphorisme expansé, c'est soi-même. On va se demander ce qu'on a voulu dire quand on a écrit, et chercher à le traduire en des mots plus explicites et plus rigoureux. Puis, permettre aux autres de comprendre mieux ce qu'on a voulu dire. C'est notre deuxième auditoire.

On reprend le deuxième aphorisme parce que c'est le plus abouti, mais surtout parce que c'est un texte déjà altéré.

Variante: possibilité de passer par un entretien oral sur le texte (aphorisme expansé) à deux.

Exemple d'aphorisme expansé :

Gaëlle : "La gourmandise a l'autorité de la matraque : je suis tenu de jouir toujours sous peine de devenir fade. Bizarre rapport entre le mangeur et l'ingéré : c'est l'ingéré qui transforme l'ingéreur. Absorbant quelque chose, je me laisse transformer par cette chose. Je croyais être le roi du monde, y prendre ce qui me plaisait, et c'est ce monde ingéré, intégré qui m'altère.

Otage trois fois : de l'invitation constante à la gourmandise, invitation sociale, mot d'ordre de la société capitaliste qui me conduit à consommer mais en m'obligeant aussi à un art de la consommation, à une façon de consommer. Je suis aussi l'otage de ma gourmandise elle-même : elle est impérieuse, irrésistible; elle m'oblige à jeter sur le monde un regard lubrique. Et je suis enfin le produit transformé de mon acte de consommation : je suis l'otage ainsi de ce que ma gourmandise me conduit à prendre du monde qui m'entoure, j'en ai le goût.

Peut-être cette sensation est-elle le sens de la gourmandise : comme un stade oral qui m'amène à ramener le monde à ma bouche. À ausculter mon propre désir, ses pentes, à le suivre avec délice. À interroger mes sensations, le bout de ma langue, l'écho en moi des autres.

Je suis ainsi enfermé en moi-même, recourbé sur mes sens et mes sensations.

Serais-je alors un peu "réac" ? Je vois effectivement dans ma lutte contre le diktat de la gourmandise comme une odeur de sacristie : ça sent la messe et l'eau bénite, la sainte chasse aux péchés capitaux. La gourmandise fût l'un d'eux.

Je ne crois pas toutefois. Ma pensée est située : elle réagit à son temps (elle en est l'otage donc aussi). Je n'aurais pas dit ni pensé la même chose au temps des cathédrales remplies et des confessions quotidiennes de ses fautes vénielles. C'est la nature même de la philosophie de ne pas s'installer dans un pseudo rapport à l'éternel et à l'intemporel. Elle doit être de son temps et inactuelle".

III) La correspondance philosophique

La consigne est un ordre. On peut analyser aussi les transgressions et les obéissances. C'est donc un enjeu dans les rapports de pouvoir.

Les consignes doivent amener les individus à penser. On peut les orienter dans deux sens :

  • Agir pour aider l'autre à aller plus loin dans sa pensée et dans son écriture (par exemple : tel ou tel point de me paraît pas très clair, et inciter à ce qu'il y ait un travail de clarification de sa pensée).
  • On peut aussi travailler dans le sens des processus de pensée. Par exemple, pourrais-tu définir ce que tu entends par "affect". Peux-tu approfondir telle distinction que tu poses ? (Tout ce qui peut aller dans le sens de la conceptualisation). Là tu affirmes ceci, pourquoi dis-tu ça ? (Pousser à l'argumentation). Exigences intellectuelles vis-à-vis de l'autre.

Nous travaillons sur les deux registres : 1) la clarté, le développement, les distinctions ; 2) les questions que ça me pose : en lisant le texte de X, je me demande si... On doit donc s'auto-questionner pour entrer dans un processus de problématisation. Ou encore, entrer sous la forme de l'accord et du désaccord : sur quel point êtes-vous en accord et pourquoi ? On peut aussi poser les questions que nous posent le texte et renvoyer la question (et toi, qu'est-ce que tu répondrais à cette question?).

N.B. 1 : Au cours de l'exercice, il est interdit de communiquer oralement, sauf pour demander un déchiffrage lorsqu'on ne peut pas lire un passage. On peut ne pas pouvoir lire un passage. Seule autorisation de communiquer oralement : demander le déchiffrage.

N.B. 2 : À qui appartient la lettre, à l'expéditeur ou au destinataire ? Idéalement, on propose une copie à l'expéditeur, et l'original appartient au destinataire.

Denis : ça dit quelque chose du rapport du professeur aux travaux de ses élèves.

III.1. Rédaction de l'aphorisme expansé et correspondance

Tout le monde a écrit au moins 50', certains 1h. Nous avons donc fait, un peu malgré la consigne d'ailleurs, l'expérience d'une écriture longue. Le dispositif pose ainsi des problèmes de gestion du temps à l'animateur : on y est confronté à la diversité des rythmes de chacun. Faut-il attendre que tout le monde ait fini ? Il y a le rythme individuel et le rythme des binômes qui discutent après, le tout dans un rythme collectif de l'atelier. On sous-estime toujours le temps nécessaire.

Ci-dessous un exemple d'échange :

Texte source.

Ce texte, écrit par Michel, est adressé à tous, en l'occurrence, parce que nous étions un nombre impair et que Michel a écrit ce texte pour s'occuper pendant l'écriture des correspondances à deux (contrairement aux correspondances donc, il n'est pas adressé). Proposition de Gaëlle : que tous répondent à ce texte (il y aura multiplicité de lettres de réponse donc à un seul texte). Ci-après, vous ne trouverez cependant qu'une seule réponse (peut-être l'ensemble fera-t-il l'objet d'une publication distincte prochainement ?).

Affect et concept sont dans un bateau : comment avancer sans couler ?

Tout animateur de DVDP avec des enfants ou des adultes est confronté à la question : "Quid de l'affect dans les échanges ?".

J'entendrai ici par "pensée" (philosophique) un effort réflexif de la raison pour élaborer rationnellement le contenu conceptuel d'une notion, expliciter les enjeux problématiques d'une question, argumenter une thèse ou une objection...

J'entendrai par "affect" l'effet produit sur moi par autrui ou le monde, une modification sensible réactive à une situation, notamment sous la forme de l'émotion, qui engage notre corps.

Un premier niveau du questionnement est celui de la relation de l'affect et du concept dans une pensée, autrement dit de l'émotion et de la raison.

Y a-t-il ontologiquement séparation de la raison et de l'émotion, comme pour Descartes il y a distinction de l'âme et du corps ? Ou ne peut-il y avoir de pensée dépourvue d'affect, comme l'affirme Spinoza ? Certaines recherches en psychologie cognitive (Ex : Damasio), semblent donner raison à Spinoza. Dans une discussion, les idées émises sont plus ou moins proches des miennes : elles m'affectent, me plaisent ou me déplaisent, et je réagis intellectuellement sur fond de cette affectation. On peut en conclure que, pédagogiquement, il est important d'ancrer la discussion dans l'affectivité, de susciter l'intérêt : ne s'agit-il pas du désir de philosopher qui est mis en jeu/je ? Pléonasme puisque philosopher, c'est étymologiquement désirer le savoir, la sagesse. Il y a là de la "pulsion épistémique", dirait Freud. Ce qui est déterminant, c'est donc ce qui va chez des individus ou dans un groupe orienter vers un rapport au sens et à une recherche de la vérité. D'où par exemple l'intérêt que la question soit choisie par les participants, puisque formuler une question qui nous habite, c'est du même mouvement se mettre en recherche d'une réponse...

Deuxième question, plus gnoséologique, du registre de la théorie de la connaissance : l'affect est-il un obstacle à la connaissance, comme le pensent Platon ou Descartes, ou peut-il à certaines conditions la faciliter ?

Pour les premiers, les sens et la sensibilité nous trompent, la passion nous aveugle. C'est ce que semble corroborer la dérive, dans une discussion, du conflit sociocognitif sur les idées au conflit socio-affectif entre personnes. Il faut donc empêcher les affects de troubler la raison.

Considérons cependant qu'il n'y a pas de pensée sans interrogation sur ses présupposés, sans mise en question de ses opinions, sans critique radicale de ses préjugés (sortie de la caverne chez Platon, doute systématique de Descartes). Ce qui ne va pas sans produire un dérangement, un bousculement (on compare Socrate à une torpille, et Diogène provoque le passant), une déstabilisation cognitive, et cet inconfort s'accompagne souvent d'un malaise affectif, parfois d'une réaction vive (les prisonniers de la caverne veulent tuer le philosophe).

La question est donc posée de savoir si stratégiquement, il n'est pas philosophiquement opportun de chercher une méthode de déstabilisation des sujets pour les amener, voire les contraindre, à penser ?

Tout dépendra peut-être de la façon dont la personne vit cette mise en cause, et jusqu'où cette mise en question de ses idées sera vécue comme une mise en cause de sa personne (certains interlocuteurs de Socrate arrêtent là la discussion et s'en vont).

Le climat est ici certainement essentiel : s'il y a une confiance entre les protagonistes, et une certaine sécurité affective assurée, il n'y aura pas de clash. Sinon l'interlocuteur ne supportera pas de "perdre la face" (Goffman) publiquement (Socrate voulait donner une leçon de modestie aux sophistes, et mettre leur pseudo savoir-pouvoir en place d'ignorance et d'imposture).

Dans un atelier philo, on n'a pas affaire à des Sophistes qui se font payer cher pour apprendre à leurs clients à triompher d'un adversaire, mais à des enfants, adolescents et adultes, qui sont là pour apprendre à philosopher.

Comment donc provoquer du conflit cognitif chez les participants à une discussion, puisque celui-ci semble nécessaire à un apprentissage du philosopher ?

Nous pensons que de ce qu'un dérangement cognitif s'accompagne d'une déstabilisation affective, on ne peut conclure que la seconde peut produire la première. L'expérience de l'animation philosophique nous montre au contraire que chaque fois qu'une confrontation d'idées commence à s'exacerber affectivement, l'écoute s'effrite et la qualité intellectuelle des échanges faiblit. Il faut donc s'interroger sur les conditions affectives optimales pour qu'une confrontation socio-cognitive, source d'un conflit cognitif interne formateur, ait lieu.

Nous proposons pour notre part un climat de confiance et de sécurité, dans le cadre d'une éthique communicationnelle, qui permettra d'être d'autant plus exigeant intellectuellement par des demandes de définition, de distinctions conceptuelles ou d'argumentation, que la face de chacun sera préservée de toute agressivité.

Michel Tozzi

Réponse de Gaëlle:

Cher Michel,

J'ai enfin pris le temps de lire la lettre que tu nous as envoyée il y a quelques jours sur les affects qui coulent et les raisons qui découlent ou quelque chose comme ça!

C'était assez intéressant de te lire et de voir par écrit le cheminement d'une pensée. Il me semble que ça le rend plus visible/lisible.

Je trouve ça encore plus compliqué de distinguer si soigneusement pensée et affect, après t'avoir lu. Je me demande par exemple comment on peut définir la pensée en dehors de tout rapport à l'affect : si tu la définis par un effort réflexif de la raison, qu'est-ce que cet effort ? Quel est son moteur ? N'y a-t-il pas déjà de l'affect là ? Ce que tu dis juste plus loin sur le désir du savoir me semble d'ailleurs confirmer ma question ou plutôt mon constat (mais je n'en suis pas si sûre) : dès la définition, la pensée est contaminée par l'affect, résolument indissociable de lui.

Je me demandais ensuite quel rapport tu fais entre désir et affect ? Pourrait-on dire que le désir est une sorte d'affect (et il faut voir alors si ta définition de l'affect convient pour le désir : dirais-tu que le désir est un effet produit sur moi par autrui ou le monde - je le vois tellement plus essentiellement comme un moteur...) ? Et que par exemple le sentiment d'inconfort ou le malaise affectif que tu évoques plus loin est un autre affect ?

Je poserais du coup la question gnoséologique que tu poses autrement : non pas l'affect est-il un obstacle à la connaissance (tu viens de dire juste avant qu'il n'y avait pas de connaissance sans désir de connaissance), mais bien : y a-t-il des types d'affects ou des degrés de l'affect qui noient la pensée (pour reprendre ta métaphore du bateau qui coule!) ?

Exit donc le radicalisme de Platon et de Descartes sur l'opposition pensée ou raison et émotion ou passion et sur la condamnation des secondes.

Et deuxième question, liée à celle-là : y a-t-il des affects déterminants philosophiquement ? Quand on parle par exemple de thaumazein (s'étonner), est-ce selon toi une forme de l'affect, un affect typiquement philosophique ? Ou bien est-ce la façon de traiter l'affect qui est philosophique (mise à distance, pour mieux regarder et permettre la réflexivité) ?

Je m'y perds un peu. J'espère que toi non...

Tu admets qu'on est affecté par les autres, par leur pensée, leur discours, qu'on aime une idée ou pas, etc., voudrais-tu qu'on quitte cet affect pour entrer dans la raison, dans la réflexion ? Ou bien reste-t-on selon toi affecté quand on réfléchit à une idée qu'on aime bien ?

Il me semble que l'idée que l'exercice de la raison est une façon de se désaffecter (je ne sais plus pourquoi j'ai l'impression que ça doit être une idée que tu aimes bien!) doit être creusée en relation avec la question de savoir si ce ne sont pas certains affects seulement qu'il faut éradiquer pour que la raison ne coule pas. Ne vaudrait-il pas parfois au contraire tenter de se laisser affecter davantage pour penser mieux ou pour penser tout court ? Ne serait-ce que pour prendre en considération un avis qui ne nous intéresse pas au départ, par exemple?

Plus globalement, tu parles dans des termes généraux de l'affect et de la pensée (et c'est pourquoi d'ailleurs tu les définis) : tu parles de "concepts", avec ce que ça suppose de mouvements pour rendre abstrait. Je me demande si tu n'as pas déjà ainsi en fait pris parti dans ta façon de poser le problème. Quel sens cela peut-il avoir de définir l'affect pour le penser ? Quelles implications dans cette méthode-même ? Dit autrement : l'affect ne devrait-il pas rester singulier ? Et être pensé dans sa singularité : tel ou tel affect, pas l'affect en général ? Je me demande alors assez logiquement s'il ne faut pas privilégier les exemples, les situations singulières donc, pour parler des affects. C'est donc un autre parti pris méthodologique que je t'invite à faire pour voir où ça conduit (philosophiquement).

Et j'en profite même pour faire un lien avec une curiosité à mes yeux de la sélection de compétences/habiletés philosophiques que tu proposes dans ta méthode : si je devais en ajouter une qui manque parce que je l'estime indispensable, c'est bien celle-là justement : l'art de l'exemple (l'exemple singulier, celui qui donne la chair d'une théorie, et l'exemple paradigmatique, celui qui est un modèle; puis le contre-exemple aussi, celui qui éprouve la généralité abstraite par une situation qui y résiste). J'aurais envie de dire : "vive la phénoménologie", mais ce serait un peu comme une boutade, pour voir des lignes de sens se former dans tes choix didactiques, qui sont en jeu dans cette question du rapport de l'affect à la pensée.

Personne n'est là pour me rappeler cette fois le timing, sauf que mon fils Justin reçoit aujourd'hui son bulletin et que je suis un peu impatiente de voir si tout s'est bien passé... Donc je file.

Amicalement,

Gaëlle.

III.2. Stade méta-cognitif

Consigne :

Répondre à ces questions :

  • Dans quelle mesure le texte que j'ai reçu a aidé à approfondir ma propre pensée et dans quelle mesure le texte de l'autre m'a interpellé ?
  • Constat du silence : quel rapport de la pensée au silence, à la patience du concept (Hegel) ? Quelle solitude? J'ai vu pour ma part des gens seuls, mais habités.
  • En quoi le rapport à l'altérité, médié par l'écriture, m'aide-t-il à penser ?

Tour de Table :

Anne : Ça donne un temps plus long. On est centré sur la pensée de l'autre, on a le temps de creuser un peu. Et on rentre ainsi dans le monde de l'autre. Les deux lettres, qui au départ, ne partent pas du même aphorisme, tendent alors à se rejoindre. Dans l'échange oral qui a suivi, il y avait ainsi une grande ouverture à la pensée de l'autre due au fait qu'on y a été plongé pendant 1h. Il y a aussi le plaisir de l'intrigue, de l'attente de la réponse, qui crée une disposition à recevoir.

Mieke : On oublie complètement le temps. J'ai eu envie de répondre point par point à la lettre. D'abord dans la distinction, la différence, l'écart, la polémique en somme ; puis, dans la discussion, on se rapproche.

Gaëlle : ça aide dans un rapport à l'expression/la communication de sa pensée et à la façon dont elle fait écho chez l'autre. On se rend compte qu'un mot a pour l'autre une pente naturelle qu'on n'a pas envisagée parce qu'on est dans sa pente à soi, avec le risque de décalages constants. C'est peut-être ça aussi l'altérité : les décalages qui génèrent des déplacements dans ma propre pensée, parce que l'autre a compris un peu autre chose que ce que je voulais dire. Dans ce cas-ci, il y a un ton qui a été donné d'emblée : les images ont pris le pas. Le rapport à l'autre, c'est aussi le rapport à la façon qu'a l'autre de penser. Ici, c'était penser à travers des images, en tirer des ressources.

Denis : Ce qui est intéressant dans l'exercice d'échange épistolaire, c'est qu'on garde quelque chose de l'oralité, par l'effet de l'urgence relative : il faut laisser des choses en suspens, des approximations, des pensées inabouties, qui sont autant d'hameçons pour la poursuite de l'échange et de sa propre réflexion. Les questions continuent de travailler même après avoir répondu.

Stéphanie : Il y a des manières d'écrire très différentes. La confrontation a mis en évidence l'inadéquation... Et l'échange, une façon de remonter le cours de cette faille initiale entre nous. Pas facile...! Je préfère l'oral, avec la bienveillance collective, et le foisonnement qui m'apporte plus de nourriture que dans un dialogue écrit à deux. Parce que, même dans un dialogue à deux, il peut ne pas y avoir de rencontre !

Ingrid : Ce fut pour moi la découverte d'un autre rapport à la pensée qu'à l'oral (se développe ici une vision de l'autre différente à l'écrit qu'à l'oral). Il y avait l'avantage de l'altérité sans les inconvénients de l'oral ; je veux dire que l'écriture mettait davantage en évidence la difficulté de se faire comprendre, on peut se concentrer sur l'altérité, réduire la distance, sans le foisonnement de l'oral.

Michel : Avec aussi un inconvénient cependant, le rapport à l'écrit éventuellement problématique, lié à des craintes scolaires. Il est important de dédramatiser l'écrit et la norme qui passe à travers lui, pour retrouver un autre plaisir à l'écrit, en dehors de ses modalités scolaires.

Lætitia : Ça aide à penser parce qu'il y a quelque chose de rassurant, il y a du temps, c'est une communication privée, intime et particulière. Ça fait évoluer davantage. La lettre permet aussi d'aborder plusieurs points en même temps, ce qui n'est pas possible à l'oral. J'ai joui ici de la sécurité de pouvoir répondre calmement. Et de prendre mes repères : par quoi va-t-on commencer ?

Michel : Le genre de la correspondance est structurant. Par rapport à l'hypothèse qu'on peut dire les choses différemment quand on utilise des genres différents, on ne dit pas exactement la même chose. Frédéric Cossutta a fait une thèse sur les genres de discours philosophiques. On ne peut pas distinguer le fond et la forme. Si on diversifie les formes d'écriture, ça a un effet sur la pensée.

Gaëlle : c'est vrai aussi des habiletés de pensée où la forme définit la structure de fond ; si on développe l'art de la définition, on va vers l'ontologie ; si on développe l'art de la description, on va vers la phénoménologie. Le choix des questions types changent aussi l'approche : comment plutôt que pourquoi pour Deleuze par exemple ; c'est tout un monde philosophique que ça dessine.

Michel : il y a cinq entrées dans la philosophie selon Ekkehard Martens :

  • "décrire une situation, un problème ou un objet de manière nuancée, détaillée et claire, ce que je perçois et observe pour éveiller l'étonnement (méthode phénoménologique dans un sens large);
  • prendre conscience du présupposé des phénomènes, du sien propre comme de celui des autres, ainsi que lire des textes (pas seulement philosophiques) pour percevoir des différences d'interprétation et des consensus (méthode herméneutique) ;
  • examiner les concepts et arguments centraux pour traiter les problèmes de la compréhension linguistique (méthode analytique et argumentative) ;
  • aiguiser et peser le pour et le contre des différentes conceptions, pour tenter une solution révisable et argumentée le mieux possible (méthode dialectique) ;
  • permettre l'émergence de la fantaisie et des idées et les traiter pour donner un espace à des pensées nouvelles, inhabituelles (méthode spéculative)".

(Cf. : http://www.educ-revues.fr/Diotime/AffichageDocument.aspx?iddoc=32774).

La méthode de Michel est argumentative et conceptualisante, mais pas herméneutique par exemple. Il y en aurait d'autres (la méthode pragmatique, par exemple).

IV) Le dialogue philosophique

On écrit ici seul et on met en scène soit deux, soit trois personnages. Dans ce dernier cas, plus riche, on peut imaginer deux personnages en désaccord face à moi et j'interviens tantôt pour contrer l'un, tantôt en dialogue avec l'autre.

IV.1. Rédaction d'un dialogue philosophique.

Dialogue à la Socrate/Platon

" R : La gourmandise a l'autorité de la matraque...

Socrate : La gourmandise et la matraque : on dirait la rencontre improbable d'un escargot et d'un dé à coudre dans un aéronef. Tu aimes les associations paradoxales, non?

R : C'est pas faux, mais ça ne veut pas dire pour autant que je joue sur les mots pour faire bizarre. Je voulais vraiment souligner la tyrannie de la gourmandise.

S : Ah, mais d'abord qu'appelles-tu la gourmandise? Penses-tu par exemple qu'elle ne concerne que les aliments - ou si je peux être plus clair que les aliments sont de tous ordres au sens où on dit qu'on peut être nourri par une discussion par exemple ?

R : Les objets de la gourmandise sont multiples et ne concernent effectivement pas que la nourriture au sens étroit. J'appelle gourmandise le rapport gourmand au monde, comme un super marché où tout est soumis à l'ordre impérieux de nos désirs".

Dialogue à trois.

" Épicure : Hello vous deux. Vous avez l'air de vous ennuyer, on va manger un bout ?

R. : Pourquoi penses-tu qu'on s'ennuie ?

É : Votre esprit de sérieux, là ("Mais qu'appelles-tu gourmandise ?" "Les aliments peuvent être spirituels ?" et patati et patata), on dirait mon prof de math : la vie en boîte et en formules. Pfff.

S : Ah, et c'est quoi alors la vie en vraie, qui ne serait ni en boîte ni en formules ?

R. : J'ai une petite sensation de manque à l'estomac, une odeur de gaufre chaude flotte dans l'air qui me le rend plus cruellement présent. Je cherche du regard son origine et je tâte dans ma poche, voir si j'ai quelques piécettes.

É : Tu parles : la vraie vie d'un estomac sur patte. Ta formule à toi, c'est celle de ton estomac, eh patate !

S : On ne sait toujours pas ce que serait la vraie vie, dans ce cas...

R : La vraie vie, on s'en fout. Je parlais moi de la tyrannie du désir. On doit désirer sous peine d'être considéré comme malade. Savez-vous que l'anorexie est une maladie tout récente. Elle dit ça : an-orexis, malade de ne rien désirer.

É : Je ne suis pas sûr de continuer à désirer parler avec toi... Tu es bien désagréable ! Toujours ce ton supérieur, ce regard autorisé sur le monde. Monsieur a une longueur d'avance et veut dire aux autres qui tyrannise qui".

IV.2. Analyse de l'activité

Consigne :

En quoi le fait d'écrire un dialogue m'amène à affiner ma pensée ?

Gaëlle : J'ai commencé par faire machinalement un dialogue et il était socratique. Un personnage et Socrate. J'ai décidé d'introduire un troisième personnage : deux personnages pas d'accord et Socrate. J'ai pris plaisir à pouvoir produire, grâce à la situation concrète du dialogue, une sorte de paradoxe entre les idées du dialogue et la réalité, il y a les thèses qu'on défend et qu'on ne peut pas vivre réellement.

Mieke : J'avais une hésitation constante sur la forme. J'ai vu revenir ma réticence initiale sur le thème de la gourmandise.

Denis : Les contraintes du dialogue rendent difficile d'arriver au point que l'on voulait traiter initialement, sauf à faire des coups de force. On est comme embarqué dans le dialogue, ailleurs qu'au point prévu.

Stéphanie : Le fait que ce soit des personnages rend plus évident la saisie du problème. La vie peut être mise en scène. Au lieu de poser théoriquement le rapport de la vie à la discussion, on peut le montrer sans avoir besoin de faire plus.

Mieke : Quand un dialogue est-il philosophique ?

Gaëlle : Il est philosophique s'il permet des thèses adverses, c'est l'obligation de se démultiplier en des modèles de pensée différents qui est intéressante dans ce genre littéraire.

Anne : Trois personnages en quête de thèse : voilà mon dialogue.

Julien : J'ai éprouvé des difficultés à trouver l'argument qui pourraient fonder les définitions sur lesquelles je voulais articuler mon dialogue. Il y avait comme un fossé entre l'opération de définition et la forme du dialogue.

Anne : Les formes convoquent certaines habiletés de penser et pas d'autres.

Mieke : Des personnages consistant psychologiquement obligent à faire intervenir des affects. On ne peut pas faire dialoguer des concepts.

Michel : Dans le dialogue, il y a une scénographie qui peut entraîner une dramatisation. Les idées peuvent être incarnées par des personnages. Le fait de figurer l'altérité permet de matérialiser l'enracinement de l'idée dans une subjectivité et rend possible les contradictions, permet de mettre en scène les oppositions conceptuelles tout en les rendant vivantes. C'est une entrée très bénéfique pour les imaginatifs, les visuels. Les exigences sont multiples. Il y a deux ou trois textes dans le texte. Les personnages doivent avoir de la consistance, mais il faut aussi que l'argumentation soit solide, il faut une psychologie qui tienne. Le fait qu'il y en ait trois est également intéressant parce qu'il peut y avoir des alliances, ça introduit du jeu, et permet une dialectisation de la pensée.

Diotime, n°63 (01/2015)

Diotime - Écritures philosophiques : récit d'une expérience